Le Credo par saint Thomas d’Aquin (IV)

Article 3 : JE CROIS EN JÉSUS (…) : QUI A ÉTÉ CONÇU DU SAINT ESPRIT, EST NÉ DE LA VIERGE MARIE.

45. – Il est nécessaire au chrétien de croire au Fils de Dieu, nous venons de le montrer. Mais cette foi ne suffit pas. Il nous faut croire égale­ment à son Incarnation. C’est pourquoi, après avoir dit beaucoup de choses très difficiles et très élevées sur le Verbe, le Bx Jean nous parle ensuite de son Incarnation en ces termes (Jn 1, 14) : Et le Verbe s’est fait chair.

Pour nous aider à saisir quelque chose de ce mystère, je proposerai deux exemples. Sans aucun doute rien n’est plus semblable au Fils de Dieu que le verbe que notre intelligence conçoit sans le proférer par les lèvres. Or, nul ne connaît le verbe tant qu’il demeure dans l’intel­ligence de l’homme si ce n’est celui qui le con­çoit ; mais dès que notre langue le fait entendre, il est connu de nos auditeurs. Ainsi le Verbe de Dieu, aussi longtemps qu’il demeurait dans l’in­telligence du Père, était connu seulement de son Père ; mais une fois revêtu d’une chair, comme le verbe de l’homme se revêt du son de la voix, il s’est alors manifesté au dehors pour la pre­mière fois et s’est fait connaître, selon cette parole de Baruch (3, 38) : Ainsi il est apparu sur la terre et il a conversé avec les hommes.

Voici le deuxième exemple. Nous connais­sons par l’ouïe le verbe proféré par la voix, et cependant nous ne le voyons pas et nous ne le touchons pas ; mais si ce verbe nous l’écrivons sur un papier, alors nous pouvons le toucher et le voir. Ainsi le Verbe de Dieu s’est fait, lui aussi, et visible et tangible, lorsqu’il s’inscrivit en quelque sorte dans notre chair. Et de même que le papier sur lequel est inscrite la parole du roi, nous l’appelons la parole du roi, de même l’homme auquel est uni le Verbe de Dieu dans une seule personne, nous le nommons le Fils de Dieu. À ce sujet, il est juste de rappeler les paro­les du Seigneur à Isaïe (8, 1) : Prends un grand livre, et écris-y avec un poinçon d’homme ; et c’est pourquoi les saints Apôtres dirent de Jésus, le Fils unique de Dieu : il a été conçu du Saint Esprit et il est né de la Vierge Marie.

46. – Sur ce sujet beaucoup ont erré. C’est pourquoi les saints Pères, dans un autre symbole, au Concile de Nicée, ajoutèrent de nombreuses précisions, grâce auxquelles, maintenant, toutes ces erreurs sont détruites.

47. – Origène en effet déclara : Le Christ est né et il est venu dans le monde pour sauver même les démons. Aussi tous les démons, dit-il, seront sauvés à la fin du monde. Assertion contraire aux affirmations de la Sainte Écriture ainsi lisons-nous dans saint Matthieu ces paroles que le Seigneur dira lors du jugement dernier (25, 41) : Allez-vous-en loin de moi, maudits, au feu éternel, qui a été préparé pour le diable et pour ses anges. C’est pour repousser cette erreur que les Pères ajoutèrent au symbole : C’est pour nous les hommes (non pour les démons), et c’est pour notre salut que Jésus est né de la Vierge Marie. Paroles qui font apparaître davantage l’amour de Dieu à notre égard.

48. – Quant à Photin, il consentit bien à ce que le Christ fût né de la Vierge Bienheureuse, mais il ajouta : c’était un simple homme ; par sa vie vertueuse et par l’accomplissement de la volonté de Dieu, il mérita de devenir le Fils de Dieu, comme les autres saints : mais à cette erreur s’opposent les paroles mêmes de Jésus (Jn 6, 38): Je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté à moi, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. Or, il est évident qu’il ne serait pas descendu du ciel s’il ne s’y était pas trouvé et s’il n’avait été qu’un homme, il n’aurait pas été au ciel. C’est pour écarter l’erreur de Photin que les Pères ajoutèrent dans leur symbole Jésus descendit des cieux.

