Le Credo par saint Thomas d’Aquin (VIII)

Article 7 : DE LÀ, JÉSUS VIENDRA JUGER LES VIVANTS ET LES MORTS.

101. – Juger fait partie de l’office des rois et des seigneurs. Nous lisons en effet dans les Proverbes (20, 8) : Le Roi, assis sur le trône de la justice, par son regard, dissipe tout mal. Or le Christ est monté au ciel et est assis à la droite de Dieu, comme le Seigneur de toutes les créatures ; le jugement lui appartient donc manifestement. C’est pourquoi, dans la règle de la foi catholique, nous confessons que Jésus viendra juger les vivants et les morts.

C’est aussi ce que dirent les Anges au moment de l’ascension (Act. I, 11) : Ce Jésus qui vient d’être enlevé au ciel, du milieu de vous, en reviendra de la même manière que vous l’avez vu y aller.

102. – Il y a lieu d’observer trois choses à propos de ce jugement : Premièrement sa forme ; Deuxièmement la crainte qu’il doit nous inspirer ; Troisièmement le genre de préparation qu’il requiert en nous.

I. De la forme du jugement du Christ.

103. – Trois réalités concourent à la forme d’un jugement : 1° la personne du juge,

2° les personnes jugées,

3° les matières sur lesquelles celles-ci sont jugées.

104. – 1° Or donc, le Christ est Juge. C’est lui, dit saint Pierre (Actes 10, 42), qui a été constitué par Dieu juge des vivants et des morts, soit que nous comprenions par morts les pécheurs, et par vivants les justes, soit que nous entendions au sens littéral par vivants ceux qui vivront au moment du jugement et par morts tous ceux qui, effectivement, seront morts.

Or le Christ Jésus est juge non seulement en tant qu’il est Dieu, mais aussi en tant qu’homme.

Et cela pour trois motifs : Voici le premier motif : il est nécessaire que ceux qui sont jugés voient leur juge. Or la divinité possède un tel attrait qu’on ne peut la voir sans éprouver de la joie ; aucun damné ne pourra donc la voir parce qu’alors il se réjouirait. Afin que notre juge soit vu de tous les hommes, il faut donc qu’il apparaisse sous la forme d’un homme. Parlant de lui, Jésus dit en effet aux Juifs (Jean 5, 27) : Le Père a donné au Fils le pouvoir d’exercer le jugement parce qu’il est Fils de l’homme.

En second lieu, le Fils de Dieu est juge universel en tant qu’homme, parce qu’il a mérité précisément en tant que tel cet office de juge.

C’est comme homme en effet qu’il fut injustement jugé ; aussi fut-il constitué par Dieu juge du monde entier. Votre cause, lisons-nous dans le Livre de Job (36, 17), votre cause a été jugée comme celle d’un impie : aussi vous recevrez le jugement.

En troisième lieu, le jugement fut donné au Christ en tant qu’il est homme, afin que les hommes, étant jugés par un homme, cessent de désespérer. Si en effet Dieu seul était leur juge, dans leur effroi ils se livreraient au désespoir. Jésus dit dans l’Évangile (Luc 21, 27) : On verra le Fils de l’homme venir dans la nuée. Il jugera tous ceux qui existent, ont existé et existeront.

Il faut en effet, déclare l’Apôtre (2 Cor. 5, 10), que tous nous comparaissions devant le tribunal du Christ, afin que chacun reçoive ce qui est dû aux bonnes ou aux mauvaises actions qu’il aura faites pendant qu’il était revêtu de son corps.

105. – 2° Au sujet de ceux qui sont jugés, il y a, d’après saint Grégoire, une quadruple différence. D’abord, les uns sont bons, les autres, mauvais.

Ensuite, parmi les mauvais, certains seront condamnés, mais ne seront pas jugés : ce sera le cas de ceux qui ont refusé la foi ; leurs actions ne seront pas soumises à un examen, car « qui ne croit pas », dit Jésus (Jean 3, 18), « est déjà jugé, parce qu’il n’a pas voulu croire au nom du Fils unique de Dieu ».

Les autres méchants, eux, seront jugés et condamnés, comme les fidèles morts en état de péché mortel. L’Apôtre dit, à propos de ces pécheurs et de leur péché (Rom. 6, 23) : Le salaire du péché, c’est la mort. Ils ne seront pas en effet exclus du jugement, à cause de la foi qui était dans leur intelligence.

Quant aux bons, certains seront sauvés, mais ne seront pas jugés ; ce seront ceux qui auront possédé l’esprit de pauvreté, par amour pour Dieu. Bien loin de passer par le jugement, ils jugeront les autres. Vous qui m’avez suivi, déclare Jésus (Mat. 19, 28), lors de la régénération, quand le Fils de l’homme aura pris place sur son trône de gloire, vous siégerez vous aussi sur douze trônes, pour juger les douze tribus d’Israël. Ces paroles visent non seulement les disciples mais aussi tous ceux qui ont l’esprit de pauvreté ; autrement, saint Paul qui travailla plus que tous les autres ne serait pas de leur nombre ; oui assurément, elles visent, ces paroles, tous ceux qui suivirent les Apôtres et les hommes apostoliques. Aussi l’Apôtre écrit-il aux Corinthiens (1 Cor. 6, 3) : Ne savez-vous pas que nous jugerons les anges ? Et nous lisons en Isaïe (3, 14) : Le Seigneur viendra pour le jugement avec les anciens et les princes de son peuple.

