L’humilité (deuxième partie)

(Extrait de Sodalitium n°36 édition française de juin-juillet 1994)

Par M. l’abbé Giuseppe Murro

Au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu”. Le Verbe éternel s’est fait homme, enseigne saint Thomas, et en s’abaissant et en s’humiliant jusqu’à prendre la nature humaine, Il voulut confondre et guérir l’orgueil de l’homme, le plus grand obstacle qui l’empêche de s’attacher à Dieu (1). C’est une chose si importante et difficile de s’humilier, dit saint Bernard, que si Dieu Lui-même ne l’avait fait, nous n’aurions jamais appris à nous humilier : « Le Fils de Dieu voit deux sortes de créatures, qui, appelées à l’éternelle félicité par la noblesse de leur origine, par la sublimité de leur nature et par leur destination, se sont perdues pour avoir voulu lui ressembler. “Les Anges, – le Saint fait ainsi parler le Seigneur – ont voulu être semblables à Moi, et ils se sont perdus ; l’homme a voulu en faire autant, et il s’est perdu de même. J’irai et je me montrerai à tous les yeux dans de telles conditions, que quiconque jettera sur Moi un œil de jalousie et mettra son ambition à Me ressembler y trouvera son salut (Is. IX, 6)”. À cet effet le Fils de Dieu descendit du Ciel et se fit homme… Dieu, pour satisfaire au penchant de l’homme à s’égaler à Lui, veut bien consentir à descendre de Son trône pour se mettre au niveau de l’homme et devenir homme Lui-même ! Oui, désormais, nous pouvons aspirer prétendre à la gloire de nous élever jusqu’à Dieu et de devenir semblables à Dieu, sans pour cela égarer notre cœur dans une ambition orgueilleuse et criminelle, mais, au contraire, en le remplissant d’une humilité sainte et digne de toutes les faveurs de Dieu » (2). C’est pourquoi “celui qui s’élève sera abaissé, et celui qui s’abaisse sera élevé” (Lc XVIII, 14).

Ce qu’est l’humilité

Saint Thomas enseigne que les mouvements de l’appétit (sensible ou spirituel comme la volonté) doivent être réglés : les impulsifs doivent être modérés par une vertu qui les modère et les retienne (comme la patience retient la colère) ; au contraire, pour ceux de répulsion une vertu qui maintienne et pousse en avant (comme la force pour les timides) est nécessaire. Ainsi donc, le désir d’un bien difficile doit être accompagné de deux vertus : l’une qui tempère l’âme et l’empêche de désirer avec excès les grandeurs : c’est l’humilité ; l’autre qui la fortifie contre le découragement à la vue de nos faiblesses et l’entraîne à la poursuite des grandes choses que la droite raison lui propose : c’est la magnanimité (3). Le propre de l’humilité, c’est d’empêcher l’homme de désirer ce qui le dépasse. Il est donc nécessaire qu’il prenne conscience du manque de proportion entre ses forces et un pareil objet. C’est pourquoi la connaissance de notre faiblesse est un élément de l’humilité, et comme une règle pour la volonté et c’est en celle-ci que consiste essentiellement l’humilité, qui est donc directrice et modératrice de certains actes de volonté (a. 2).

Beaucoup croient que l’humilité consiste uniquement dans le fait de réprimer l’orgueil. Mais Notre-Seigneur et la Sainte Vierge n’eurent aucun mouvement d’orgueil et pourtant ils la pratiquèrent sans cesse à un degré éminent. C’est pourquoi saint Thomas dit que l’humilité est cette vertu par laquelle “la vue de notre infirmité nous fait abaisser” (a.1 ad 1um), comme Abraham disant à Dieu : “Je parlerai à mon Seigneur, moi qui ne suis que cendre et poussière” (Gen. XVIII, 27). En d’autres termes, l’humilité est essentiellement dans les actes de la volonté, par la répression du désir désordonné des grandeurs ; mais elle a sa règle dans la connaissance, par l’exacte appréciation de ce que l’on est, sans se surfaire (a. 6). La racine de l’humilité se trouve dans l’intelligence, mais son acte appartient à la volonté. Quand l’Évêque de Terni fit l’éloge de saint François, en disant : “Pour rehausser la gloire de son Église, voici qu’en ces derniers temps, Dieu a choisi ce pauvre homme méprisé, simple et illettré ; c’est pourquoi nous devons louer le Seigneur…”, le saint fut ravi d’entendre un évêque déclarer aussi expressément qu’il était méprisable et s’exclama : “C’est un grand honneur que vous m’avez décerné, en vérité, seigneur évêque, car tandis que les autres veulent m’enlever ce qui m’appartient en propre, vous seul me l’avez laissé : en homme de discernement, vous avez su faire le tri de ce qui a de la valeur et de ce qui n’en a pas, vous en avez rapporté à Dieu la gloire et à moi le mépris” (4). Saint François savait bien qu’il était une créature misérable, et ne s’élevait pas quand les autres le louaient.

Cette vertu consiste à s’abaisser jusqu’à terre – humilité vient de humus, terre – devant Dieu et devant ce qui est de Dieu dans toutes les autres créatures : “L’humilité regarde surtout la subordination de l’homme à Dieu, et aussi son abaissement volontaire devant les autres à cause de Dieu” (a. 1, ad 6). Mais elle ne doit pas être confondue avec la vertu d’obéissance, qui nous fait respecter le Seigneur et Ses préceptes, ni avec la vertu de religion, qui nous fait respecter Son excellence et le culte qui Lui est dû. L’humilité, en nous inclinant vers la terre, nous fait reconnaître notre petitesse et notre pauvreté, et ainsi glorifie à sa façon la grandeur de Dieu (5). De cette manière même les vertueux, les saints, sont humbles (a. 1 ad 4) : s’il est vrai que l’homme vertueux possède cette perfection, elle est cependant bien peu de chose comparée à celle de Dieu : “devant qui toutes les nations sont comme le néant : Il les tient pour moins que rien et néant” (Is. 40, 17). L’humilité nous fait comprendre combien nous sommes faibles, fragiles, misérables, déficients, inconstants par rapport à Dieu, même si nous n’avions jamais commis aucun péché et conservé l’innocence. Elle est fondée sur une vérité élémentaire de la Religion : il y a une distance infinie entre le Créateur et la créature. Dieu est éternel, infini, tout-puissant, Il nous a créés, nous a donné l’être, nous conserve en vie, non parce qu’Il en a besoin, mais pour nous communiquer Sa Bonté et Sa Vie Divine. Sans Lui nous n’aurions jamais existé, Il tient notre vie dans Ses mains : “Ma vie est comme un rien devant Toi” dit le Psalmiste (XXXIX, 6). Et celui qui a la Foi sait que tout le bien que nous faisons, la bonté que nous avons, n’est qu’une participation à la Bonté divine, au point que « nul ne peut dire “Jésus est Seigneur”, si ce n’est sous l’action de l’Esprit-Saint » (I Cor. XII, 3). Saint François avait coutume de dire : “S’il plaisait au Seigneur de m’enlever le trésor qu’Il m’a confié, que me resterait-il d’autre que mon corps et mon esprit, toutes choses que possèdent aussi les infidèles ?” (6).

L’humilité envers le prochain

Faut-il s’humilier devant le prochain ? Et de quelle manière ? Encore une fois saint Thomas nous répond avec sa clarté habituelle : « On peut considérer dans l’homme deux choses : ce qui est de Dieu et ce qui est de l’homme. Tout ce qui est défaut est humain ; tout ce qui est salut et perfection est divin, selon qu’il est écrit par le prophète Osée (XIII, 9) : “Ô Israël, de toi-même vient ta perte, de moi seul ton secours”. Or, le caractère distinctif de l’humilité, c’est le sentiment de la grandeur de Dieu et de la petitesse de l’homme. Si donc l’on considère en soi-même ce qui vient de soi et dans le prochain ce qui vient de Dieu, on devra se mettre au-dessous de lui » (a. 3). En d’autres termes, nous devons révérer non seulement Dieu en Lui-même, mais encore, bien que différemment, ce qui est divin, en toute créature, donc, nous mettre par l’humilité au-dessous de tous, parce que nous voyons Dieu en tous (propter Deum), selon ces mots de saint Pierre (I Pierre II, 13) : “Soumettez-vous à toute institution humaine à cause du Seigneur” (a. 3 ad 1). Et ceci est possible à tous, même à qui a des qualités supérieures au prochain : « Personne n’est si bon au point de ne pas avoir quelque défaut, et personne n’est si mauvais au point de ne pas avoir quelque chose de bon. C’est pourquoi il n’est pas nécessaire que l’un considère l’autre meilleur que lui au sens absolu, mais il lui suffit de dire dans son cœur : “Peut-être que j’ai des défauts qu’il n’a pas”. Saint Augustin dit (…) qu’une vierge peut croire qu’une femme mariée soit meilleure qu’elle “en pensant que peut-être elle est plus fervente”. Et à supposer que tu sois tout à fait bon et l’autre tout à fait mauvais, toutefois tous deux avez une double personne : la vôtre et celle du Christ. C’est pourquoi même si tu ne peux estimer l’autre supérieur à toi par sa personne, estime-le au motif de l’image divine qui est en lui » (7).