49. – Manès, lui, déclara : Le Fils de Dieu a, effectivement, toujours existé et il est bien des­cendu du ciel, mais sa chair n’est pas une chair véritable: c’est une chair apparente. Assertion fausse: il ne convenait pas en effet au Maître de la vérité de présenter quelque fausseté ; c’est pourquoi, comme il s’offrait aux regards avec une véritable chair humaine, il la possédait vrai­ment. C’est pourquoi le Seigneur déclara à ses Apôtres (Lc 24, 39) : Touchez-moi et voyez un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que j’en ai. C’est pour supprimer l’erreur de Manès, que les saints Pères ajoutèrent dans leur symbole: Et Jésus-Christ s’est incarné.

50. – Quant à Ebion, Juif d’origine, il disait le Christ est bien né de la Vierge Marie, mais elle le conçut par son union avec un homme et grâce à une semence virile. Affirmation fausse, elle aussi: l’Ange du Seigneur dit en effet à saint Joseph (Mt. 1, 21) : Ce qui a été engendré en Marie, ton épouse, vient du Saint Esprit. Aussi les saints Pères pour écarter cette erreur ajou­tèrent-ils dans leur symbole que la conception de Jésus était l’oeuvre du Saint-Esprit.

51 – Valentin confessa justement Le Christ a été conçu du Saint-Esprit; mais il prétendit par contre que le Saint Esprit avait apporté du ciel un corps céleste et l’avait déposé dans la Vierge Bienheureuse, et que ce corps fut celui du Christ: ainsi la Bienheureuse Vierge n’a rien fait d’autre que d’être le réceptacle de ce corps. Ce corps, disait-il, est passé par la Vierge Bien­heureuse comme par un aqueduc. Affirmation entièrement erronée, car l’Ange Gabriel avait déclaré à Marie (Lc 1, 35) : L’être saint qui naî­tra de toi sera appelé Fils de Dieu – et l’Apôtre écrivit aux Galates (4, 4) : Lorsque fut venu la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils formé d’une femme. Aussi les Pères ajoutèrent-ils dans leur symbole que Jésus est né de la Vierge Marie.

52. – Quant à Anus et Apollinaire, ils décla­rèrent : Le Christ est bien le Verbe de Dieu et il est bien né de la Vierge Marie, mais sa divi­nité lui tient lieu d’âme ; car d’âme, il n’en a pas.

Assertion fausse, contraire à l’Ecriture Sainte. Le Christ en effet a dit (Jn 12, 27) : Mainte­nant mon âme est troublée ; et à l’heure de son agonie (Mt. 26, 38) : Mon âme est triste jus­qu’à la mort. Aussi les saints Pères, pour anéan­tir cette erreur, ajoutèrent-ils dans leur sym­bole : Et il s’est fait homme. L’homme en effet est composé d’un corps et d’une âme : et Jésus pos­séda très véritablement tout ce qu’un homme peut avoir, hormis le péché.

53. – Par ces paroles : Jésus-Christ s’est fait homme, sont détruites toutes les erreurs rappor­tées plus haut et aussi toutes celles qui pour­raient surgir ; et principalement l’erreur d’Eutychès qui enseignait l’unité de nature du Christ par mélange de la nature divine et de la nature humaine, de telle sorte que cette nature du Christ ne serait ni purement divine ni purement humaine. Assertion entièrement erronée car alors le Christ ne serait pas un homme. Contre cette erreur, il a été dit: « Il s’est fait homme« .

Par ces paroles Le Christ s’est fait homme, est anéantie également l’erreur de Nestorius. Celui-ci déclarait : Le Fils de Dieu est uni à un homme simplement parce qu’il demeure en lui. Assertion fausse, elle aussi, car elle revient à dire Le Fils de Dieu n’est pas homme, mais il est dans un homme. Or, que le Christ soit vrai­ment homme, l’Apôtre le déclare clairement par ces paroles (Phil. 2, 7) : Le Christ a été reconnu pour homme par tout ce qui a paru en lui. Jésus lui-même a dit de lui aux Juifs (Jn 8, 40) : Pourquoi cherchez-vous à faire mourir l’homme que je suis, qui vous ai dit la vérité que j’ai entendue de Dieu ?

