Par saint Jean Eudes
Le Cœur de la très sainte Vierge est le MILIEU DE LA TERRE
en lequel et par lequel Dieu a opéré notre Salut.
Le troisième tableau du très noble Cœur de la Reine du Ciel s’exprime en ces paroles saintes : Deus Rex noster operatus est salutem in MEDIO TERRAE (Ps. LXXIII, 12): « Dieu notre Roi a opéré le salut AU MILIEU DE LA TERRE. »
Quelle est cette terre, et quel est le milieu de cette terre ? Il est évident que cela ne désigne pas la terre sur laquelle nous marchons. Car, si on la considère selon ce qu’elle est en elle-même, comme elle est toute ronde en sa surface, elle n’a point d’autre milieu que son centre. Or l’enfer et la perdition sont dans le centre de la terre, selon le sentiment commun des théologiens.
C’est pourquoi on ne peut pas dire que Dieu y ait opéré le Salut du monde. Ces paroles désignent donc une autre terre que celle-là.
Aussi j’en remarque plusieurs sortes dans les saintes Écritures dont deux principales :
La première, c’est la terre que Dieu a faite au commencement du monde, et qu’il a donnée au premier homme et à ses descendants : “Terram autem dedit fillis hominum” (PS. CXIII, 16).
La seconde, c’est la terre qui a été faite pour le nouvel homme, Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui s’adresse ces paroles : Benedixisti, Domine, TERRAM TUAM (Ps. LXXXIV, 2) : « Seigneur, vous avez béni VOTRE TERRE ».
La première est une terre maudite de la bouche de Dieu, en raison du péché du premier homme: “Maledicta terra in opere tuo” (Genes. III, 17) ; terre de misère et de ténèbres, terre de désordre et de mort, terre d’horreur éternelle . “Terra miseriæ et tenebrarum, ubi umbra mortis et nullus ordo, sed sempiternus horror inhabitat” (Job, X 22).
La seconde est une terre de bénédiction, terre de grâce et de lumière, terre de vie et de vie éternelle : terre qui est plus noble, plus auguste, plus lumineuse, plus sainte que tous les cieux.
Quelle est cette précieuse terre? C’est la très Sainte Vierge, dont la première terre, considérée en l’état auquel Dieu l’avait faite et dans lequel elle était avant la malédiction du péché, n’est qu’une image, quoique très imparfaite.
C’est cette terre dont le Saint-Esprit a parlé quand il a dit : “Aperiatur terra et germinet Salvatorem” (Isa. . XLV, 8) : « Que la terre s’ouvre pour donner le Sauveur. »
C’est la vraie Terre promise, dit saint Augustin (1), que Dieu nous avait promise longtemps auparavant par ses Prophètes, dans laquelle le Fils de Dieu est né, selon ces divines paroles: “Veritas de terra orta est” (Ps. LXXXIV, 12) : « La Vérité est née de la terre».
C’est cette terre au milieu de laquelle Dieu a opéré notre salut: “Operatus est salutem in medio terræ” (Ps, LXXIII, 12). Car saint Jérôme et Saint Bernard (Serm. 2 in die Pentec.) appliquent ces paroles à la Bienheureuse Vierge Marie.
Mais remarquez bien que le Saint-Esprit, qui les a prononcées par la bouche du Prophète royal ne dit pas seulement que Dieu a opéré le salut de l’univers dans cette terre, mais “in medio terræ”, ou, selon une autre version, in intimo terræ, « dans le milieu, dans le cœur de cette terre », c’est-à-dire dans le Cœur et dans le sein de cette Vierge incomparable. Oui, c’est dans le milieu de cette bonne terre, ou, pour mieux dire, c’est dans ce bon et très bon Cœur de Marie, Mère de Jésus, “in Corde bono et optimo” (Luc. VIII, 15), que la parole incréée et éternelle, sortant du sein de Dieu pour venir sauver les hommes ici-bas, a été reçue et conservée soigneusement ; que le froment des élus, “frumentum electorum” (Zach. IX, 17), a été semé abondamment, et qu’il a produit son fruit au centuple.
C’est ce qui est déclaré dans cette divine prophétie du Saint-Esprit qui contient plusieurs grands et admirables mystères : “Et erit firmamentum in terra, in summis montium; superextolletur super Libanum fructus ejus” (Ps. LXXI, 16), ou, comme le poète dans une autre version: “Et erit pugillus frumenti in terra, satus in summis montium ; collidetur sicut Libani fructus ejus”, c’est-à-dire, selon la traduction de l’un des plus célèbres de nos poètes français, (Philippe des Portes) approuvée et louée par plusieurs grands Docteurs en théologie sacrée de la Faculté de Paris :
Plein poing de froment répandu,
Sur les monts aux cimes hautaines,
Croîtra tellement étendu,
Que, sous les venteuses haleines,
Sembleront ses fruits ondoyants,
Du Liban les bois verdoyants.