« Nous devons tenir pour certain que tout homme, quelles que soient ses fautes, ses déficiences, ses antécédents, ses crimes peut-être, nous est supérieur en quelque chose. Dans l’ordre naturel, les individus ne reçoivent pas tous les mêmes dons : celui-ci est plus intelligent, celui-là plus vigoureux, cet autre plus habile de ses doigts ; l’un est mieux doué pour la musique, l’autre pour le dessin, le troisième pour le sport, etc. Il en va de même au point de vue surnaturel. Hormis Jésus-Christ Notre-Seigneur et la Très Sainte Vierge, les saints n’ont pas brillé uniformément par les mêmes vertus. Ainsi, dans l’Ancien Testament, Abraham est loué surtout pour sa foi, Joseph pour sa pureté, Moïse pour sa douceur, Job pour sa patience, Elie pour son zèle. On pourrait en dire autant des saints du Nouveau. Chacun d’eux a reçu un don propre de Dieu déclare saint Paul, l’un d’une façon, l’autre d’une autre (I Cor. VII, 7) ; et c’est pourquoi, ajoute saint Thomas, l’Église chante de chaque Confesseur : Il ne s’en est trouvé personne de semblable à lui pour garder la loi du Très-Haut, parce que chacun d’eux a eu la prérogative de quelque vertu particulière (8). “Dieu, dit saint Grégoire, ne donne pas toutes les vertus à un seul, de crainte qu’emporté par son orgueil il ne tombe, mais il donne à celui-ci ce qu’il te refuse à toi ; et il te donne à toi, ce qu’il refuse à tel autre ; afin que ce dernier, considérant le bien qui est en toi, et qui lui manque à lui, se juge intérieurement inférieur à toi ; et que toi, à ton tour, voyant en lui ce dont tu es privé, tu te mettes au-dessous de lui dans ton cœur. Ainsi se réalise cette parole : s’estimant réciproquement inférieurs les uns aux autres. (Philip. II, 3). Pour dire la chose en peu de mots, celui-ci reçoit la grâce d’une abstinence remarquable, et cependant, il n’a point l’intelligence de la parole de Dieu ; celui-là, au contraire, a reçu cette intelligence, et cependant, c’est en vain qu’il s’efforce d’atteindre à l’abstinence du premier… Tout cela est permis par Dieu dans son admirable Providence, pour que chacun trouve quelque chose à admirer dans les autres, et que, l’admirant, il s’humilie et se juge inférieur” » (9).

Mais l’humilité ne requiert pas que l’un, en ce qu’il a reçu de Dieu doive se soumettre à ce qui est de Dieu dans le prochain. En effet, celui qui participe aux dons de Dieu est conscient de les avoir. Si le Seigneur a donné un degré élevé de prudence à une personne, celle-ci ne peut se dire être inférieure aux autres dans la prudence elle-même, comme si elle ne l’avait pas ou si elle en avait moins que les autres. Salomon, rempli de sagesse, remercia Dieu de l’avoir reçue, et l’utilisa pour gouverner son peuple ; s’il l’avait placée au-dessous de celle d’un autre, pas aussi sage que lui, il aurait péché par pusillanimité. “Il n’est pas question de nier les dons que Dieu nous a faits, ce qui serait de l’ingratitude et de la fausse humilité. Si par exemple saint Jérôme [qui traduisit et commenta les Livres Sacrés en latin, en utilisant toutes les éditions existant de son temps en différentes langues, et composa ainsi la Vulgate, n.d.a.], avait affirmé qu’il n’entendait rien à Écriture Sainte ; saint Thomas, qu’il était le dernier des théologiens ; sainte Thérèse, qu’elle ignorait tout des voies de l’oraison ; Fra Angelico, que ses peintures étaient les plus mauvaises qui se puissent voir, etc., ces génies auraient manqué et à la vérité et à la reconnaissance qu’ils devaient à Dieu” (10). C’est pourquoi sans préjudice pour l’humilité, l’on peut préférer les dons que nous avons reçus à ceux qui ont été conférés par Dieu aux autres ; ainsi saint Paul (Eph. III, 5) pouvait-il dire au sujet du mystère du Christ : “Aux âges précédents ce mystère n’avait pas été découvert aux hommes en la manière que l’Esprit l’a révélé de nos jours aux saints Apôtres”. Et la Sainte Vierge pouvait-elle dire en toute humilité : “Désormais toutes les générations me diront bienheureuse ; car Celui qui est puissant a fait en moi de grandes choses” (Lc I, 48).

À plus forte raison, nous ne devons pas soumettre ce qui est de Dieu en nous à ce qui est défaut dans le prochain. Ainsi un catholique ne peut se réputer inférieur, dans la connaissance de la vérité, à qui n’a pas la Foi ; celui qui est dans le vrai ne peut se soumettre à l’erreur d’un autre. Par là on voit combien est fausse l’objection que l’on retourne à qui soutient la vérité : “Mais vous êtes donc seul à avoir raison ?”. En effet il serait aberrant de penser que Dieu soit l’auteur de l’erreur chez le prochain, ou qu’Il prétende la soumission du bien au mal. Sainte Jeanne de Chantal, encore enfant, devant un protestant qui voulait l’humilier à cause de sa foi, lui montra un morceau de bois qui brûlait dans la cheminée et n’hésita pas à lui dire qu’ainsi brûlaient les hérétiques en Enfer.

L’humilité ne demande pas non plus que l’un, en ce qu’il a par lui-même, doive se soumettre à ce qu’il y a d’humain dans le prochain. Par exemple, si je vois que mon prochain se met facilement en colère, alors que moi, ayant le même défaut, je sais mieux me dominer, je ne suis pas tenu à me considérer inférieur à lui, autrement il en découlerait que l’on doit s’estimer davantage pécheur que quiconque. Toutefois l’on peut penser que dans le prochain il y a du bien que je n’ai pas, ou qu’en moi il y a du mal qu’il n’a pas : et ainsi je peux me soumettre à lui avec humilité. Saint Philippe Neri disait que si le Seigneur ne l’avait pas protégé, il se serait fait turc. Saint François disait de lui-même : “François, si un brigand avait reçu du Très-Haut de tels bienfaits, il serait plus agréable à ses yeux que toi-même” (11). Ainsi se pratique le troisième degré d’humilité, comme nous le verrons ensuite.

Saint Alphonse recommandait de ne jamais s’enorgueillir en voyant quelqu’un tomber dans une faute, mais de le plaindre et de trembler pour nous-mêmes, en demandant au Seigneur de nous protéger. “Il n’y a pas de péché que fasse un homme, qui ne puisse être commis par un autre homme”, dit saint Augustin. “Rien n’est plus capable de rabattre mon orgueil qu’un accident de cette nature. Si je marche avec plusieurs autres par un sentier étroit sur le bord d’un précipice, est-il rien qui puisse me donner plus de frayeur, que de voir tomber à mes yeux la plupart de ceux qui m’accompagnent ?” (12). Cassien rapporte qu’un jeune religieux, tourmenté par une violente tentation, alla demander secours à un des anciens du couvent ; mais celui-ci, au lieu de le réconforter et de le consoler, l’écrasa davantage et ajouta à son affliction en l’accablant de reproches au point de le laisser en proie au désespoir. Le vieillard, par une permission de Dieu, fut en butte à de tels assauts du démon qu’il courait par le monastère, comme frappé de folie. L’abbé Apollon, informé de ce qui était arrivé, réconforta le jeune et alla trouver le vieux moine, lui disant que Dieu avait permis qu’il fût tenté aussi violemment parce qu’il avait méprisé ce pauvre jeune homme au lieu de l’aider. “Personne, conclut l’abbé, ne peut soutenir les embûches de l’ennemi, si la grâce de Dieu ne l’aide et ne défend notre fragilité” (13). C’est pourquoi saint Paul écrivait : “Frères, lors même qu’un homme se serait laissé surprendre à quelque faute, (…) redressez-le avec un esprit de douceur, prenant garde à vous-mêmes, de peur que vous ne tombiez aussi en tentation“ (Gal. VI, 1).

Le Saint Curé d’Ars donne des conseils pratiques pour se conduire avec humilité envers le prochain : “Il ne faut jamais se disputer avec ses égaux ; il faut leur céder dans tout ce qui n’est pas contraire à la conscience ; ne pas toujours croire qu’on a droit ; quand on l’aurait, il faut vite penser que l’on pourrait bien se tromper, comme cela est arrivé tant d’autres fois ; et surtout ne jamais s’opiniâtrer à avoir le dernier mot, ce qui montre un esprit très orgueilleux” (14). Saint Bernard subdivise la pratique de l’humilité envers le prochain en trois degrés : 1) Humilité suffisante : se soumettre au supérieur et ne pas se préférer à l’égal. 2) Humilité abondante : se soumettre à l’égal et ne pas se préférer à l’inférieur. 3) Humilité surabondante : se soumettre à l’inférieur.

Mais les personnes qui occupent des charges doivent faire attention qu’en “voulant trop observer l’humilité, elles ne compromettent pas la force de l’autorité” (saint Augustin). Puisque l’humilité est avant tout une vertu de l’âme, on peut ainsi en esprit et à l’intérieur de soi-même se mettre au-dessous du prochain sans lui causer aucun dommage spirituel (a. 3 ad 3).

En somme le principe qui doit nous guider est celui-ci : voir dans le prochain ce que Dieu y a mis de bon, au double point de vue naturel et surnaturel ; l’admirer sans envie ni jalousie ; jeter au contraire un voile sur ses défauts, et les excuser dans la mesure où c’est possible, chaque fois du moins qu’on n’est pas chargé par devoir d’état de les réformer (15).

L’humilité envers le prochain n’a rien à voir avec le respect humain (crainte de l’opinion et de la colère des méchants, qui détournent de Dieu) ou avec la pusillanimité (qui se dérobe des grandes choses que l’on doit accomplir et incline à des choses mesquines). L’humble en effet s’incline devant Dieu, devant ce qui est de Dieu dans le prochain ; mais il ne s’incline pas devant le pouvoir des mauvais, comme fait l’ambitieux, qui s’abaisse bien plus que nécessaire pour obtenir ce qu’il désire, et s’abaisse servilement pour atteindre le pouvoir. L’humilité ne se dérobe pas aux grandes choses, mais au contraire renforce la magnanimité en faisant tendre humblement aux choses élevées. Ces deux vertus coexistent en Notre-Seigneur : “Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir [humilité] et donner sa vie pour la Rédemption [magnanimité et zèle]” (Matth. XX, 28) (16).

Les degrés de l’humilité

Les saints et les maîtres de la vie spirituelle ont proposé plusieurs degrés ou classifications sur la manière de pratiquer cette vertu. On peut relever douze degrés dans la Règle de saint Benoît ; saint Anselme en envisage sept dans son “De Similitudinibus” ; saint Bernard, comme on l’a déjà vu, trois, dans les Sentences ; saint Ignace, dans les Exercices, trois ; saint Vincent de Paul, dans les Constitutions des Missionnaires, trois. Nous suivrons les degrés donnés par saint Bonaventure, commentés par le Père Rodriguez : il y en a aussi trois, dont le deuxième est subdivisé en quatre échelons.