54. – De ce que nous venons de dire de l’Incarnation du Fils de Dieu, nous pouvons tirer plusieurs conséquences pour notre instruction.

Premièrement un affermissement de notre foi. Car si quelqu’un nous décrivait certaines particularités concernant une terre éloignée où il n’aurait jamais été, la foi que nous accorde­rions à ses paroles ne serait pas aussi grande que celle que nous lui donnerions s’il y avait séjourné. Avant donc que le Christ ne vint au monde, les Patriarches, les Prophètes et saint Jean-Baptiste révélèrent différentes choses sur Dieu mais les hommes ne donnèrent pas à leurs paroles une foi égale à celle qu’ils accordèrent au Christ, qui fut avec Dieu, bien plus, qui fut un avec lui. Ainsi notre foi, que le Christ lui-même nous a transmise, est très ferme. « Nul n’a jamais vu Dieu, disait saint Jean (Jn 1, 18) : le Fils unique qui est dans le sein du Père, lui, l’a révélé« . De là vient que de nombreux secrets de la foi nous furent dévoilés après l’avènement du Christ, qui auparavant, avaient été cachés.

55. – En second lieu notre espérance s’en trouve élevée.

Il est hors de doute en effet, que le Fils de Dieu, prenant notre chair, n’est pas venu à nous pour un motif peu important, mais bien pour nous être grandement utile ; il a en effet accom­pli une sorte d’échange car s’il a pris un corps avec une âme et s’il daigna naître de la Vierge, c’est pour, ensuite, nous faire don de sa divinité et ainsi, il s’est fait homme pour faire que l’homme devînt Dieu.

À lui, Jésus-Christ, disait l’Apôtre aux Ro­mains (5, 2) : à lui nous devons d’avoir accès par la foi à cette grâce où nous sommes établis, et de nous glorifier dans l’espérance de la gloire des fils de Dieu.

56. – En troisième lieu la méditation du mystère de l’Incarnation enflamme notre charité. Savoir, en effet, que Dieu, Créateur de toutes choses, s’est fait créature, que Notre Seigneur est devenu notre frère, que le Fils de Dieu s’est fait le fils de l’homme, est la preuve la plus évi­dente de la divine charité. Comme il est dit dans l’Evangile de saint Jean (3, 16) : Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique. Cette vérité, si nous la considérons, doit enflam­mer de nouveau notre amour pour Dieu et l’em­braser.

57. – Quatrièmement : la considération du mystère du Fils de Dieu fait homme nous porte à garder pure notre âme. Notre nature en effet a été tellement ennoblie et exaltée par son union avec Dieu qu’elle a été élevée à l’unité avec une personne divine : aussi l’Ange, après l’Incar­nation, ne put souffrir que le bienheureux Apôtre Jean l’adorât, alors que, avant, il s’était laissé adorer même par les plus grands des Patriar­ches (Apoc. 19, 10). Aussi l’homme doit-il se rappeler et méditer son exaltation : par là, il se gardera de se souiller, lui et sa nature, par le péché; c’est l’en­seignement même du bienheureux Apôtre Pierre (II. 1, 4) : Par Jésus-Christ, nous dit-il, Dieu a réalisé des promesses magnifiques et précieuses, afin que nous devenions ainsi participants de la nature divine, et que nous nous soustrayions à la corruption de la convoitise qui est dans le monde.

58. – Cinquièmement : la méditation du mystère du Verbe incarné enflamme notre désir d’atteindre le Christ. Si en effet quelqu’un avait pour frère un roi et était éloigné de lui, ne désirerait-il pas se rendre auprès de sa personne royale, être chez lui et y demeurer ? Aussi, comme le Christ est notre frère, nous devons nous aussi désirer être avec lui et nous unir à lui.

Le Christ n’a-t-il pas dit à ses disciples (Mt. 24, 28) : Partout où sera le corps, ici se rassembleront les aigles – et l’Apôtre n’aspirait-il pas à mourir pour être avec le Christ (Cf. Phil. 1, 23). Sans aucun doute, si nous méditons l’Incarnation du Verbe, nous ferons grandir en nous le désir de partir pour être avec le Seigneur.