Car qu’est-ce, je vous prie, que ce froment répandu plein poing, sinon le Fils unique de Dieu, le vrai froment des élus, le pain de Dieu, qui est la vie et la force du coeur de l’homme : “Panis cor hominis confirmet” (Psal. CIII, 15) (à raison de quoi il est appelé ‘firmamentum’) que le Père éternel a répandu et répand tous les jours à pleines mains, lors qu’il nous l’a donné avec tant d’amour par le mystère de l’Incarnation, et qu’il nous le donne continuellement avec tant de bonté par la sainte Eucharistie?
Qu’est-ce que ces monts aux cimes hautaines, sinon sa très digne Mère, que le Saint-Esprit nous met devant les yeux sous le nom et la figure, non pas d’une seulement, mais de plusieurs montagnes parce qu’elle contient en éminence tout ce qu’il y a de plus excellent dans toutes les montagnes sacrées, c’est-à-dire dans tous les Saints, qui s’appellent, dans la divine Parole, les saintes montagnes (Psal. LXXXVI, 1), les montagnes de Dieu, les montagnes éternelles (Psal. LXXV, 5) ? Et qu’est-ce que les cimes hautaines de ces monts, sinon les qualités suréminentes, les très hautes prérogatives et les perfections sublimes de cette Dame souveraine de l’univers?
Or c’est sur ces divins monts aux cimes hautaines, c’est dans le milieu de cette terre sainte, c’est dans le très bon Cœur de la très bonne Marie que cet adorable froment a été semé et répandu premièrement, puisqu’elle l’a reçu dans son Cœur avant de le recevoir dans ses entrailles.
Ensuite de quoi il s’est étendu par tout l’univers, sous les propagandes voix des prédicateurs apostoliques animés du Saint-Esprit, et s’est multiplié infiniment dans tous les cœurs des véritables chrétiens de sorte que l’on peut dire avec vérité que Jésus est le fruit, non pas seulement du ventre, mais du Cœur de Marie ; comme aussi que tous les fidèles sont les fruits de ce même Cœur. Saint Benoît, dans un discours qu’il fît à ses religieux sur le martyre de saint Placide et de ses saints compagnons, qui étaient ses enfants spirituels, les appelle le fruit de son cœur : « J’ai toujours désiré offrir au Dieu tout-puissant un sacrifice du fruit de mon cœur » : “Semper optavi, ut de fructu cordis mei omnipotenti Deo sacrificium offerretur” (Surius en la Vie de Saint Placide). Combien davantage peut-on dire que les véritables chrétiens ont le : Virtus Altissimi obumbrabit tibi (Luc. I, 35) pouvoir de concevoir ce même Fils et dans leur cœur et dans leur sein virginal : aussi Dieu lui a donné puissance en même temps de le former et de le faire naître dans les cœurs des enfants d’Adam, et de les rendre par ce moyen membres de Jésus-Christ et enfants de Dieu. Et comme elle a connu et porté et portera éternellement son Fils Jésus dans son Cœur, elle a connu pareillement, elle a porté et elle portera à jamais dans ce même Cœur tous les saints membres de ce divin Chef, comme ses enfants bien-aimés et comme le fruit de son Cœur maternel, dont elle fait une oblation continuelle et un sacrifice perpétuel à la divine Majesté. C’est ainsi que cette bonne terre a fait fructifier le grain de froment qui est tombé en elle, et qui y a été mortifié et comme anéanti pour ne demeurer pas seul, mais pour en produire un nombre innombrable d’autres (Joan. XII, 24, 25). C’est ainsi que ce très bon Cœur a rendu son fruit cent mille fois au centuple. C’est ainsi que le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs a opéré l’œuvre de notre salut au milieu de la terre. C’est ainsi que ce très bon Cœur a rendu son fruit cent mille fois au centuple. C’est ainsi que le Roi des rois et le Dieu des dieux a opéré l’œuvre de notre salut au milieu de la terre.