Le premier degré

“Le premier degré de l’humilité – écrit saint Bonaventure – consiste à avoir une humble opinion de sa personne, puisée indispensablement dans la connaissance de soi-même” (17). Déjà saint Bernard avait dit : “L’humilité est un mépris profond de soi-même fondé sur une connaissance exacte de son néant. Elle ne consiste point dans les paroles ni dans l’extérieur, elle est tout entière dans les sentiments. Il faut se mépriser soi-même, mais, pour cela, se connaître parfaitement (…) Ne perdons jamais de vue ces trois choses : ce que nous avons été, ce que nous sommes, ce que nous serons” (18).

Avant d’être créés par Dieu, nous n’étions rien, nous ne pouvions nous créer par nous-mêmes, ni nous donner la vie : c’est le Seigneur qui par pure bonté nous a tirés de l’abîme du néant pour nous faire devenir créature : “Si quelqu’un s’estime être quelque chose, comme il n’est rien, il s’abuse lui-même” (Gal. VI, 3). En outre, après la création, nous ne sommes pas capables de nous soutenir nous-mêmes. Quand le maçon a construit une maison, il la laisse et elle se soutient toute seule ; au contraire nous, après avoir été créés, nous avons continuellement besoin de Dieu pour ne pas perdre l’être et la vie : “C’est vous Seigneur, qui m’avez formé et qui avez mis sur moi votre main” (Ps. CXXXVIII, 5). Enfin, notre vie passe comme le vent (Job VII, 7), vite nous devrons tout laisser et il ne restera plus de notre corps que poussière et cendre : “Memento homo quia pulvis es et in pulverem reverteris”. Saint François le demandait dans la prière : “Qui êtes-Vous, Ô mon Dieu ! et qui suis-je moi-même ?”. Le Seigneur disait à sainte Catherine : “Souviens-toi que Je suis tout et que tu n’es rien”.

La connaissance de ses fautes

Cette connaissance est salutaire, parce que “plus on devient précieux à Dieu, plus on devient vil à soi-même” (saint Grégoire).


Sainte Catherine de Sienne

En nous connaissant et en voyant que nous ne sommes rien devant Dieu on a l’impression de nous enfoncer. “Peut-il y avoir encore à creuser au-delà du néant ? Oui, vraiment ; car au-delà du néant, il y a le péché” (19), plus grand encore que l’abîme du néant, car, pour l’homme qui tombe dans celui-là, mieux eût valu n’être jamais sorti de celui-ci (Matth. XXVI, 24). Si nous voulons vraiment scruter ce que nous avons de nous-mêmes, à la fin on ne trouvera que le mal. Saint Augustin répétait sans cesse cette prière : “Ô Dieu, faites que je me connaisse, faites que je Vous connaisse pour que je Vous aime et que je me méprise”. “Qu’un rayon de soleil vienne illuminer une enceinte, votre œil y découvre aussitôt des myriades d’atomes qu’il n’apercevait pas auparavant ; ainsi il en est du soleil de justice : dès qu’il projette sa clarté dans notre cœur, l’œil de notre âme y voit distinctement jusqu’aux plus petites choses, et discerne mille défectuosités là où un œil éclairé d’une lumière moins vive trouverait tout parfait et irréprochable” (saint Bonaventure) (20). “Lorsque je me considère avec quelque attention – dit le bienheureux de la Colombière – je découvre en mon âme je ne sais quoi de honteux, je ne sais quoi dont j’ai sujet de rougir ; cette rougeur est suivie du mépris et de la haine que je conçois contre moi-même, et je reconnais ensuite que je mérite d’être méprisé et d’être haï de tout le monde ; dans cette idée je me cache le plus que je puis, je ne marche que les yeux baissés, je n’ose presque ouvrir la bouche pour dire mon sentiment ; si on me calomnie, si on me maltraite, je souffre en silence tous ces outrages, parce que je crois qu’ils me sont dus…”. Rien de plus facile que la pratique de l’humilité à quiconque a commis un péché mortel. En péchant nous avons fait l’action la plus honteuse, c’est-à-dire la plus opposée à la justice, à la raison, à la bienséance, et par conséquent l’action la plus humiliante qu’il soit possible d’imaginer. “Peut-on porter plus loin l’audace, la brutalité, que d’outrager un maître de qui on n’a jamais reçu que du bien, et qui est le seul de qui on peut attendre sa félicité pour le temps et pour l’éternité ? (…) Un ministre expérimenté dans les affaires, qui s’est endormi dans une occasion où il s’agissait de tout, qui s’est laissé surprendre, qui a donné dans le piège qu’on lui a tendu ; cet homme n’ose plus se montrer, il s’imagine que tout le monde lui reproche son inconsidération et sa négligence. Un général qui a fui devant un ennemi qu’il pouvait combattre et défaire aisément ; s’il se remontre à la Cour, ce n’est qu’avec une confusion dont seront touchés ses plus mortels ennemis. Un magistrat qui se pique de modération, et qui s’est emporté avec indécence dans quelque occasion, un faux ami qui aura été surpris dans une lâche trahison, un homme qui veut passer pour avoir du sentiment, et qui est accusé et convaincu d’être un ingrat et de rendre le mal pour le bien, une femme qui par pure débauche a manqué de fidélité à un mari aimable en s’abandonnant à un misérable, un avare qui a commis une injustice manifeste, ou un meurtre, pour s’enrichir, un impie dont les sacrilèges sont venus à la connaissance du public ; toutes ces personnes ont certainement sujet de rougir. Qui donc nous donnera des yeux, qui nous donnera les lumières des Saints pour voir comment dans un seul péché se trouvent ramassées toutes ces sortes d’infamie, combien le péché est encore plus infâme, encore plus odieux que tout cela ?

Adam n’eut pas plutôt mangé du fruit défendu, qu’il chercha les ténèbres pour couvrir sa honte, dit saint Ambroise. C’est parce qu’il fut éclairé d’une lumière qui lui fit voir la difformité du péché, c’est parce qu’après sa désobéissance il se trouva si indigne de vivre et de voir le jour, que quoiqu’il n’y eut que lui d’homme sur la terre, il eût voulu pouvoir s’enterrer pour se cacher à lui-même la confusion qu’il souffrait.

On s’étonne de voir quelquefois la modestie et la profonde humilité des plus grands saints. Pour moi, quand ils auraient passé leur vie dans une parfaite innocence, je n’en serais pas surpris ; mais si dans leur vie ils ont commis un seul péché mortel, je trouverais extrêmement étrange, si avec les lumières qu’ils ont reçues, ils étaient moins confus, moins humiliés qu’ils ne le sont… Un chrétien qui a péché mortellement… a crucifié Jésus-Christ, il L’a fait mourir, pour ainsi dire, de ses propres mains : que faudrait-il de plus pour déshonorer sa postérité jusqu’à la dernière génération ? Pour lui, ne faudrait-il pas qu’il soit, ou bien insensible, ou bien aveugle, s’il ne trouve pas dans son péché une raison de s’humilier jusqu’à son dernier soupir ?”.

Il y a des âmes assez lâches, assez brutales pour s’endurcir après un temps au souvenir des plus indignes actions ; “Tel qui aura l’impudence de se vanter de ses vols et de ses meurtres, sera confondu et accablé, si on lui reproche qu’il a mérité la peine due à ces sortes de crimes. Si cela est vrai, comment celui qui a péché mortellement peut-il se ressouvenir du supplice qui lui a été préparé, et avoir encore quelque sentiment d’orgueil ? Quel bonheur pour la plupart de nous que notre Dieu soit infiniment miséricordieux ! Car si sa clémence n’avait arrêté sa colère, nous brûlerions aujourd’hui avec ces victimes désespérées… Si maintenant nous ne sommes pas dans ce séjour d’horreur et de grincements de dents, au milieu de ces feux épouvantables, on peut dire que ce n’est point pour avoir été trop peu criminels. Nos désordres ont demandé vengeance contre nous, nous avons été entre les mains de notre Juge, nous avons été chargés et convaincus de crimes, nous avons été jugés dignes d’un tourment éternel, nous avons été, pour ainsi parler, jusque sur l’échafaud ; et dans le temps que nous avons été dans ce déplorable état, on a fait main basse sur mille autres qui n’étaient pas plus coupables que nous, qui l’étaient peut-être beaucoup moins. On voit encore dans les Enfers la place qui nous était destinée, et peut-être que cent millions de damnés blasphèment Dieu, et Le blasphémeront éternellement de ce qu’Il nous a épargnés, nous qui étions moins dignes qu’eux d’une pareille indulgence. Cette pensée a tenu les plus célèbres pénitents dans une profonde humilité : je parle d’un saint Pierre, d’une sainte Madeleine, de ces saints mêmes qui ont été assurés de leur réconciliation” (21).

Nous, nous ignorons au contraire si nos péchés ont été pardonnés, nous ne savons même pas si nous sommes en état de grâce ou non : n’est-ce pas un autre motif pour nous humilier profondément ? « “C’est parce que précisément Dieu veut que nous ne soyons jamais parfaitement assurés d’avoir recouvré sa grâce – écrit saint Grégoire – afin de nous assurer la grâce expiatrice et tutélaire de l’humilité”. (…) En présence de cette pensée que, peut-être, mon frère est pardonné, et que je ne le suis point, oserais-je me préférer à lui ? » (22).

“Saint Augustin avait coutume de dire, affirme encore le bienheureux de la Colombière, que les prêtres qui avaient vécu le plus saintement ne devaient pas laisser de faire pénitence à la mort, dans l’incertitude où ils étaient que leur premier repentir eût été accepté de Dieu… Chrétiens, lorsque vous avez offensé Dieu, vous avez commis une faute que toutes les larmes des pénitents, tous les jeûnes des anachorètes, tout le sang des martyrs, que toutes les peines de cette vie et tous les tourments de l’autre ne sont pas capables de réparer ; qui donc vous a assurés que vous l’avez expiée cette faute, vous qui n’avez pas fait un jeûne pour cela, pas versé une larme, qui au contraire avez continué d’épargner votre corps et de lui procurer même toutes sortes de délices ? Vous avez demandé pardon à Dieu, comme David ; mais ne vous l’a-t-Il point refusé, comme à Saül, comme à Balthazar, comme à Antiochus, comme à Judas, et à tant d’autres ? Nihil mihi conscius sum, disait saint Paul, sed non in hoc justificatus sum ; qui autem me judicat Dominus est (23) : je ne me sens coupable de rien, mais à quoi aboutit ce calme de ma conscience ? C’est le Seigneur qui me juge, et il se peut faire que Son jugement soit tout opposé au témoignage que me rend ma conscience ; qui autem me judicat Dominus est” (24).

