Choix de discours de Pie XII sur la vie de famille et l’éducation des enfants (1re partie)

Le rôle de l’épouse

[Discours aux jeunes époux du 25 février 1942.]

Si la vie de l’homme sur la terre, on vous l’a déjà souvent répété sans doute, est un combat, chers jeunes mariés, la vie de deux époux chrétiens en est également un : c’est le combat de deux âmes courageuses, unies l’une à l’autre pour surmonter les épreuves et tenir tête aux attaques qui menacent parfois le champ clos du foyer, car les afflictions et les difficultés, selon saint Paul, ne leur manqueront point (1 Cor. VII, 28).


Sainte Élisabeth de Hongrie et son époux, Louis IV de Thuringe

Vous entrez avec joie dans le sentier de la vie conjugale ; le prêtre a béni l’union de vos cœurs et à notre tour nous vous bénissons, vous souhaitant les grâces et les secours que l’Église a implorés sur vous pour la joie de votre foyer. Toutefois, du seuil de votre maison, vous jetez un regard sur les nombreuses familles que vous connaissez, que vous avez connues, ou dont vous avez entendu l’histoire, familles proches ou lointaines, humbles ou puissantes. Les mariages qui les fondèrent furent-ils ou sont-ils heureux, tous joyeux dans la paix et la tranquillité, tous comblés dans leurs désirs et leurs tendres rêves des premiers jours ? Il serait vain de l’espérer. Les ennuis entrent souvent d’eux-mêmes dans les familles, sans même qu’on les ait recherchés ou qu’on y ait donné prise. « Les malheurs, dirons-nous avec un grand romancier chrétien, viennent souvent, il est vrai, parce que nous y donnons prise ; mais la conduite la plus avisée et la plus innocente ne suffit point à les écarter et, lorsqu’ils viennent – par notre faute ou non, peu importe –, la confiance en Dieu les adoucit et les rend bienfaisants pour une vie meilleure » (Manzoni, I, Promessi Sposi).

Vos mariages, bien-aimés fils et filles, nous voulons bien le croire, sont tous heureux : ils ont, dans le Seigneur, le sourire de la confiance réciproque, de la mutuelle affection, de la concorde, et vous marchez unis dans votre courage vers l’avenir que le Ciel vous prépare. Vous voilà à l’aurore d’une vie nouvelle, de votre vie commune : un splendide matin inaugure un beau jour, et chacun vous souhaite que le midi de votre longue journée brille sans cesse d’un éclat tranquille que ne troublent point les brouillards, les vents, les nuages ni les tempêtes. Toutefois, pour assurer à votre bonheur une durable stabilité, ne convient-il pas de rechercher ce qui pourrait le diminuer ou l’assombrir, ce qui pourrait le mettre dans le danger plus ou moins prochain de se perdre.

Les vies conjugales les plus malheureuses sont celles où la loi de Dieu est gravement violée par l’un des conjoints, ou par l’un et l’autre. Cependant, bien que ces fautes soient une source funeste entre toutes du malheur des familles, nous ne voulons pas nous y arrêter aujourd’hui. Nous songeons plutôt aux époux réglés dans leur conduite, fidèles aux devoirs essentiels de leur état, et qui, par ailleurs, ne sont pas heureux dans leur mariage parce que leur cœur y rencontre si souvent le dépit, le malaise, l’éloignement, la froideur et les heurts. Sur qui rejeter la responsabilité de ces troubles et agitations de la vie commune ?

C’est un fait hors de doute que la femme peut contribuer plus que l’homme au bonheur du foyer. Au mari incombe la tâche d’assurer la subsistance et l’avenir des personnes et de la maison, de prendre des décisions qui engagent les parents et les enfants ; à la femme ces mille petits soins, ces mille petites attentions, tous ces impondérables de la vie quotidienne qui donnent son atmosphère à la famille, une atmosphère qui devient, par leur présence, saine, fraîche, réconfortante, et que leur absence rend pesante, viciée, irrespirable. Au foyer, l’action de l’épouse doit toujours être celle de la femme forte que la sainte Écriture exalte tant, de la femme en qui le cœur de son mari a confiance et qui lui fait du bien, et non du mal, tous les jours de sa vie (Prov. XXXI, 11–12).