Ce que nous venons de dire ci-devant est très considérable et très avantageux au Cœur sacré de la Mère de Jésus. Mais voici bien davantage: c’est que ce merveilleux chef-d’œuvre du salut de tout le genre humain a été fait, non seulement dans le Cœur, mais même en quelque manière par le Cœur de cette Mère admirable. Après que Saint Jean Chrysostome ait dit, parlant du cœur de Saint Paul, que c’est le principe et le commencement (après Dieu s’entend) de notre salut : “Principium et elementum primarium nostrae salutis” (In cap, 16 Epist. ad Rom, homil. 23), qui peut désapprouver que l’on donne cet éloge au Sacré Cœur de la Mère de Dieu ? Certainement ce n’est pas sans raison et sans fondement. Car il est très vrai que non seulement elle a reçu la première dans son Cœur le Sauveur du monde, lorsqu’il est sorti du Cœur de son Père pour venir travailler en la terre à l’œuvre de la Rédemption, et qu’elle l’y a toujours conservé et conservera éternellement ; mais de même que ce Cœur unique, tout embrasé d’amour envers Dieu et de charité envers les hommes, a toujours coopéré avec lui dans ce grand ouvrage, tant en son commencement qu’en son progrès et en son achèvement. Pour le commencement, il y a plus de quatre cents ans, un grand serviteur de la Vierge, homme très pieux et fort savant, a dit que les deux premières choses qui ont donné commencement à notre salut sont procédées de son sacré Cœur: à savoir la foi et le consentement qu’elle a donné à la parole de l’Ange (2). Car Dieu n’a point voulu accomplir le mystère de l’Incarnation que par le consentement du divin Cœur de Marie, mystère qui est le fondement de notre salut, le principe de tous les autres mystères que le Fils de Dieu a opérés pour notre rédemption, et la première source de toutes les grâces qu’il nous a acquises pour nous délivrer de l’esclavage du péché et de l’enfer, et pour nous conduire dans le ciel.
Voyons maintenant en quelle façon ce très charitable Cœur de la Mère de belle dilection a coopéré au progrès de cette grande œuvre. Je trouve qu’il va contribuer en cinq manières principales et très considérables.
Premièrement, par les soins, les vigilances et les peines continuelles que l’amour et la charité dont il était rempli faisaient prendre à cette divine Mère, pour nous conserver, nourrir et élever un Sauveur.
Deuxièmement, par les prières très ferventes qu’elle faisait sans cesse à Dieu de tout son cœur, pour l’accomplissement de tous les desseins que cet adorable Rédempteur avait pour le salut de tous.
Troisièmement, par toutes les mortifications, humiliations et souffrances qu’elle portait, qu’elle offrait au Père éternel avec un amour très ardent et une charité incroyable, en union de celles de son Fils, pour la même fin pour laquelle il les endurait, c’est-à-dire pour la destruction du péché et pour la rédemption des âmes.
Quatrièmement, étant donné l’union très étroite qu’elle avait avec son Fils, avec lequel n’ayant qu’un Cœur, qu’une Âme, qu’un Esprit et qu’une Volonté, elle voulait tout ce qu’Il voulait, elle faisait et elle souffrait en quelque façon avec Lui et en Lui, tout ce qu’Il faisait et tout ce qu’Il souffrait. De sorte que, lorsqu’Il s’immolait en la croix pour notre salut, elle le sacrifiait aussi avec lui pour la même fin. “O Marie, s’écrie saint Bernard, que vous êtes riche! Vous êtes plus riche que toutes les créatures qui sont en la terre et au ciel ; vous êtes assez riche pour les enrichir toutes, puisque cette portion de votre substance que vous avez donnée à notre Sauveur, lorsqu’il a voulu être votre Fils, est suffisante pour payer les dettes de tout le monde: “O dives in omnes, et super omnes, Maria, de cujus substantia pars assumpta, totius mundi suffecit solvere debita (D. Bern. citatus a Richardo a Sancto Laur. lib. 3.)!”
Cinquièmement, le Cœur de cette glorieuse Marie a contribué à l’oeuvre de notre rédemption, parce que Jésus, qui est tout ensemble et l’hostie qui a été sacrifiée pour notre salut, et le prêtre qui l’a immolée, est le fruit du Cœur de cette bienheureuse Vierge, comme il a été dit; et que ce même Coeur est aussi et le sacrificateur qui a offert cette divine hostie, et l’autel sur lequel elle a été offerte, non pas une fois seulement, mais mille et mille fois, dans le feu sacré qui brûlait sans cesse sur cet autel; et que le sang de cette adorable victime, qui a été répandu pour le prix de notre rachat, est une partie du sang virginal de la Mère du Rédempteur, qu’elle a donné avec tant d’amour qu’elle était prête d’en donner de très bon cœur la dernière goutte pour cette fin. “Pater redempturus humanum genus, pretium universum contulit in Mariam”, dit saint Bernard (Serm. in Signum magnum.) : « Le Père éternel, voulant racheter le monde, a mis tout le prix de son rachat entre les mains et dans le Cœur de Marie ».
Voilà comme ce très bon Cœur a coopéré au progrès de l’œuvre de notre rédemption. Il reste à voir ce qu’il a fait et ce qu’il fait continuellement pour l’achèvement de cette œuvre. [À suivre.]
Notes :
(1) « Terra repromissionis sanctae Mariæ videtur imaginem praetulisse; in ipsa enim impletum est illud quod scriptum est: Veritas de terra orta est. Quomodo autem beata Maria non fuit terra repromissionis, quae per Prophetam multo ante promissa est? » Serm. 100 de Temp.
(2) « Ex corde beatæ Virginis processerunt fides et consensus per quæ duo initiata est salus mundi. » Richard. a S. Laurent, De laud. B. M. Iib. 2, partit. 2, p. 104.