“Il est des hommes qui pensent toujours au peu de bien qu’ils font, et qui n’ont plus un regard pour leurs infidélités passées. Il en est tout autrement des saints véritablement dignes de ce nom, et marqués du sceau des élus. Riches de vertus et de bonnes œuvres, ils n’arrêtent leurs regards que sur ce qu’il peut y avoir de mauvais en eux, et ont constamment les yeux ouverts sur leurs imperfections et leurs défauts” (25).

Confiance en Dieu

Si d’une part nous ne devons pas trop nous enfermer dans la contemplation de nos propres misères, mais dans la pensée de la Bonté de Dieu et que nous devons mettre toute notre confiance en Lui, de l’autre, nous ne devons pas non plus trop nous arrêter sur la Bonté divine, mais encore une fois rentrer en nous-mêmes. C’est ainsi que se comportait sainte Catherine. Quand le démon la tentait pour la persuader qu’elle s’était toujours trompée, elle confessait humblement que toute sa vie s’était passée dans les ténèbres, et elle se cachait dans les plaies de Jésus Crucifié. Quand au contraire il voulait la pousser à une excessive confiance en elle-même, lui disant qu’elle était parfaite et agréable à Dieu, alors la sainte pleurait et s’affligeait de ses défauts, au point que le démon, lassé de supporter tant d’humilité et de confiance en Dieu, lui dit : “Sois maudite, toi, et Celui qui t’a enseigné cette manière de me vaincre ! Je ne sais plus comment te prendre”. Et ainsi vaincu il la laissa en paix. “Gardez-vous donc de faire fond sur vos résolutions et sur votre bonne volonté présente, mais placez toute votre confiance en Dieu seul. Répétez sans cesse : Omnia possum in eo qui me confortat, je puis tout, non par moi-même, mais en Dieu qui me donne courage (Philip. IV, 13)… et alors, vous ferez de grandes choses” (26).

C’est pourquoi, même si nous avons le malheur de tomber dans le péché ou dans quelque défaut, il ne faut pas se défier, ni se désespérer, mais s’humilier et se repentir, parce qu’ainsi nous apprenons toujours mieux à connaître notre faiblesse, et à mettre toute notre confiance en Dieu. S’indigner de nous-mêmes après une faute n’est pas humilité, mais orgueil et artifice du démon qui nous fait exclamer, surpris : “Comment ne suis-je jamais tombé dans ce défaut ?” ; il veut ainsi nous décourager et nous faire abandonner la vie chrétienne, le chemin de la perfection. Si à l’inverse nous avons conscience de notre misère nous ne nous étonnons pas du tout, mais nous demandons à Dieu avec une grande confiance de venir à notre secours parce que nous avons vraiment besoin de Sa miséricorde. Le Seigneur dit à sainte Gertrude : “Lorsqu’on a une tache sur la main, on se lave la main, et elle est plus propre qu’avant la tache ; ainsi l’âme qui, après une faute, se purifie par le repentir, devient, à mes yeux, plus belle qu’auparavant”.

L’incertitude du salut

Nous savons que notre futur est incertain : il ne concerne pas seulement les événements de notre vie, mais surtout notre conduite. Comment nous comporterons-nous demain ? Et après-demain ? Et le jour d’après ? Sommes-nous assurés de ne pas tomber en quelque faute ? Et si nous tombons, sommes-nous assurés de savoir demander pardon à Dieu ? Et savons-nous s’Il nous laissera le temps de nous repentir ? “Les hommes les plus saints peuvent perdre la grâce de Dieu, ils la peuvent perdre par les plus horribles péchés, ils la peuvent même perdre pour ne la recouvrer jamais ; quelque zélés qu’ils soient, ils ne savent point s’ils persévéreront… Quelque fervent que vous soyez, vous pouvez changer sans retour ; quelque fervent que vous soyez, vous avez également à craindre, et d’être inconstant dans le bien, et d’être obstiné dans le mal… Un tel pèche aujourd’hui, peut-être pour se relever demain ; et peut-être que je pécherai demain pour ne me relever jamais. Lorsque le bon larron se faisait redouter par ses meurtres et par ses rapines, aurait-on pensé qu’il dût monter au Ciel avec Jésus-Christ ? Au contraire, lorsque Judas suivait le Sauveur, qu’il faisait des miracles en Son nom, eût-on pu croire qu’il était sur le point de descendre dans les Enfers dans le temps même que le Fils de Dieu mourait pour en délivrer le genre humain ? Si nous étions assurés de persévérer dans le bien jusqu’à la mort, nous aurions lieu sans doute de goûter la plus douce joie, mais non pas de nous enfler d’orgueil ; puisque, même en ce cas, la persévérance ne serait pas le fruit de nos mérites, ce serait toujours un pur effet de la miséricorde de Dieu, une grâce entièrement gratuite. Mais qu’il s’en faut que nous soyons dans une situation si avantageuse ! Notre vie passée nous doit faire horreur, aujourd’hui même nos actions les plus saintes sont remplies de mille défauts : pour l’avenir, c’est un abîme impénétrable que Dieu seul peut découvrir. Je sais que je peux changer, rentrer dans le mal, m’y obstiner, y mourir : je sais qu’on est d’autant plus près de ce malheur qu’on s’en défie moins ; qui m’a répondu que je suis du nombre de ces réprouvés, dont parle saint Augustin, que Dieu relève pour un temps afin que leur conversion encourage ses élus, et qu’Il laisse retomber ensuite, afin que leur rechute retienne les mêmes élus dans une défiance salutaire ? Je marche au milieu de mille pièges, de mille embuscades, de mille ennemis ; je ne sais si je me sauverai de tant de périls : en tous cas, il est certain que si j’en sors, ce ne peut être que par le secours de l’humilité. Soyez donc humbles, nous dit saint Paul, ne cessez jamais de craindre : Noli altum sapere, sed time (Garde-toi de t’élever, mais crains, Rom. XI, 20).

Craignez les péchés de votre jeunesse, qui subsistent peut-être encore dans la tache qu’ils ont imprimée à votre âme, et par conséquent dans la haine du Seigneur qu’ils ont méritée. Craignez vos péchés présents : quelque légers qu’ils vous paraissent, ils sont capables de détourner certaines grâces décisives d’où dépend votre salut. Craignez vos péchés à venir, qui vous égaleront peut-être en peu de temps aux plus scélérats de tous les hommes : Noli altum sapere, sed time.

Craignez Dieu, parce que sans Son secours vous tomberiez dès à présent dans les plus horribles dérèglements ; craignez le monde, dont le souffle est si contagieux ; craignez le démon, dont les artifices sont si subtils ; craignez-vous vous-mêmes qui êtes si faibles, si inconstants ; craignez vos yeux, vos oreilles, tous vos sens, ce sont autant de portes par où le péché peut entrer ; craignez vos passions, qui vous y portent, qui vous y entraînent malgré vous ; craignez jusqu’à vos bonnes œuvres, jusqu’aux victoires que vous remportez sur vous-mêmes et sur les tentations, puisque, selon saint Cyprien, le démon n’est jamais plus redoutable que lorsqu’il a été vaincu, parce qu’alors il prend avantage de sa défaite pour nous porter à la vaine gloire. Encore plus que tout le reste craignez cet orgueil, que Dieu ne peut souffrir, cette fausse confiance qui vous conduirait à une perte assurée” (27).

Saint Thomas et saint Augustin enseignent qu’Adam ne tomba pas parce qu’il fut séduit par le serpent (28), mais parce que, n’ayant point expérimenté encore la rigueur de la justice divine, il pensa qu’il était tellement cher aux yeux de Dieu, que Dieu n’exécuterait pas sur lui la sentence de mort dont il l’avait menacé ; et c’est pourquoi il céda aux sollicitations d’Ève. Qu’il nous arrive souvent de ressembler à notre premier père, et, tout en admettant l’existence de l’enfer, d’être intimement persuadés que nos mérites et nos vertus nous mettent hors de cause sur ce chapitre ! “Si le premier mouvement de l’orgueil chez Adam fut de se croire personnellement à l’abri de la peine annoncée par Dieu, le premier degré d’humilité consistera pour chacun de ses descendants à se croire personnellement exposé au danger de tomber un jour dans ces abîmes de feu. Nul homme, en effet, tant qu’il est en cette vie, ne peut, à moins d’une révélation particulière, avoir la certitude qu’il mourra en état de grâce” (29). Les chutes de David, de saint Pierre nous prouvent que nous ne devons jamais présumer de nos forces. C’est ce que sainte Thérèse recommandait à ses filles : “Que rien ne vous inspire jamais une sécurité entière, ni votre retraite, ni l’austérité de votre vie, ni vos communications avec Dieu, ni vos continuels exercices d’oraison, ni votre séparation du monde, ni l’horreur qu’il vous semble avoir des choses du monde… Tout cela est bon, mais ne suffit pas, comme je l’ai dit, pour nous ôter tout sujet de craindre. Ainsi, mes filles, gravez bien ce verset dans votre mémoire, et méditez-le souvent : Beatus vir qui timet Dominum [Bienheureux l’homme qui craint le Seigneur]” (30).