N’est-ce pas une vérité ancienne, et toujours nouvelle – vérité qui a son fondement dans la constitution physique de la femme, vérité inexorablement proclamée par les expériences du passé le plus lointain et par les expériences plus récentes de notre époque d’industrialisation effrénée, de revendications égalitaires, de concours sportifs –, n’est-ce pas une vérité que c’est la femme qui fait le foyer et qui en a le soin, et que jamais l’homme ne saurait la remplacer dans cette tâche ? C’est la mission qui lui est imposée par la nature et par son union avec l’homme, pour le bien même de la société. Entraînez-la, attirez-la hors de sa famille par un de ces trop nombreux appâts qui s’efforcent à l’envi de la gagner et de la retenir : vous verrez la femme négliger son foyer, et qu’arrive-t-il sans cette flamme ? L’air de la maison se refroidira ; le foyer cessera pratiquement d’exister et il se changera en un précaire refuge de quelques heures ; le centre de la vie journalière se déplacera pour son mari, pour elle-même, pour les enfants.

Or, qu’on le veuille ou non, pour celui, homme ou femme, qui est marié et résolu de rester fidèle aux devoirs de son état, le bel édifice du bonheur ne peut s’élever que sur le fondement stable de la vie de famille. Mais où trouverez-vous la vraie vie de famille, sans un foyer, sans ce centre visible et réel où tous puissent se rassembler, et cette vie se retrouver et s’enraciner, se maintenir et s’approfondir, se développer et fleurir ? Ne dites point que, matériellement, le foyer existe dès le jour que deux mains ont échangé l’anneau pour se joindre et que les époux ont une chambre commune, sous un même toit, dans leur appartement, dans leur habitation spacieuse ou étroite, riche ou pauvre. Non, ne tenez point de pareils propos, car le foyer matériel ne suffit pas à l’édification spirituelle du bonheur. Il faut soulever la matière, il faut la porter dans une atmosphère supérieure et plus respirable ; il faut que du foyer d’argile s’élance la flamme vive et vivifiante de la nouvelle famille. Ce ne sera pas l’œuvre d’un jour, surtout si on ne demeure pas dans un foyer déjà préparé par les générations précédentes mais, comme c’est aujourd’hui le cas le plus fréquent, au moins en ville, dans un logement de passage, simplement loué. Qui créera donc peu à peu, jour par jour, le vrai foyer spirituel, sinon celle qui est devenue « maîtresse de maison », celle en qui se confie le cœur de son mari ? Que le mari soit ouvrier, agriculteur, homme de lettres ou de science, employé ou fonctionnaire, il est inévitable que, la plupart du temps, il exerce son activité hors de la maison ou bien, si c’est à la maison, qu’il s’isole longuement, à l’écart de la vie de famille, dans le silence de son étude. Pour lui, le foyer domestique deviendra l’endroit où il ira refaire au terme de son travail ses forces physiques et morales, dans le repos, le calme et la joie intime. Pour la femme, le foyer demeurera l’asile d’amour où s’exerce à peu près toute son activité ; peu à peu, si pauvre que soit cette retraite, elle en fera une maison où l’on vit ensemble dans la joie et dans la paix ; et elle l’ornera, mais pas de meubles ou d’objets d’auberge sans style, sans marque personnelle, sans expression : elle l’ornera de souvenirs que laisseront sur le mobilier ou que suspendront aux parois les événements de la vie en commun, les goûts et les pensées, les joies et les peines communes, vestiges et signes parfois visibles, parfois presque imperceptibles, mais d’où, avec le temps, le foyer de pierre tirera son âme. Mais ce qui donnera une âme au tout, c’est la main et l’art de la femme qui permettront à l’épouse de rendre attrayants tous les coins du foyer, ne fût-ce que par la vigilance, l’ordre et la propreté, que par le souci de tenir toute chose préparée bien à propos, le dîner pour la restauration des forces, le lit pour le repos. Dieu a donné à la femme plus qu’à l’homme, avec le sens de la grâce et de la beauté, le don de rendre aimables et familières les choses les plus simples, et cela précisément parce que, créée semblable à l’homme pour former avec lui une famille, elle est faite pour répandre le charme et la douceur au foyer de son mari et y assurer une vie à deux féconde et florissante.

