Lettre du Cardinal Sevin, Archevêque de Lyon, à l’occasion de la mort de saint Pie X

LETTRE ORDONNANT des prières pour le repos de l’âme
de Notre Saint-Père le Pape Pie X et pour l’élection du Pape futur.
Par le Cardinal Sevin, Archevêque de Lyon


Le Cardinal Sevin

Nos TRÈS CHERS FRÈRES,

Le deuil est immense, l’Église catholique vient de perdre son Père et son Chef, et, devant la tombe où il est si brusquement descendu, nous restons interdits d’étonnement et de douleur. (…) Ses œuvres admirables resteront. Mais nous ne le perdons pas tout entier : ses œuvres lui survivent et nous en vivrons. Il en a fait d’admirables dans le dessein de tout restaurer en Jésus-Christ. (…)

Pie X a condamné la loi française qui a inauguré chez nous la Séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Pourquoi? Parce qu’elle portait atteinte à la constitution divine de l’Eglise. En vertu de quel droit prétendait-on nous l’imposer ? En vertu du principe que la puissance de l’Etat ne connaît pas de limites. Quoi donc ! pas même celles que lui impose la loi de Dieu ? Pour l’Etat, riposte la Révolution, il n’y a pas de Dieu, encore moins de Christ.

Il y a un Dieu, un Christ, répond le Pape; par conséquent, l’Etat, qui leur est subordonné, doit se conformer à leur loi, c’est-à-dire à l’Evangile, dont l’Eglise est l’interprète. Au reste, qu’est-ce que l’Etat? Un moyen, pour les individus qui le composent, de réaliser leur fin temporelle, sans doute, mais aussi, quoique de façon indirecte, leur fin dernière. Or, quelle est la fin suprême de l’homme! Pourquoi est-il au monde? Pour connaître, aimer et servir Dieu, et ainsi parvenir à la vie éternelle. L’Etat doit donc lui faciliter l’acquisition de cette fin. Plus il lui offrira de facilités dans ce but, plus il sera parfait. Par suite, il doit être chrétien, car ce n’est qu’à ce prix qu’il peut fournir à ses sujets les moyens qu’ils sont en droit d’attendre de lui ; arrière donc l’Etat achrétien, arrière l’Etat athée ! C’est la fin de l’homme, vous l’observerez, N. T. C. F., qui établit entre les deux sociétés auxquelles il appartient, l’Eglise et l’Etat, un lien indestructible ; on ne le rompra jamais, à moins de mutiler cet homme.

À ces enseignements de Pie X, la Révolution, blessée dans son principe fondamental, opposa ses blasphèmes accoutumés. Jamais on ne vit mieux qu’en cette rencontre de quelle brutale manière les maximes révolutionnaires contredisent les maximes catholiques.

Tandis que le Pape affirmait que l’Etat doit se conformer à la loi de Dieu, la Révolution soutenait qu’il n’a à en tenir aucun compte ; tandis que le Pape poursuivait : en théorie, la société civile doit être chrétienne, et, en pratique, il faut travailler sans relâche à la rapprocher de cet idéal, la Révolution continuait : la société civile doit être athée, et il faut empêcher par tous les moyens qu’elle cesse de l’être.

De tels principes sont irréductibles : le libéralisme essaye pourtant de les concilier. Ne pourrait-on pas, demande-t-il, trouver, entre cette affirmation et cette négation des droits de Dieu, un système d’accommodement ? Lequel ? L’Etat, en premier lieu, serait neutre, et, en second lieu, il laisserait à toutes les doctrines, à la vérité et à l’erreur, au bien et au mal, d’égales libertés.

Vous vous trompez, s’écrie Pie X après tous ses prédécesseurs. Vous pouvez bien tolérer le mal, dans l’hypothèse où vous ne sauriez le supprimer sans causer de plus grands maux, mais vous ne pouvez concéder qu’il ait les mêmes droits que le bien ni même aucun droit. Vous ne prenez pas garde au principe premier d’où dérivent vos transactions, et qui n’est rien de moins que la négation de l’efficacité sociale du catholicisme, et vous ne voyez pas le terme auquel elles vous conduisent, et qui n’est rien de moins que la mort de l’Eglise par consomption.