Le second degré de l’humilité

« Le second degré de l’humilité consiste à désirer d’être méprisé : “désire rester inconnu et considéré comme rien” dit saint Bonaventure » (31). Ce degré ne peut être atteint que par ceux qui pratiquent déjà le premier : en effet, si nous nous connaissons vraiment nous-mêmes pour ce que nous sommes, nous nous méprisons et alors il ne nous répugne pas que les autres aussi nous tienne pour peu de chose. Cassien raconte que l’abbé Sérapion alla visiter un moine, qui faisait montre d’une grande humilité dans son vêtement, dans ses gestes, dans ses paroles et se déclarait tellement pécheur qu’il s’estimait indigne de mériter l’air qu’il respirait. Après s’être entretenu un peu avec lui, l’abbé lui donna avec douceur quelque conseil sur la conduite à avoir au Monastère : mais le moine se sentit tellement piqué au vif qu’il ne put même pas dissimuler son regret ; Sérapion lui fit remarquer cette contradiction, signe d’un orgueil non dominé ; son humilité en effet n’était qu’apparente. Saint Grégoire dit : « Trop souvent notre humilité n’est qu’un raffinement d’orgueil, et nous ne nous abaissons que pour être exaltés… La Sagesse dit : “Tel s’humilie malicieusement, dont le fond du cœur est plein de tromperie“(Eccli. XIX, 23) » (32). Combien de fois n’acceptons-nous pas les observations qui nous sont faites pour notre bien, pour nous corriger. « Une religieuse déclare être la plus grande pécheresse du monde et mériter mille enfers ; mais que l’abbesse ou quelque sœur lui fasse remarquer fort doucement ou quelque détail ou l’ensemble de sa vie peu régulière et peu édifiante, la voilà sous les armes pour se défendre et, sur un ton qui n’admet pas de réplique, elle répond : “Qu’ai-je donc fait de si mal et de si scandaleux ? Vous feriez mieux de réserver vos corrections pour d’autres, qui en ont plus besoin que moi.” Mais comment ? vous disiez tantôt que vous méritiez mille enfers, et maintenant vous ne pouvez supporter une parole ? Votre humilité est donc humilité du bout des lèvres, ce n’est pas l’humilité recommandée par Jésus-Christ, l’humilité de cœur » (33). Ainsi parfois nous cherchons des explications sur la manière dont nous avons faite ou dite une certaine chose et nous demandons que soient dits même les défauts qui peuvent s’y trouver : mais c’est de l’orgueil, parce qu’en réalité nous voulons avoir des louanges. D’autres se critiquent eux-mêmes, en attendant que quelqu’un les contredisent, en leur disant : “Ce n’est pas vrai, ne dites pas cela, vous avez bien agi”. Il peut même nous arriver d’exagérer nos fautes, afin que les présents, en remarquant que nous avons une aussi basse idée de nous, pensent qu’en réalité nous ne sommes pas si mauvais, mais au contraire très humbles. Avec tous ces artifices nous dissimulons notre orgueil sous le manteau de l’humilité. Il faut donc, pour avoir une basse opinion de soi, être bien fondés sur la connaissance de nous-mêmes et, à partir de là, par le moyen de ces quatre étapes ou échelons, on arrivera au second degré : le désir d’être méprisé.

Premier échelon

Il consiste dans le fait de ne pas désirer être honoré, et même fuir tout ce qui est inhérent à l’honneur. Nous ne devons pas nous louer devant les autres pour quelque chose de bon que nous avons fait, ou de notre adresse, habileté, ingéniosité ni nous ne devons raconter ce qui a été dit à notre avantage. Nous devons même chercher à cacher le bien que nous avons ou que nous faisons : prières, pénitences, aumônes, services rendus aux autres, grâces intérieures reçues, autrement nous imitons les pharisiens, qui aimaient les premières places et voulaient être vus de tous quand ils accomplissaient une prescription de la Loi. Les Prêtres de la Mission, fondés par saint Vincent de Paul, apprirent par hasard que le saint dans sa jeunesse avait été prisonnier et esclave en Tunisie, qu’il avait converti son patron, et avait réussi à le réconcilier avec l’Église. Saint Hilaire disait : “Tous les honneurs mondains sont affaire du démon” qui ainsi conquiert des âmes pour l’enfer. L’ambition des honneurs procure des ravages et, en religion, comporte en plus le déshonneur et le mépris pour l’Église. “Là où il y a des points d’honneur, il n’y a plus de progrès possible” disait sainte Thérèse. Et saint François-Xavier : “Quelle chose indigne d’un chrétien, de rechercher les honneurs et de s’y complaire, alors qu’il doit tenir constamment les yeux fixés sur les ignominies de Jésus-Christ”. Le Saint Curé d’Ars reçut la Légion d’Honneur, mais s’en trouvant indigne, il n’en porta jamais les insignes. Les foules cherchèrent plusieurs fois à proclamer Notre-Seigneur roi, mais Il s’enfuit, bien qu’il en eût le droit, pour nous donner l’exemple ; et pour le même motif à plusieurs reprises demanda de taire les miracles et les guérisons qu’Il opérait. « Une jeune fille aura-t-elle une bonne tournure ? – dit le Curé d’Ars – du moins, croit-elle l’avoir ? Vous la voyez marcher à pas comptés, avec affectation, avec un orgueil qui semble monter jusqu’aux nues. A-t-elle des chemises, des robes ? Elle laissera son armoire ouverte pour les faire voir ». Nous nous enorgueillissons ainsi de la famille, des enfants, de la voiture, de la maison que l’on a, de bien réussir dans les affaires. Même dans les choses spirituelles : savoir se confesser, prier le Seigneur, être les plus modestes à l’église. « Une tailleuse ou un tailleur auront-ils bien réussi à faire une robe ou un habit, s’ils se trouvent de voir passer les personnes qui en sont revêtues : “Voilà qui va bien, je ne sais pas qui l’a fait.” – “Eh bien ! c’est moi, diront-ils.” Et pourquoi ont-ils dit cela ? C’est afin de faire voir qu’ils sont bien habiles. Mais s’ils n’ont pas bien réussi, ils se garderont bien d’en parler, crainte d’être humiliés… Un laboureur, ou une personne qui coupera du bois, si c’est au passage, ils y mettront tous leurs soins ; “afin, disent-ils, que quand il passera quelqu’un, l’on ne trouve pas que je ne sais pas travailler” » (34). “Qu’un autre te loue, et non ta bouche ; un étranger et non tes lèvres” affirme l’Écriture (Prov. XXVII, 2). Qui trop se loue se nuit, dit-on. Quand nous devons parler de nous, de nos affaires, essayons de nous abaisser et jamais de nous exalter : en nous abaissant, nous ne pouvons nous nuire, alors qu’un tant soit peu que nous nous élevions plus que raison, nous pouvons nous causer un grand tort. “Quand on passe par une porte, si on se baisse plus qu’il n’est nécessaire, on n’a point de mal pour autant ; mais si on se hausse, ne fût-ce que d’un travers de doigt, on heurte du front, et tant pis pour la tête. Par conséquent, en parlant de vous-même, dites plutôt le mal que le bien. Le mieux sera, en conversation, de ne parler de vous aucunement, ni en bien ni en mal… d’ailleurs, bien des fois, quand nous parlons à notre défaveur, il s’y mêle un secret et subtil orgueil… qui nous inspire un désir intime d’être loués, ou au moins d’être tenus pour humbles. Mais cela ne doit pas s’entendre des entretiens avec le confesseur : à lui, il est toujours utile de découvrir nos défauts et nos mauvaises inclinations” (35).

Deuxième échelon

Il consiste dans le fait de supporter avec patience d’être méprisé par les autres. Quand se produit l’occasion de souffrir quelque chose, nous devons la supporter dans une sainte paix : “Tout ce qui t’arrivera de fâcheux, accepte-le, et dans la douleur, supporte ; et dans ton humiliation, aie patience” (Eccli. II, 5). “Beaucoup, dit saint Jérôme, prennent l’ombre pour la réalité. Cessons toutes ces feintes, faisons disparaître toutes ces attitudes hypocrites : le vrai humble se reconnaît à la patience” (36). L’auteur de l’Imitation (III, 39) écrit : “Tandis que les autres verront tout réussir à leur gré, vous verrez, vous, toutes choses succéder au rebours de vos souhaits. Les autres parleront, et ils seront écoutés ; vous parlerez, et on ne tiendra nul compte de tout ce que vous pourrez dire ; les autres demanderont, et ils obtiendront ; vous demanderez aussi, et tout vous sera refusé ; les autres seront loués, environnés de considération et d’égards, appelés aux emplois les plus honorables ; vous serez, vous, laissé dans l’oubli comme un homme sans valeur auquel personne ne prend garde, et qui n’est réputé propre à quoi que ce soit. Voilà, certes, de quoi froisser la nature et faire saigner le cœur. Supportez-le en silence et avec résignation, et vous aurez déjà fait un grand pas”. Acceptez ces éventualités comme autant de remèdes pour guérir votre orgueil, dit saint Dorothée.

Il faut accepter les réprimandes sans se troubler, qu’elles soient justes ou injustes. “Qui se trouble quand on le reprend, prouve qu’il n’a pas encore acquis cette vertu si nécessaire qu’est l’humilité : il doit prier pour en obtenir le don… Celui qui haït la réprimande marche sur la trace du pécheur, et non dans le chemin des justes : la route qu’il suit conduit à la perdition” dit saint Alphonse (37) qui rapporte un fait raconté par saint Bède. Deux religieuses ne tinrent pas compte d’une remontrance et allèrent ainsi de mal en pis, et finirent par s’enfuir de leur couvent de Faremoutier. Retrouvées et reconduites à la clôture, l’abbesse sainte Burgondofare, les interrogea et elles admirent en être arrivées à cet excès pour n’avoir pas écouté ses réprimandes. Mais peu de temps après, elles tombèrent toutes deux gravement malades et refusèrent de se confesser ; la mort approchant, elles se mirent à crier : “Attendez un peu ! Attendez !” et se tournant vers les religieuses présentes – qui ne comprenaient pas à qui elles parlaient – elles dirent : “Ne voyez-vous point cette troupe de noirs Éthiopiens qui viennent nous prendre ?”. Les sœurs virent en effet des fantômes effrayants qui, d’une voix horrible, appelaient les deux malheureuses moribondes. Celles-ci, en criant encore : “Attendez ! Attendez !” expirèrent sans avoir reçu les sacrements.