Et lorsque Dieu dans sa bonté aura donné à l’épouse la dignité de mère auprès d’un berceau, loin de diminuer ou de détruire le bonheur du foyer, les vagissements du nouveau-né l’augmenteront, ils le transfigureront dans l’auréole divine dont les anges resplendissent dans le Ciel, car il descendra de là-haut un rayon de vie surnaturelle qui transformera les enfants des hommes en enfants de Dieu. Telle est la sainteté du lit conjugal. Telle est la dignité de la maternité chrétienne. Voilà le salut de la femme mariée. Car, écrit saint Paul, c’est en devenant mère que la femme se sauvera, pourvu qu’elle persévère dans la foi, dans la charité et dans la sainteté, unies à la modestie (cf. 1 Tim. II, 15). Vous comprenez maintenant que la piété soit utile à tout, puisqu’elle a des promesses pour la vie présente et pour la vie à venir (1 Tim IV, 8), et qu’elle est, au dire de saint Ambroise, le fondement de toutes les vertus. Un berceau consacre la mère de famille plusieurs berceaux la sanctifient et la glorifient devant son mari et ses enfants, devant l’Église et la patrie. Elles s’ignorent elles-mêmes et ce sont de malheureuses insensées, ces mères qui se lamentent lorsqu’un nouvel enfant se presse contre leur sein pour y puiser un aliment de vie. Ce n’est pas aimer le bonheur de son foyer que de gémir sur la bénédiction de Dieu, alors que Dieu est là qui l’entoure et le développe. L’héroïsme de la maternité est la fierté et la gloire de l’épouse chrétienne. Quand sa maison est vide, quand il y manque la joie d’un petit ange, sa solitude se tourne en prière et en invocation à l’adresse du Ciel ; ses larmes se mêlent aux pleurs d’Amie qui, à la porte du Temple, supplie le Seigneur de lui faire don de Samuel (1 Rois I).

Chers jeunes époux, élevez donc constamment votre pensée à la considération de votre responsabilité pour la sereine joie de la vie conjugale, dont vous connaissez aussi les difficultés et les charges.

[Discours aux jeunes époux du 11 mars 1942.]

Il vous accompagnera, bien-aimés fils et filles, tout le long de votre vie, le souvenir que vous emporterez de la maison du père commun et de sa bénédiction apostolique. Il vous accompagnera comme un doux réconfort et un heureux augure en ce chemin où vous vous engagez le cœur rempli de joyeuses espérances, sous la protection divine, malgré les temps orageux, pour marcher vers un but que vous entrevoyez plus ou moins dans les ténèbres de l’avenir. Mais devant ces ténèbres, votre cœur ne tremble point : l’ardeur et la hardiesse de la jeunesse vous soutiennent, vos cœurs s’unissent dans leurs désirs, vous marchez ensemble dans la vie, vous suivez le même sentier, et ainsi, loin de se troubler, la tranquillité de votre esprit se renouvelle et s’épanouit. Vous êtes heureux et vous ne voyez pas de ténèbres à l’intérieur de votre foyer : votre famille a son soleil, l’épouse.

Écoutez là-dessus les paroles de la sainte Écriture : « La grâce d’une femme fait la joie de son mari, et son intelligence répand la vigueur en ses os. C’est un don de Dieu qu’une femme silencieuse, et rien n’est comparable à une femme bien élevée. C’est une grâce au-dessus de toute grâce qu’une femme pudique, et aucun trésor ne vaut une femme chaste. Le soleil se lève dans les hauteurs du Seigneur : ainsi la beauté d’une femme brille dans sa maison bien ornée » (Sir. XXVI, 16–21).

Oui, l’épouse, la mère, est le soleil de la famille. Elle en est le soleil par sa générosité et son dévouement, par son aide infatigable et sa vigilante et prévoyante délicatesse à procurer tout ce qui peut égayer la vie de son mari et de ses enfants : elle répand autour d’elle lumière et chaleur. L’on a coutume de dire qu’un mariage est heureux lorsque chacun des époux se propose, en s’y engageant, non pas son bonheur à lui, mais le bonheur de son conjoint ; et, si cette noblesse de sentiment et d’intention oblige les deux époux à la fois, elle n’en est pas moins avant tout une vertu de la femme. Oui, cette vertu naît avec les battements et l’intuition du cœur maternel, de ce cœur qui, s’il reçoit des amertumes, ne veut rendre que dignité et respect, tel le soleil qui réjouit de son aurore les matins de brouillard et qui dore les nuages des rayons de son coucher.

L’épouse est le soleil de la famille par la clarté de son regard et la chaleur de sa parole. Son regard et sa parole pénètrent doucement dans l’âme, l’attendrissent, la fléchissent, apaisent le tumulte des passions et rappellent l’homme à la joie du bien-être et de la vie en famille, après une longue journée de labeurs professionnels incessants et parfois pénibles au bureau ou aux champs, ou après d’absorbantes affaires de commerce ou d’industrie. Un seul mouvement de son regard jette une lumière qui brille de mille reflets, et ses lèvres prononcent en un seul accent mille paroles d’affection. Son cœur de mère, les mouvements de son regard et les accents de ses lèvres créent et animent le paradis de l’enfance et rayonnent toujours d’une douce bonté, alors même qu’ils avertissent ou réprimandent, parce que les jeunes cœurs, grâce à leur sensibilité plus vive, offrent un accueil plus profond et plus intime aux commandements de l’amour.