Comment donc, présentement, les catholiques doivent-ils combattre l’athéisme qui envahit tout et l’indifférentisme qui, sous couleur de neutralité, lui fraye la voie ? En se groupant d’abord sur le terrain catholique afin d’agir sur la vie politique de leur pays, et ensuite en donnant à toutes leurs œuvres sociales, scolaires, charitables, etc., un caractère nettement confessionnel. Point de moyen plus approprié pour ramener dans nos mœurs publiques et privées Dieu que la Révolution en veut bannir. Des spoliations et des expulsions qui ont suivi la loi de 1905, les fidèles doivent se consoler parce que tout cela peut tourner à bien ; mais de la haine de Dieu, telle que la pratique la Révolution, et de l’oubli de Dieu, tel que le conçoit la neutralité, ils ne peuvent prendre leur parti parce que de là ne sortiront que des ruines !

Pie X a condamné le modernisme.

Cette hérésie existait à l’état diffus dans l’Eglise même, où elle avait envahi tous les milieux philosophiques, théologiques, exégétiques, sociologiques, historiques, et où beaucoup rêvaient déjà d’une Eglise nouvelle et d’un symbole rajeuni. Mais si la contagion était universelle, aucun de ceux qui en étaient atteints ne savait ni la définir ni en indiquer les causes ou les remèdes. Aussi chacun invoquait-il le Pasteur suprême et lui demandait-il ce qui se tramait dans l’ombre, ce que suggéraient tant de livres, de conférences et de romans, sans le dévoiler jamais autrement que par des paroles ambiguës. Les formules employées par les nouveaux dogmatistes semblaient catholiques, et leur sens ne l’était pas.

La crise de la foi était vraiment universelle. Pie X, se dressant en face de l’erreur, lui arracha le masque à l’aide duquel elle avait trompé tant d’esprits de bonne foi. Au monde surpris d’avoir été si longtemps dupé, l’Encyclique Pascendi apprend la nature de l’hérésie moderniste, de cette erreur qui enseigne que « l’âme religieuse doit tirer d’elle-même, et rien que d’elle-même, l’objet et le motif de sa foi » ; elle lui en indique la source : l’agnosticisme et l’immanentisme ; elle lui fait toucher l’étendue des ravages exercés par les novateurs en philosophie, en théologie, en exégèse, en histoire, en sociologie, et jusque dans l’ascétique ; elle lui expose les causes d’une déviation si universelle : le protestantisme, la philosophie de Kant, et enfin elle en détermine les remèdes pratiques.

L’univers catholique, un instant stupéfait en voyant de quelle illusion il avait été la victime, se rassurait déjà quand la prudence du Pontife le mit en garde contre un nouveau péril, issu du premier. A l’hérésie moderniste, lui dit-il, se joint l’esprit moderniste. Vous le reconnaîtrez à ces signes : l’amour de la nouveauté, le culte de tout ce qui est hétérodoxe, la peur du surnaturel. Et le grand Docteur concluait : Soyez catholiques sans distinction. Ce n’est point par des concessions à l’erreur, c’est par la vérité intégrale que l’Eglise a conquis les nations.

Avec quelles paroles de foi d’un côté et de colère de l’autre, cette incomparable Lettre ne fut-elle pas accueillie ? Vous n’avez pas encore pu oublier, N. T. C. F., les applaudissements et les clameurs que votre oreille entendit alors.

Pie X voulut assurer la perpétuelle efficace de son enseignement, et, dans ce but, il prescrivit une étude plus approfondie de la Bible et de saint Thomas, de l’exégèse traditionnelle et de la philosophie traditionnelle. De là sont sortis l’Institut Biblique et les ordres qui ont fait définitivement remonter dans les chaires de nos Universités et de nos Séminaires l’Ange de l’École. Ce n’est pas que le Souverain Pontife veuille qu’on abandonne la théologie positive, les sciences, la critique ; non, mais il veut qu’on s’inspire d’abord de la scolastique, dont on ne s’est jamais écarté, dans les spéculations intellectuelles, sans grave dommage pour la foi ! Profonde sagesse ! (…)