Saint Jean Chrysostome dit que quand le juste est trouvé en faute, il gémit de sa faute ; le pécheur, lui, gémit aussi, mais de quoi ? d’avoir péché ? non, mais d’avoir été découvert, et il pense moins à se repentir qu’à se défendre et à s’irriter contre qui le corrige. Nous devons beaucoup de reconnaissance à celui qui nous reprend de quelque manquement, parce qu’il nous montre le chemin du salut : nous sommes remplis de misères et de défauts : l’unique remède à tant de maux est de nous humilier quand nous les découvrons ou que d’autres nous les signalent. En effet les adulations trompent, mais les corrections donnent la sagesse (38).

Troisième échelon


Saint Louis de Gonzague

Le troisième échelon consiste dans le fait de ne pas nous réjouir lorsque nous sommes estimés par les gens. S’il est facile de ne pas nous occuper des louanges quand il n’y en a pas, il est bien difficile de ne pas les apprécier quand on les reçoit. Saint Grégoire dit qu’il y a cette différence entre les orgueilleux et les humbles : les premiers se réjouissent des louanges, même mensongères… Aux seconds, au contraire, les éloges, même vrais, n’apportent que confusion et tristesse, parce qu’ils craignent de perdre, en s’y complaisant, le mérite qu’ils peuvent avoir acquis devant Dieu et d’entendre Notre-Seigneur leur dire, au jour du Jugement : “Tu as reçu tes biens pendant ta vie” (Lc XVI, 25), c’est-à-dire tu as déjà reçu ta récompense, n’en attends point d’autre. “L’or est éprouvé dans la fournaise ; ce qui éprouve l’homme, c’est la bouche de celui qui le loue” (Prov. XXVII, 21). “Par conséquent, devant les éloges des créatures, devant leurs marques de particulière estime, rentrez sous terre, écrit saint Alphonse, et craignez de trouver dans ces honneurs une cause de chute et de perdition. Considérez que l’estime des hommes pourrait être votre plus grand malheur, car elle est de nature à contaminer votre cœur en y fomentant l’orgueil, et à préparer votre ruine éternelle. Persuadez-vous que tous les éloges du monde ne feront pas que vous vaudrez davantage. Saint Augustin dit que comme les injures et les mépris n’enlèvent rien à nos mérites, de même louanges et applaudissements nous laissent tels que nous sommes, avec nos misères” (39). Saint François s’appliquait à paraître vil « à ses propres yeux et aux yeux des autres, se rappelant ce qu’a dit Jésus : “Ce qui est grand devant les hommes est en abomination devant Dieu” (Lc XVI, 15). Cette sentence lui était également coutumière : “L’homme ne vaut que ce qu’il vaut aux regards de Dieu et rien de plus” » (40). Saint Louis de Gonzague avait tellement de lui-même les sentiments les plus bas, qu’il “cachait avec la plus grande attention tout ce qui pouvait lui faire honneur… La crainte seule d’une louange le faisait rougir… Ayant fait un sermon au réfectoire sur la Purification de la Sainte Vierge, il fut généralement applaudi… il rougit tout-à-coup, et fit connaître combien ces louanges lui étaient à charge, persuadé qu’il ne les méritait point” (41). C’est pourquoi l’on doit veiller “à ne pas prendre plaisir quand on nous loue ; à tâcher de détourner la conversation, attribuant à Dieu le bon succès dont on nous loue ; ou à faire connaître que cela nous fait de la peine, et nous en aller, si nous le pouvons” (42). Aussi, quand nous entendrons faire notre éloge, nous devons dire : “Je me connais mieux que me connaissent ces gens-là, et Dieu me connaît mieux que je ne me connais moi-même : je sais, moi, que je ne mérite pas ces louanges, et Dieu sait que, au lieu d’honneurs, je mérite tous les mépris de la terre et de l’enfer” (39).

Quatrième échelon

Le quatrième échelon consiste à désirer que l’on ne tienne pas compte de nous et à être méprisés par les autres donc à nous réjouir des déshonneurs, des injures et des mépris. “Le vrai humble, dit saint Bernard, désirera être considéré non humble, mais vil et s’en réjouira”. Et en cela il imitera Notre-Seigneur, qui dès sa naissance, par amour pour nous, préféra mépris et déshonneur, fut rassasié d’opprobres (Lam. III, 30), calomnié, trahi, traité comme un fou, considéré pire que Barrabas, crucifié comme un malfaiteur. Les Apôtres étaient heureux de souffrir quelque chose pour Lui (Actes V, 41), saint Paul se réjouissait des infirmités, violences, persécutions supportées pour le Christ (II Cor. XII, 10). Saint Ignace recommandait dans la Règle d’“accepter et désirer ce que le Christ aima et embrassa… sans déplaisir de Sa Divine Majesté et sans péché de la part du prochain, de supporter les injures, opprobres, faux témoignages et d’être considérés comme fous, par désir de ressembler et imiter, d’une façon ou d’une autre, notre Rédempteur et Seigneur Jésus-Christ”.

Si nous sommes accusés injustement, immédiatement nous nous justifions pour défendre la vérité : au contraire, celui qui veut pratiquer ce degré d’humilité ne s’excuse pas. Si sainte Madeleine s’était mise en devoir de se justifier, lorsqu’elle fut reprise par sa sœur à Béthanie, parce qu’elle ne l’aidait pas dans les soins du ménage, ou lorsque les disciples se scandalisèrent du parfum répandu sur les pieds du divin Maître, elle aurait perdu très certainement le calme qu’elle s’appliquait à maintenir en son intérieur pour entendre au plus profond d’elle-même la voix du Verbe. Mais le Seigneur Lui-même se chargea de défendre sa réputation. “Celui qui veut se justifier, dit saint Albert le Grand, ne saurait comprendre les mystères que Dieu révèle seulement aux petits”. Devant Caïphe, devant Hérode, devant Pilate, Jésus se taisait, à tel point que Pilate, en fût stupéfait (Mc XV, 5) : “Il admirait, en face de ce débordement d’injures et de calomnies, cette merveilleuse patience, cette attitude douloureuse et pleine de douceur à la fois, dans laquelle il n’y avait aucun mépris, aucune hauteur, aucune dureté, rien qui sentît l’orgueil du stoïcien ; il était confondu de voir le courage de cet homme que menaçait la plus terrible des morts, qui n’avait qu’un mot à dire pour se libérer, et qui se taisait.… Notre-Seigneur a voulu expier par ce silence héroïque toutes les fautes que nous commettons en cédant au besoin qui nous démange de nous justifier à tout prix devant les hommes, quand nous sommes accusés ou soupçonnés de quelque chose, à tort ou à raison” (43). Saint Paphnuce fut accusé par un confrère jaloux d’avoir volé un livre, et Paphnuce ne s’excusa pas, mais accepta la pénitence qui lui fut infligée de rester deux semaines durant à la porte de l’église et de se prosterner aux pieds de tous les Frères à mesure qu’ils passaient et d’implorer humblement leur pardon. Mais Dieu ne permet pas l’injustice : l’auteur de la dénonciation tomba soudain en proie au pouvoir d’un démon extrêmement cruel, qui le tourmenta affreusement et l’obligea à dévoiler son crime. En vain s’efforça-t-on de l’exorciser, jusqu’à ce que seule l’invocation du nom de Paphnuce permit au misérable de voir la fin de son supplice.

« Si vous voulez acquérir la parfaite humilité, il vous faut accepter, sans en perdre la paix, tous les mépris et mauvais traitements. Les orgueilleux se jugent dignes de tous les honneurs ; avec les humiliations leur orgueil ne fait que s’accroître. Les humbles se croient dignes de tous les opprobres : leur humilité trouve dans les mépris un aliment qui la fait grandir… Les humiliations que nous nous imposons nous-mêmes sont bonnes. Par exemple, servir les malades, baiser les pieds d’une personne qui, bien qu’à tort, s’estime offensée par nous… Cependant, les meilleures humiliations sont celles qui viennent d’autrui : réprimandes, accusations, injures, moqueries. Mais il faut les embrasser de bon cœur pour l’amour de Jésus-Christ. “L’or s’éprouve dans le feu, et les hommes agréables à Dieu dans le creuset de l’humiliation” (Eccli. II, 5) et sainte Marie-Madeleine de Pazzi disait : “La vertu non éprouvée n’est pas vertu” » (44). Beaucoup pleurent leurs péchés, mais ne peuvent supporter qu’on leur manque d’estime et de respect : mais si nous ne faisons mourir notre amour-propre, nous ne pourrons nous améliorer. Saint Bernard disait qu’il ne connaissait pas de remède plus efficace pour guérir les plaies de sa conscience que les injures et les outrages. C’est pour cette raison que saint Alphonse conseillait de nous considérer comme un chien mort et tombé en pourriture dont on ne peut que se détourner qu’avec horreur : d’aimer comme nos meilleurs amis ceux qui nous méprisent parce qu’ils nous aident à nous humilier ; de nous souvenir que les croix et les affronts sont le signe de la dilection particulière de Dieu. “Tous ceux qui veulent vivre avec piété dans le Christ Jésus, auront à souffrir persécution” (II Tim. III, 12).

Il n’y a pas de vraie vertu si on ne la pratique avec joie. Saint François affirmait qu’il existait un remède très sûr contre les embûches du démon : “Le diable n’est jamais si content que lorsqu’il a pu ravir à un serviteur de Dieu la joie de son âme… Dans un cœur gonflé de joie, c’est en vain que le démon essaie d’introduire son mortel poison. Les démons ne peuvent rien contre un serviteur du Christ qu’ils trouvent plein de sainte allégresse” (45). Même les mépris doivent être supportés avec une âme sereine. Le frère Junipère, franciscain, quand il recevait des insultes, tendait sa tunique, relevée en forme de corbeille, comme pour y recueillir des pierres précieuses. Le Père Maffei raconte qu’un insolent cracha au visage d’un jésuite qui prêchait au Japon : le religieux tira son mouchoir, s’essuya, et continua comme si de rien n’était. Ce que voyant, un des assistants se convertit à la foi, pensant qu’une religion qui inspire une pareille humilité ne peut être que vraie et divine. Le Seigneur révéla à la bienheureuse Angèle de Foligno que le signe certain pour savoir si les révélations que reçoit une âme sont divines, c’est le grand désir que l’âme ressent de passer pour Son amour par toutes sortes d’humiliations. Et ainsi nous réaliserons la plus sublime des béatitudes : “Bienheureux serez-vous quand on vous insultera, qu’on vous persécutera et qu’on vous calomniera de toute manière à cause de Moi ! Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux” (Matth. V, 11-12).