L’épouse est le soleil de la famille par son naturel candide, sa digne simplicité, sa parure chrétienne et honnête, aussi bien dans le recueillement et la droiture de son esprit que dans la grâce harmonieuse de son port et de ses vêtements, de son élégance et de son maintien à la fois réservé et affectueux. Sa délicatesse de sentiments, la finesse des traits de son visage, ses silences et sourires ingénus, un simple regard et mouvement de complaisance, voilà qui lui donne la grâce d’une fleur exquise et simple à la fois qui ouvre sa corolle pour recevoir et refléter les couleurs du soleil. Oh ! Si vous saviez quels profonds sentiments d’affection et de reconnaissance l’image d’une telle mère et d’une telle épouse suscite et imprime dans le cœur du père et des enfants ! Anges, qui veillez sur leur maison et écoutez leur prière, répandez les célestes parfums en ce foyer de bonheur chrétien.

Mais qu’arrive-t-il si la famille se voit privée de ce soleil, si, continuellement et à tout propos, jusque dans les rapports les plus intimes, l’épouse n’hésite pas à faire sentir combien lui pèse la vie conjugale ? Où est son affectueuse douceur, lorsqu’une excessive dureté dans l’éducation, une susceptibilité mal dominée, une froideur irritée dans le regard et la parole étouffent chez les enfants l’espoir de trouver auprès de leur mère joie et réconfort ? Quand elle ne fait, hélas ! par sa voix âpre, ses plaintes et ses reproches, que jeter le trouble et l’amertume dans l’intimité de la vie familiale ? Où sont cette généreuse délicatesse et ce tendre amour quand, au lieu de créer par une naturelle et exquise simplicité une atmosphère de douce tranquillité au foyer, elle y prend des airs de dame à la mode, agitée, nerveuse et exigeante ? Est-ce là répandre les vivants et bienfaisants rayons du soleil ? N’est-ce pas plutôt un vent glacial qui gèle le jardin de la famille ? Qui s’étonnera si le mari, faute de trouver au foyer un attrait, un lien, un réconfort, le délaisse le plus possible, provoquant par là la mère à s’en éloigner comme lui, à moins que ce ne soient les absences de l’épouse qui aient préparé celles du mari ? Ainsi l’un et l’autre vont chercher ailleurs – au grave péril de leur âme et au détriment de l’union de la famille – la tranquillité, le repos, le plaisir que ne leur donne pas leur propre maison. Quelles sont les plus malheureuses victimes d’un pareil état de choses, sinon, à n’en pas douter, les enfants ?

Voilà jusqu’où peut aller, épouses, votre part de responsabilité dans la concorde du bonheur familial. Si c’est à votre mari et à son travail de procurer une vie stable à votre foyer, c’est à vous et à vos soins qu’il incombe d’en assurer le bien-être et de garantir la pacifique sérénité commune de vos deux vies. C’est là pour vous non seulement une tâche que vous impose la nature, mais un devoir religieux, une obligation de vertu chrétienne, et c’est par les actes et les mérites de cette vertu chrétienne que vous grandirez dans l’amour et la grâce de Dieu.

« Mais, dira peut-être l’une ou l’autre d’entre vous, c’est nous demander là une vie de sacrifices ! » Certes, votre vie est une vie de sacrifices, mais elle est aussi autre chose. Croyez-vous donc qu’on puisse ici-bas goûter un vrai et solide bonheur sans l’avoir conquis par quelque privation ou renoncement ? Pensez-vous que la pleine et parfaite béatitude du paradis terrestre se rencontre quelque part en ce monde ? Pensez-vous que votre mari ne doive pas, lui aussi, faire des sacrifices, parfois des sacrifices nombreux et lourds, pour assurer un pain honnête à sa famille ? Ce sont précisément ces sacrifices mutuels supportés par chacun des époux et à leur commun avantage qui donnent à l’amour conjugal et au bonheur de la famille leur cordialité et leur stabilité, leur sainte profondeur et cette exquise noblesse qui se manifeste dans le respect mutuel des époux et les élève dans l’affection et la reconnaissance de leurs enfants. Si le sacrifice de la mère est le plus sensible et le plus douloureux, la puissance d’en haut l’adoucit. Par son sacrifice, la femme apprend à compatir aux douleurs d’autrui. L’amour du bonheur de son foyer la garde de se replier sur elle-même ; l’amour de Dieu, qui l’amène à se dépasser, lui ouvre le cœur à toute pitié et la sanctifie.