Les autres bons, à savoir ceux qui mourront dans la justice, seront sauvés, mais ils seront jugés. En effet, bien qu’ils aient quitté cette vie justifiés, ils ont commis quelques fautes au milieu de leurs occupations temporelles. Ils seront donc jugés, mais ils obtiendront le salut.

106. – 3° Les hommes seront jugés sur toutes leurs actions bonnes et mauvaises.

L’Ecclésiaste (11, 9) dit en effet : Suis les voies de ton cœur, mais sache que pour tout cela, Dieu te fera venir en jugement. Et (12, 14) : Oui, Dieu citera en jugement toutes les œuvres des hommes, soit bonnes soit mauvaises. Même sur nos paroles inutiles nous serons examinés. Je vous le déclare, dit le Seigneur (Mat. 12, 36), les hommes rendront compte au jugement de toute parole vaine. Et il en sera de même de nos pensées. La Sagesse (1, 9) affirme en effet que Dieu fera une enquête sur les pensées de l’impie.

2. De la crainte que doit nous inspirer le jugement de Jésus-Christ.

107. – Nous devons craindre ce jugement pour quatre raisons.

Le premier motif de le redouter, c’est la sagesse du Juge. Jésus en effet n’ignore absolument rien de nos pensées, de nos paroles et de nos actions. Tout est à nu et à découvert à ses yeux (Heb. 4, 13) ; et toutes les voies de l’homme n’ont pas la moindre obscurité pour les yeux du Seigneur (Prov. 16, 2). Il connaît également toutes nos paroles : son oreille jalouse entend tout (cf. Sag. 1, 10). Le Seigneur pareillement n’ignore rien de nos pensées. Le prophète Jérémie en effet nous rapporte ces paroles de Dieu (17, 9‑10) : Le cœur de l’homme est dépravé et impénétrable. Qui le connaîtra ? Moi, le Seigneur qui scrute les cœurs et sonde les reins, qui donne à chacun selon ses voies et le fruit de ses pensées et de ses œuvres. Là sera un témoin infaillible : la propre conscience des hommes. L’Apôtre écrit aux Romains (2, 15‑16) : Leur conscience leur rend témoignage par la diversité des réflexions qui les accusent ou qui les défendent, au jour où Dieu jugera ce qui est caché dans le cœur des hommes.

108. – En second lieu il nous faut craindre le jugement à cause de la puissance du juge, car il est par lui‑même tout‑puissant. Voici, dit Isaïe (40, 10), que le Seigneur Dieu viendra avec puissance. Et il est également tout‑puissant sur les autres, car l’ensemble de la création, à l’heure du jugement, sera avec lui. L’univers entier, dit en effet la Sagesse (5, 21), combattra avec lui contre les insensés. C’est pourquoi Job déclarait (10, 7) : Personne n’est capable de délivrer de ta main, et de son côté le psalmiste (Ps. 138, 8) chante ces paroles : Si je monte au ciel, tu y es ; si je descends en enfer, tu y es encore.

109. – En troisième lieu il faut redouter le jugement à cause de l’inflexible justice du juge. Actuellement, en effet, c’est le temps de la miséricorde, mais alors ce sera uniquement le temps de la justice. Et c’est pourquoi, maintenant, c’est notre heure à nous, mais alors ce sera exclusivement l’heure de Dieu. Au temps que j’aurai fixé, dit le Seigneur (Ps. 74, 3), je ferai parfaite justice. Et nous lisons dans les Proverbes (6, 34‑35) : Au jour de la vengeance, son zèle et sa fureur seront sans pitié, il n’écoutera les prières de personne et il ne recevra pas les dons nombreux offerts pour le rachat des coupables.

110. – Enfin, le quatrième motif de redouter le jugement, c’est la colère du juge. Si en effet le juge doit apparaître aux justes plein de douceur et de charmes, puisque, selon Isaïe (33, 17), ils contempleront le roi dans sa beauté, il paraîtra par contre aux méchants si dur et si courroucé qu’ils crieront aux montagnes : Tombez sur nous et dérobez‑nous à la colère de l’Agneau, comme il est dit dans l’Apocalypse (6, 16). Mais quand l’Écriture parle de colère, elle n’entend pas signifier qu’en Dieu il y aura un mouvement de colère ; elle a en vue seulement ce qui paraît être un effet de la colère, à savoir la peine éternelle infligée aux pécheurs.

Parlant de cette peine éternelle, Origène écrit que « étroites à l’extrême seront au jour du jugement les voies des pécheurs… »

111. – Nous devons utiliser quatre remèdes contre la crainte du jugement.

Le premier consiste dans les bonnes œuvres. Saint Paul en effet écrit aux Romains (13, 3) : Veux‑tu n’avoir pas à craindre l’autorité ? Fais le bien et tu en recevras des éloges.

Le second remède contre la crainte du jugement, c’est la confession et la pénitence des péchés que l’on a commis. Pour cette confession et cette pénitence, trois conditions sont requises, grâce auxquelles la peine éternelle est expiée : la douleur dans la pensée, la honte dans l’aveu, la rigueur dans la pénitence.

Le troisième remède est l’aumône qui purifie tout. Le Seigneur a dit à ses disciples (Luc 16, 9) : Avec le malhonnête argent, faites‑vous des amis, pour que, le jour où il viendra à manquer, ceux‑ci vous reçoivent dans les tentes éternelles.

Le quatrième remède contre la crainte du jugement, c’est la charité, c’est‑à‑dire l’amour de Dieu et du prochain : la charité fait disparaître la multitude des péchés (1 Pierre 4, 8 et Prov. 10, 12).