Le troisième degré de l’humilité

Il consiste non seulement dans le fait de connaître de manière spéculative que tous les biens nous viennent de Dieu – ce que dit la Foi et que tous les chrétiens savent – mais aussi dans le fait de connaître tout cela profondément, en l’exerçant en pratique, avec la disposition d’âme qui nous fait voir cette vérité comme de nos propres yeux, et la toucher comme de nos propres mains. Sentir, reconnaître que les bienfaits reçus de Dieu sont des dons de Sa générosité est une grâce particulière. Saint Paul l’exprime bien : “Nous n’avons point reçu l’esprit de ce monde, mais l’Esprit qui est de Dieu, afin que nous connaissions les dons que Dieu nous a faits” (I Cor. II, 12). C’est pourquoi saint Pierre demande à Jésus de s’éloigner de lui, s’estimant un grand pécheur. Un jour où sainte Gemma Galgani avait été comblée de grandes grâces, elle disait d’elle : “Jésus a Lui-même opéré de nouveau le miracle de ma conversion, en daignant me donner dans une vive lumière la connaissance de ma bassesse” et elle était honteuse de ne pas avoir d’amour envers Notre-Seigneur (46). Sainte Marguerite-Marie Alacoque s’étonnait que le Seigneur s’abaissât jusqu’à elle, si vile et imparfaite, au point qu’elle craignait que les révélations reçues ne fussent qu’une tromperie du démon (47). Un frère en voyage avec saint François, alors qu’il priait dans une église, fut ravi en extase, vit le Paradis et remarqua un siège qui se distinguait parmi beaucoup d’autres. « Étonné, il commença à penser en lui-même avec inquiétude : “Qui occupera ce trône ?”. Alors il entendit une voix lui dire : “Ce siège était occupé par un des Anges tombés, et maintenant il est réservé à l’humble François”. Revenu à lui après cette extase, il suivit comme de coutume le père hors de l’église. Et comme en chemin il s’entretenait de Dieu, le frère qui n’oubliait pas sa vision, demanda au père ce qu’il pensait de lui-même :


Saint François d’Assise. Fresque peinte du vivant du Saint, avant d’avoir reçu les stigmates (1224).
Sacro Speco à Subiaco.

– Frère François, qui penses-tu être ?

– Moi ? Le plus grand pécheur du monde.

– Mais en conscience tu ne peux ni dire ni penser cela.

– Si le Christ avait témoigné à un scélérat, quel qu’il fût, une aussi grande miséricorde qu’à moi, je pense qu’il serait certainement plus agréable que moi aux yeux de Dieu.

En écoutant ces paroles… [le frère] fut convaincu que la vision venait vraiment de Dieu » (48).

Saint Bernard affirme que ce n’est pas une grande chose que de s’humilier dans la pauvreté et dans l’abjection, parce que cet état par sa nature nous aide à nous connaître nous-mêmes ; mais si quelqu’un est estimé et révéré de tous, considéré comme un saint, et malgré tout cela se maintient solidement dans la vérité de son néant, comme si en lui il n’y eut rien de ce qu’il dit, on a là une rare et parfaite vertu. En effet dans son cœur il n’y a aucune vanité ni attachement à l’honneur manifesté par le monde, puisqu’il sait distinguer, comme répondit saint François à l’Évêque de Terni, ce qui est de Dieu et ce qui est de lui. Saint Paul reconnaissait que de lui-même il avait les faiblesses, et que c’est seulement par la grâce de Dieu qu’il était ce qu’il était (49). Sainte Gertrude regardait comme un miracle que la terre ne s’ouvrît pas sous ses pieds pour l’engloutir à cause de ses péchés.

Saint Benoît écrit que pour être humble il faut avoir l’intime sentiment d’être le plus indigne et méprisable de tous : “Pour moi je suis un ver et non pas un homme ; l’opprobre des hommes et l’abjection du peuple” ; “Il m’est bon que vous m’ayez humilié, afin de m’apprendre vos justifications” (50). Ces paroles du prophète David se rapportent à Notre-Seigneur, qui durant Sa Passion souffrit abandon et mépris, et l’humble peut se les attribuer : “Je suis, non pas une bête de somme qui rend des services à son maître, mais un ver de terre… ; ni même un chien, qui au moins lui tient compagnie, mais un ver de terre, c’est-à-dire l’animal le plus insignifiant et le plus inutile qui soit. Et non pas un homme : J’ai perdu par mes péchés l’image de Dieu dont j’étais marqué… Il est bon pour moi que vous m’ayez humilié, c’est-à-dire : Je vous rends grâce de ce que vous avez daigné m’appeler à cet état d’abaissement ; en m’éclairant sur ma misère et ma faiblesse, celle-ci m’a fait comprendre la nécessité d’approfondir vos commandements et de les pratiquer à la lettre, afin de sortir de ma misère” (51).

Saint Paul ermite pleurait en disant : “Malheur à moi, pécheur, qui porte injustement le nom de moine”. Sainte Marie-Madeleine de Pazzi exhortait les religieuses à s’estimer indignes de baiser la terre que foulaient leurs sœurs. Le Bienheureux Jean d’Avila rapporte qu’une personne de grande vertu, ayant prié Dieu de lui montrer l’état de son âme, obtint cette grâce et la vit si difforme et si abominable, bien qu’il ne s’y trouvât que des péchés véniels, qu’elle s’écria : “Seigneur, par miséricorde, enlevez-moi de devant les yeux l’image de ce monstre !” (52). Saint Augustin disait : “Oh ! heureux, heureux les hommes, s’ils se connaissaient bien eux-mêmes, et que quiconque se glorifie sût se glorifier uniquement dans le Seigneur ! Si Dieu, dissipant les ténèbres de leur esprit par un rayon de Sa lumière, leur faisait voir et sentir que tout être créé n’est et ne subsiste que par Lui, et qu’il ne possède rien de bon qu’il ne le doive à Sa miséricorde !” (53). “Nul ne connaît bien l’humilité, que celui à qui Dieu a donné d’être humble” dit saint Laurent Justinien ; de là vient aussi que les saints, pénétrés d’une si profonde humilité lorsqu’ils parlent d’eux-mêmes, restent tout à fait incompréhensibles pour nous et nous font l’effet de gens qui se laissent emporter à des exagérations. Et saint Paul écrivait de lui-même : “Le Christ Jésus est venu en ce monde pour sauver les pécheurs, et j’en suis un, moi le premier” (I Tim. I, 15).

“Nous touchons ici au sommet de l’humilité. L’âme en effet qui se persuade qu’elle est la dernière et la plus mauvaise de la société où elle vit, se met en disposition de supporter sans murmurer n’importe quelle avanie, n’importe quelle humiliation, et s’établit par là même dans une sainte indifférence et dans la paix… Telle fut l’attitude de la plus parfaite de toutes les créatures ; de celle qui, étant le modèle achevé de toutes les vertus, aurait eu en vérité et en justice le droit de prétendre à la première place. Nous lisons au livre des Actes que les Apôtres, revenus au Cénacle après l’Ascension, persévéraient là dans l’oraison avec les femmes et Marie, Mère de Jésus. Or il n’est pas possible d’admettre que saint Luc ait relégué ainsi la Sainte Vierge au dernier rang par inadvertance… Pourquoi l’a-t-il nommée la dernière, sinon pour nous faire comprendre que c’est ainsi qu’elle s’estimait elle-même : et que reine de toutes les vertus, elle était avant tout le modèle de l’humilité ? Si donc elle ne craignait pas de se mettre au dernier rang, elle qui était parfaite en tous points, comment hésiterions-nous à le faire, nous qui sommes remplis de toutes sortes d’imperfections ?” (54).

L’échelle de Jacob

La Sainte Écriture nous raconte que Jacob, quand il s’enfuit pour échapper à son frère Esaü qui menaçait de le tuer, partit vers la Mésopotamie. Il était seul, sans serviteurs, sans monture, sans beaucoup de provisions. La nuit tombée, il s’étendit à même le sol et mit sous sa tête une pierre en guise d’oreiller. Durant son sommeil, il vit une échelle qui se tenait droite sur la terre, et dont le sommet touchait le ciel ; il voyait aussi les anges de Dieu monter et descendre le long de celle-ci. Et le Seigneur était appuyé sur le haut de l’échelle, qui lui disait : “Je suis le Seigneur, le Dieu d’Abraham, ton père, et le Dieu d’Isaac : la terre sur laquelle tu dors, je te la donnerai, à toi et à ta descendance. Et ta race sera aussi nombreuse que la poussière de la terre. Je serai ton gardien, où que tu ailles, et je te ramènerai dans cette terre : et je ne te quitterai point.” (Gen. XXVII, 10-15). Par cette vision Dieu voulait consoler le jeune Jacob, brusquement arraché au foyer paternel, à la tendresse de sa mère, haï par son frère, en route vers une terre inconnue habitée par des idolâtres, où il ne savait combien de temps il resterait ; Il voulut aussi lui faire sentir Sa protection particulière, par l’envoi d’Anges pour le soutenir dans toutes ses épreuves.