« Mais, objectera-t-on peut-être encore, la structure sociale du monde moderne pousse un grand nombre de femmes, même mariées, à sortir du foyer et à entrer dans le champ du travail et de la vie publique. » Nous ne l’ignorons pas, chères filles, mais qu’un pareil état de choses constitue un idéal social pour la femme mariée, voilà qui est fort douteux. Cependant, il faut tenir compte de ce fait. La Providence, toujours vigilante dans le gouvernement de l’humanité, a mis dans l’esprit de la famille chrétienne des forces supérieures qui sont à même de tempérer et de vaincre la dureté de cet état social et de parer aux dangers qu’il cache indubitablement. Avez-vous déjà considéré le sacrifice de la mère qui doit pour des motifs particuliers, en plus de ses obligations domestiques, s’ingénier à subvenir par un travail quotidien à l’entretien de sa famille ? Lorsque le sentiment religieux et la confiance en Dieu constituent le fondement de la vie familiale, cette mère conserve, bien plus, elle nourrit et développe en ses enfants, par ses soucis et ses fatigues, le respect, l’amour et la reconnaissance qu’ils lui doivent. Si votre foyer doit passer par là, ayez avant tout une pleine confiance en Dieu, si riche en bonté secourable pour ceux qui le craignent et le servent ; et, dans les heures et les jours où vous avez le loisir de vous donner entièrement aux vôtres, ajoutez‑y, avec un redoublement d’amour, le souci d’assurer le minimum indispensable à la vraie vie de famille et, plus que cela, le souci de répandre dans le cœur de votre mari et de vos enfants de lumineux rayons de soleil qui affermissent, alimentent et fécondent, pour les temps de séparation corporelle, l’union spirituelle du foyer.

Et vous, maris, que Dieu a établis chefs de vos épouses et de vos familles, tandis que vous contribuerez à leur entretien, vous aurez aussi à prêter aide à vos épouses dans l’accomplissement de leur sainte, haute et bien souvent fatigante mission ; vous aurez à collaborer avec elles, l’un et l’autre animés de cette affectueuse sollicitude qui unit deux cœurs en un seul cœur, dans une même force et dans un même amour. Mais sur cette collaboration, sur ses devoirs et sur les responsabilités qui en découlent pour le mari lui-même, il y aurait trop de choses à dire, et nous nous réservons d’en parler à une autre audience.

À vous voir, chers jeunes mariés, nous songeons à ces autres époux qui vous ont précédés ici même et qui ont reçu notre bénédiction, et il nous souvient de cette grande parole de l’Ecclésiaste : « Une génération passe, une autre lui succède, mais la terre reste toujours » (Eccl. I, 4). C’est ainsi qu’arrivent les temps nouveaux, mais l’Évangile, lui, ne change pas, non plus que la destinée éternelle de l’homme. La loi de la famille ne change pas, ni l’ineffable exemple de la famille de Nazareth, ce grand soleil composé de trois soleils, l’un plus divinement éclatant et enflammé que les deux autres qui l’entourent. Pères et mères, considérez cette modeste et humble demeure ; contemplez celui qui passait pour « le fils du charpentier » (Mt. XIII, 55), alors qu’il était né de l’Esprit-Saint et de la Vierge, servante du Seigneur, et prenez courage dans les sacrifices et les peines de la vie. Agenouillez-vous comme des enfants devant eux ; invoquez-les, suppliez-les et apprenez d’eux comment, loin d’humilier les parents, les charges de la famille les exaltent, comment elles ne rendent l’homme et la femme ni moins grands ni moins chers aux yeux de Dieu, leur valant un bonheur que vous chercheriez en vain dans les aises d’ici-bas, où tout passe et s’enfuit.

Nous terminerons en adressant à la sainte Famille de Nazareth une ardente prière pour toutes vos familles, pour chacun de vos foyers, afin que vous puissiez, bien-aimés fils et filles, accomplir vos devoirs à l’imitation de Marie et de Joseph, et par là nourrir et élever ces enfants chrétiens, membres vivants du Christ (1 Cor. VI, 15), qui sont destinés à goûter un jour avec vous l’éternel bonheur du Ciel.

La collaboration des époux

[Discours aux jeunes époux du 18 mars 1942.]

C’est un joug pesant, chers jeunes époux, que la vie de l’homme sur la terre. Le Saint-Esprit le proclame bien haut dans l’Écriture Sainte : « Un joug pesant est sur les enfants des hommes, depuis le jour où ils sortent du sein de leur mère, jusqu’au jour de la sépulture dans le sein de la mère commune. Ce qui trouble leurs pensées et fait craindre leurs cœurs, c’est la pensée de leur attente, c’est la crainte de la mort. Depuis l’homme qui siège sur un trône, dans la gloire, jusqu’au malheureux assis par terre et sur la cendre, depuis celui qui porte la pourpre et la couronne, jusqu’au misérable couvert d’une toile grossière, la colère, l’envie, le trouble, l’agitation, la crainte de la mort, l’aigreur et les querelles sont le partage de tous, et, dans le temps où chacun repose sur sa couche, le sommeil de la nuit bouleverse ses idées » (Si 40,1–5).

Mais ce joug de misère, ce fardeau d’angoisse dont nous a chargés la faute d’Adam, Notre-Seigneur Jésus-Christ, le nouvel Adam, l’a allégé pour nous par le joug de sa grâce et de son Évangile : « Venez à moi, nous dit-il, vous tous qui êtes fatigués et ployez sous le fardeau, et je vous soulagerai. Prenez sur vous mon joug et recevez mes leçons, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes. Car mon joug est doux et mon fardeau léger » (Mt 11, 28–30). O bienheureux joug du Christ, qui ne trouble pas l’esprit ni le cœur, qui ne nous humilie pas, mais nous exalte à ses yeux, et qui nous apaise dans la sérénité de l’amitié divine ! C’est pour vous aussi, bien-aimés jeunes époux, un joug de grâce que le grand sacrement de mariage ; il vous a, devant le prêtre et l’autel, unis par un lien indissoluble dans la communauté d’une même vie, afin que vous cheminiez ensemble ici-bas et que vous vous aidiez l’un l’autre, portant en commun le poids de la famille, des enfants et de leur éducation.

Dans la vie familiale, autres sont les devoirs particuliers à l’homme, autres les devoirs qui regardent l’épouse ; mais ni la femme ne peut demeurer complètement étrangère au travail de son mari, ni le mari aux soucis de sa femme. Tout ce qui se fait dans la famille doit être de quelque manière le fruit de la collaboration, l’œuvre commune des époux.

Mais qu’est-ce que collaborer ? Est-ce simplement l’addition de deux forces dont chacune travaille pour son propre compte, comme lorsque deux locomotives unissent leurs énergies pour tirer un train trop pesant ? Non, il n’y a point là de véritable collaboration. Par contre, le mécanicien et le chauffeur de chacune de ces deux machines (comme le mécanicien et son aide sur une de ces modernes locomotives électriques), font, eux, œuvre de véritable collaboration matérielle et consciente, pour assurer la bonne marche du convoi. Chacun, il est vrai, accomplit un travail bien à soi, mais non sans se préoccuper de son compagnon, réglant au contraire son action sur la sienne, selon que celui-ci en a besoin et qu’il est en droit de l’attendre.

La collaboration humaine se réalise à la fois dans l’esprit, dans la volonté et dans l’action. Nous disons bien : dans l’esprit, parce que seules les créatures intelligentes peuvent conjuguer leur libre activité, collaborer entre elles. Collaborer, ce n’est pas seulement joindre ses efforts pour son propre compte, mais les adapter à ceux d’autrui afin de les seconder et afin de fusionner, pour ainsi dire, en une commune réalisation. Collaborer, c’est donc subordonner organiquement l’œuvre particulière de chacun à une pensée commune, en vue d’une fin commune, qui déterminera le sens, la place et la mesure de toute chose dans la hiérarchie des moyens, et qui, dès que plusieurs personnes la désireront en commun, rapprochera leurs intelligences dans un même intérêt et unira leurs cœurs étroitement dans une affection réciproque, les portant à renoncer à leur propre indépendance pour se plier à toutes les nécessités qu’imposera la recherche de cette fin. C’est dans une seule pensée, dans une seule foi, dans une commune volonté que prend naissance toute collaboration véritable, et elle sera d’autant plus étroite et féconde que cette pensée, cette foi et cet amour agiront avec plus d’intensité et exerceront une influence plus forte sur l’action elle-même tout entière.