Mais cette vision, comme tant d’épisodes de l’Écriture, a aussi une signification morale : “elle représentait, entre autres choses, le chemin étroit de la perfection évangélique, par lequel les âmes généreuses pourraient s’élever vers le ciel plus rapidement et plus directement que par la route large et confortable, encore qu’elle soit montante, des commandements de Dieu” (55), et représente aussi l’humilité. “Si nous voulons atteindre la cime d’une humilité élevée, dit saint Benoît, et arriver rapidement à cette hauteur des cieux à laquelle on monte par l’abaissement de la vie présente, il faut par l’ascension de nos œuvres dresser cette échelle qui apparut à Jacob, et par laquelle il vit les Anges descendre et monter. Cette échelle ainsi dressée, c’est notre vie en ce monde, que le Seigneur élève jusqu’au ciel, si notre cœur s’humilie. Les deux côtés de cette échelle sont, selon nous, notre corps et notre âme, et la grâce divine qui nous a appelés a disposé sur elle divers échelons d’humilité”. La vie en ce monde nous est donnée par Dieu : si au lieu de la gaspiller inutilement nous voulons obtenir le salut éternel, nous devons la dresser vers Lui. Les deux éléments parallèles qu’elle comporte sont l’âme et le corps qui doivent donc se dresser ensemble. L’âme s’élèvera par de bonnes pensées, de saints désirs, des aspirations ferventes, la pureté d’intention, un cœur droit ; le corps au contraire par des efforts qui concernent non seulement le jeûne, les pénitences, mais aussi les actes communs, la régularité, l’observance de nombreuses choses pratiques. Puisque l’âme et le corps sont intimement unis, il faut que leurs efforts soient coordonnés, comme le rappelle saint Paul : “Marchez en esprit et n’accomplissez pas les désirs de la chair” (Gal. V, 16). C’est-à-dire qu’il faut suivre les impulsions de la grâce divine, puisque les bons propos en eux-mêmes restent sans effet si nous ne les concrétisons pas en actions, c’est-à-dire nourriraient dans notre âme de nombreux désordres et vices de toutes sortes ; de même également une observance purement extérieure, sans se soucier de l’intérieur, ferait de nous des sépulcres blanchis, comme les pharisiens. Les degrés de l’échelle sont donc les degrés de l’humilité qui “empêcheront à la fois les vices de la chair de se développer au détriment de la force ascensionnelle de l’âme, qu’ils tirent en bas ; et l’esprit, de vouloir monter trop vite et trop haut, sans tenir compte de la fragilité de la chair” (55).

Le sommet de l’échelle touchait le ciel, et Dieu était appuyé sur le haut de l’échelle. Celui qui saura gravir les degrés de l’échelle, écoutant les inspirations de la grâce, éliminant par l’humilité tous les obstacles qui nous séparent de Dieu, pourra atteindre le sommet. Ce sommet représente, selon les maîtres de la vie spirituelle, l’amour parfait, la contemplation. L’humilité conduit à la charité : tant que l’homme est rempli de son propre moi, tant qu’il se croit un juste et se comporte comme si tout lui était dû, il ne comprend pas la bonté de Dieu à son égard et il n’éprouve pas le besoin de L’aimer. Mais lorsqu’il prend conscience de sa faiblesse, lorsqu’il commence à descendre dans l’abîme de sa misère, et à entrer dans la connaissance de l’indigence totale qui constitue son propre fonds, il réalise alors peu à peu combien il a besoin de son Créateur, et avec quelle mansuétude Dieu se conduit avec lui. Alors les humiliations, les tribulations seront supportées sans effort, il n’y aura plus cette répugnance instinctive à notre nature : et cette transformation sera due à l’habitude acquise qui rend aisées les choses les plus difficiles, et sous l’action de l’amour, qui chasse toute peine. Cette charité sera parfaite, puisqu’elle n’aura plus seulement le regret des fautes commises, qu’elle ne fera plus seulement attention de ne pas tomber même dans une faute vénielle, mais en plus elle enlèvera toute crainte : l’âme ne redoutera ni les hommes, ni les démons, parce qu’ils ne peuvent perdre l’âme, ni la mort puisqu’elle nous réunira à Dieu, ni les souffrances puisqu’elles la rendent semblables à Notre-Seigneur, ni le Jugement puisqu’elle sait que Dieu est son ami. Saint Antoine disait à la fin de sa vie : “Dieu, je ne Le crains plus : je L’aime” et sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus : “Si j’avais commis tous les crimes possibles, j’aurais toujours la même confiance : je sentirais que cette multitude d’offenses serait comme une goutte d’eau jetée dans un brasier ardent” (56).

« Seigneur mon Dieu, vous êtes tout mon bien. Et que suis-je pour oser vous parler ? Je suis le plus pauvre de vos serviteurs, et un abject ver de terre, beaucoup plus pauvre et plus misérable que je ne sais et que je n’ose dire. Souvenez-vous cependant, Seigneur, que je ne suis rien, que je n’ai rien, que je ne puis rien.

Vous êtes seul bon, juste et saint ; vous pouvez tout, vous donnez tout, vous remplissez tout : hors le pécheur, que vous laissez vide. Souvenez-vous de vos miséricordes, et remplissez mon cœur de votre grâce, vous qui ne voulez point qu’aucun de vos ouvrages demeure vide.

Comment puis-je, en cette misérable vie, porter le poids de moi-même, si votre miséricorde et votre grâce ne me fortifient ? Ne détournez pas de moi votre visage ; ne différez pas à me visiter ; ne me retirez point votre consolation, de peur que, privée de vous, mon âme ne devienne comme une terre sans eau.

Seigneur, apprenez-moi à faire votre volonté ; apprenez-moi à vivre d’une vie humble et digne de vous. Car vous êtes ma sagesse, vous me connaissez dans la vérité, et vous m’avez connu avant que je fusse au monde, et avant même que le monde fût » (57).


Notes :

1) Somme Théologique, II, q. 1, a. 2.

2) R.P. Alphonse Rodriguez SJ, Pratique de la perfection chrétienne, Lecoffre Gabalda, Paris 1928, vol. III, pp. 92-94.

3) S. Th. II, II, q. 161, a. 1. Les citations de la Somme Théologique se réfèrent toutes à la II, II, q. 161.

4) Frère Thomas de Celano, Vie de Saint François d’Assise, Ed. Franciscaines, Paris 1952, p. 353.

5) R.P. Garrigou-Lagrange, Vita spirituale, Città Nuova, Roma 1965, p. 114.

6) Frère Léon, Miroir de la Perfection du Bienheureux François d’Assise, Lib. Plon, Paris 1911, p. 119.

7) Saint Thomas d’Aquin, Comm. in Phil. c. 2, lect. 1. Traduction du P. Centi, dans La Somma Teologica, Bologna 1985, p. 374, note.

8) S. Th. I II, q. 66, a. 2., ad 2.

9) Dom Jean de Monléon OSB, Les XII Degrés de l’’Humilité, Paris 1951, pp. 203-205.

10) Dom de Monléon, op. cit., p. 201.

11) Saint Bonaventure, Vie de saint François d’Assise, L’Art Catholique, Paris 1925, pp. 78-79.

12) R.P. Claude de la Colombière, Œuvres – Sermons “Sermon sur l’humilité chrétienne”, Seguin Aîné, Avignon 1832, tome V, p. 192. Toutes les citations du Bienheureux sont tirées de cet ouvrage.

13) Saint Alphonse-Marie de Liguori, L’État religieux – La vraie épouse de Jésus-Christ ou la sainte religieuse, Maison Casterman, Paris, 1936, Tome I, p. 336.

14) Saint Jean-Baptiste-Marie Vianney, Sermons, Villegenon 1982, Tome II, p. 170.

15) A. Tanquerey, Précis de Théologie Ascétique et Mystique, Desclée 1928, n° 1148.

16) Garrigou-Lagrange, op. cit., p. 123.

17) Rodriguez, op. cit., p. 33.

18) Rodriguez, op. cit., pp. 32 et 35.

19) Rodriguez, op. cit., p. 38.

20) Rodriguez, op. cit., p. 50.

21) De la Colombière, op. cit., pp. 181-187.

22) Rodriguez, op. cit., pp. 40-41.

23) “À la vérité, ma conscience ne me reproche rien, mais je ne suis pas pour cela justifié ; Celui qui me juge, c’est le Seigneur” (1 Cor. IV, 4).

24) De la Colombière, op. cit., p. 188.

25) Rodriguez, op. cit., p. 61.

26) Saint Alphonse, op. cit., pp. 334-335.

27) De la Colombière, op. cit., pp. 194-196.

28) “Et Adam ne fut point séduit, mais la femme séduite tomba dans la prévarication” (1 Tim. II, 14).

29) Dom de Monléon, op. cit., p. 67.

30) Sainte Thérèse d’Avila, Château Intérieur. Troisième demeure, ch. I, n° 1 et 4. dans Œuvres complètes de Sainte Thérèse de Jésus, éd. du Seuil, Paris VI 1989, pp. 846-848.

31) Rodriguez, op. cit., p. 65.

32) Rodriguez, op. cit., p. 67.

33) Saint Alphonse, op. cit., pp. 341-342.

34) Saint Jean-Marie Vianney, op. cit., Tome II, pp. 382-383.

35) Saint Alphonse, op. cit., pp. 343-344.

36) Rodriguez, op. cit., p. 32.

37) Saint Alphonse, op. cit., pp. 353-354.

38) Prov. XXVIII, 23 ; XXIX, 15.

39) Saint Alphonse, op. cit., pp. 345-346.

40) Saint Bonaventure, op. cit., pp. 75-76.

41) R.P. Virgilio Cepari SJ, Vie de Saint Louis de Gonzague, Rusand Imp., Lyon 1809, pp. 160-161.

42) Saint Jean-Marie Vianney, op. cit., Tome III, pp. 170.

43) Dom de Monléon, op. cit., pp. 247-249.

44) Saint Alphonse, op. cit., p. 359.

45) Frère Thomas de Celano, op. cit., pp. 337-338.

46) PP. Germano et Félix, Sainte Gemma Galgani, Lib. Brunet, Arras 1940, p. 173.

47) A. Hamon, Vie de la Bienheureuse Marguerite-Marie, Beauchesne 1914, p. 280.

48) Saint Bonaventure, op. cit., pp. 83-84.

49) II Cor. XI, 30 ; XII, 6 ; I Cor. XV, 10.

50) Psaume 21, 7 ; 87, 16 ; 118, 71.

51) Dom de Monléon, op. cit., pp. 211-212.

52) Saint Alphonse, op. cit., p. 337.

53) Rodriguez, op. cit., p. 175.

54) Dom de Monléon, op. cit., pp. 199-200.

55) Dom de Monléon, op. cit., pp. 34-37.

56) Dom de Monléon, op. cit., pp. 324-329.

57) Imitation, III, 3. Les citations sont tirées des Psaumes 24, 6 ; 26, 9 ; 142, 6 ; 142, 10.