Dès lors vous comprenez qu’une collaboration parfaite qui engage l’intelligence, la volonté et l’action, ne soit pas toujours chose aisée. Avec cette grande idée de l’union et de la collaboration des forces, avec cette intime conviction de la fin à atteindre, avec cette ardente volonté d’y arriver coûte que coûte, la collaboration suppose encore une mutuelle compréhension, l’estime sincère et le sens de l’indispensable concours que les autres apportent et qu’ils doivent apporter à la même fin, une large et sage bienveillance à prendre en considération les inévitables diversités entre collaborateurs et à les admettre, résolu, bien loin de s’en irriter, à en tirer profit. La collaboration exige donc une certaine abnégation personnelle qui sache se vaincre et céder, au lieu de vouloir faire prévaloir en tout ses propres vues, de se réserver toujours les travaux qui plaisent et conviennent le mieux et de se refuser à entrer dans l’ombre parfois et à voir le fruit de son propre labeur se perdre, pour ainsi dire, dans le vague anonymat de l’intérêt commun.

Cependant, pour difficile qu’apparaisse une aussi harmonieuse et intime collaboration, elle est indispensable au bonheur que Dieu destine à la famille. Ils sont deux, l’homme et la femme, à marcher de pair, à se donner la main, à s’unir par le lien d’un anneau, lien d’amour que le paganisme lui-même n’hésitait pas à appeler « lien conjugal », vinculum jugale. Qu’est-ce donc que la femme, sinon l’aide de l’homme ? N’est-ce pas à elle que Dieu a accordé le privilège sacré de mettre l’homme au monde ? N’est-ce point une de ses sœurs – la plus grande de toutes, « plus humble et plus haute que ne le fut jamais nulle créature, et fruit des éternels décrets de Dieu » – qui devait nous donner le Rédempteur du genre humain et mettre en liesse par le premier miracle de son Fils le « lien conjugal » des noces de Cana ?

Dieu a établi que coopèrent à la fin essentielle et primaire du mariage – qui est la procréation des enfants – le père et la mère, et cela par une collaboration librement consentie, dans une commune soumission à tout ce qu’un but si magnifique pourra imposer de sacrifices. But vraiment magnifique, puisque le Créateur fait participer les parents à la suprême puissance par laquelle il forma le premier homme du limon de la terre, tandis que lui se réserve d’infuser le spiraculum vitae, le souffle d’immortelle vie, et qu’il devient par là le souverain collaborateur du père et de la mère, de même qu’il est cause de toute activité et qu’il agit en tous ceux qui agissent. Votre joie, ô mères, est donc aussi la sienne, lorsque vous oubliez toutes vos peines pour vous écrier, joyeuses, à la naissance de votre enfant : Natus est homo in mundum ! « Un homme est né dans le monde ! » (Jn 16, 21). Elle s’est accomplie en vous cette bénédiction que Dieu avait déjà donnée au paradis terrestre à nos premiers parents et qu’il renouvela après le déluge à Noé, le second père du genre humain : « Croissez et multipliez, et remplissez la terre » ( Gn 1, 28 Gn 8, 17). Mais il ne suffit pas de collaborer pour la naissance de l’enfant à la vie et à la santé corporelles : vous devez collaborer à son éducation spirituelle. En cette âme tendre, les premières impressions laissent de puissantes traces ; la fin principale du mariage ne se limite pas à la procréation des enfants : elle comprend leur éducation et leur progrès dans la crainte de Dieu et dans la foi, de sorte que vous retrouviez et goûtiez dans cette collaboration qui doit pénétrer et animer toute votre vie conjugale, la félicité dont Dieu a déposé tant de semences fécondes dans la famille chrétienne.

Mais la pensée et le souci de l’enfant dont la naissance a couronné et consacré l’union des deux époux, ne suffiraient pas encore à créer entre eux la collaboration spontanée d’une vie entière, si venaient à manquer ou à défaillir la volonté de collaborer et la science cordiale de la collaboration. La volonté de collaborer en suscite la résolution, mais cette résolution suppose la conviction de la nécessité de collaborer.

A‑t-il vraiment conscience de cette nécessité de la collaboration, celui qui entre dans la vie conjugale avec la prétention d’y apporter et d’y maintenir jalousement sa propre liberté sans rien sacrifier de son indépendance personnelle ? N’est-ce point là marcher au devant des pires conflits, rêver contre toute justice d’une situation impossible et chimérique dans la réalité de la vie commune ? Il faudra donc comprendre et accepter sincèrement et pleinement, avec un amour cordial, et non seulement avec résignation, une condition si essentielle de la voie choisie ; il faudra embrasser avec générosité, courage et joie, tout ce qui rendra possible, sincère et courtoise cette collaboration, que ce soit le sacrifice de goûts, préférences, habitudes ou désirs personnels, ou que ce soit la monotonie des humbles, obscurs et pénibles travaux de la vie quotidienne.

La volonté de collaborer. Qu’est-ce donc que vouloir collaborer ? Vouloir et chercher la collaboration : c’est aimer à travailler ensemble sans attendre que votre conjoint le propose, le demande ou l’exige ; c’est prendre les devants, c’est savoir faire les premiers pas, s’il le faut, pour mettre soi-même l’œuvre en train ; c’est souhaiter ces premiers pas, c’est en avoir le désir vif et tenace, c’est avoir, dans une vigilante sollicitude, la persévérance nécessaire pour trouver le moyen d’une liaison réelle de vos deux activités, sans découragements et sans impatiences quand l’aide que vous apporte votre conjoint pourra ne vous sembler pas suffisante ni proportionnée à vos propres efforts, fidèles que vous restez toujours à votre résolution de ne reculer, coûte que coûte, devant aucun sacrifice qui puisse contribuer à la réalisation de cette harmonie si désirable, si indispensable et si profitable dans la recherche commune du bien de la famille.

La « science cordiale » de la collaboration. Nous voulons dire cette science qui ne s’apprend pas dans les livres, mais est enseignée par le cœur, qui aime, lui, l’active collaboration dans le gouvernement et la marche du foyer ; cette science, cet art qui est affection réciproque, mutuelle prévenance et sollicitude dans le même nid familial ; cet art, enfin, qui est une longue et mutuelle éducation et formation des époux nécessaire à deux âmes qui s’instruisent l’une l’autre pour parvenir à réaliser une vraie et intime collaboration. Si, avant de vivre sous le même toit, les futurs époux ont vécu et se sont formés chacun pour soi ; si l’un et l’autre viennent de familles qui, malgré leurs ressemblances, ne seront jamais pareilles si donc chacun apporte au foyer commun des manières de penser, de sentir, d’agir et de frayer que les premiers contacts ne trouveront jamais en pleine et parfaite harmonie ; vous voyez bien que, pour s’accorder, il faudra avant tout se connaître mutuellement plus à fond que ne l’a permis le temps des fiançailles : il faudra profiter de toutes les circonstances pour chercher et discerner les vertus et les défauts, les capacités et les lacunes de son conjoint, non pas afin de se lancer dans des critiques ou des querelles, ou de se juger supérieur à lui, ne voyant que les faiblesses de celui ou de celle à qui on a lié sa propre vie, mais afin de se rendre compte de ce qu’on ne peut en attendre, de ce qu’on devra suppléer ou compenser soi-même.

Une fois connu le pas sur lequel il vous faudra régler le vôtre, vous aurez dans un travail généreux à modifier, ajuster et harmoniser vos pensées et vos habitudes. Ce travail s’accomplira insensiblement, par l’affection mutuelle, et ne se laissera point troubler par les transformations, les changements et les sacrifices, qui ne doivent pas peser sur un seul conjoint, mais dont chacun doit porter sa part avec amour et confiance, en songeant que se lèvera bientôt le jour où la joie de l’harmonie de leurs âmes parfaitement réalisée dans la pensée, la volonté et l’action, leur donnera la récompense et le soulagement de leurs peines, dans la satisfaction bien douce d’une pleine et féconde collaboration à la prospérité et au bonheur de leur famille.

Tous les hommes ici-bas sont pèlerins de Dieu (cf. II Co 5, 6) et s’acheminent vers lui dans la voie des vivants ; mais sur le chemin battu de la vie conjugale, plus d’une fois la diversité de caractère des deux pèlerins change pour l’un ou l’autre la marche en un exercice de vertu bien capable de l’élever dans la lumière de la sainteté. Lisez la vie de la bienheureuse Anne-Marie Taïgi, et vous verrez avec stupéfaction quelle différence d’origine, de tempérament, d’éducation, d’inclination et de goûts il y avait entre elle et son mari ; elle avait néanmoins réalisé entre leurs deux âmes si diverses un admirable accord. Puisse cette héroïque mère de famille obtenir à chacun et à chacune d’entre vous, bien-aimés fils et filles, l’abondance des grâces célestes, afin que réussisse et fleurisse dans toutes vos familles une aussi véritable et chrétienne collaboration au service de Dieu. Ce sont ces mêmes grâces que Nous demandons pour vous à Notre-Seigneur, en vous accordant de toute Notre paternelle affection la Bénédiction apostolique.