Le Credo par saint Thomas d’Aquin (I)

Prologue

1. – La foi est le premier bien nécessaire au chrétien. Sans elle, personne ne mérite le nom de chrétien fidèle. La foi produit quatre biens.

2. – Premièrement, c’est par la foi que l’âme est unie à Dieu. Par elle, en effet, l’âme chrétienne contracte avec Dieu une sorte de mariage, conformément à cette parole du Sei­gneur à Israël (Os., 2, 22) : Je t’épouserai dans la foi.

Aussi, lors de la réception de son baptême, l’homme confesse-t-il d’abord sa foi, en réponse à la question qui lui est posée croyez-vous en Dieu ? La raison en est que le baptême est d’abord le sacrement de la foi. Le Seigneur lui-même le dit (Mc., 16, 16) : Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé. Car sans la foi, le bap­tême est inutile. Aussi, il faut le savoir, sans la foi, nul n’est agréable à Dieu, comme l’Apôtre le déclare aux Hébreux (11, 6) : Il est impossible, sans la foi, de plaire à Dieu. C’est pourquoi saint Augustin dans son commentaire de cette parole (Rom. 14, 23) : tout ce qui ne procède pas de la foi est péché, écrit : « Là où fait défaut la connaissance de la vérité immuable et éternelle, il n’y a pas de vertu véritable. »

3. – Le second bien produit par la foi, c’est de commencer en nous la vie éternelle. Car la vie éternelle n’est rien d’autre que de connaî­tre Dieu, selon la parole du Seigneur (Jn., 17, 3) : La vie éternelle, c’est qu’ils vous connaissent, vous, le seul vrai Dieu.

Cette connaissance de Dieu qui s’inaugure ici-­bas par la foi atteindra sa perfection dans la vie future, où nous le connaîtrons tel qu’il est. Aussi est-il écrit dans l’épître aux Hébreux (11, 1) : La foi est la substance des réalités espérées. Per­sonne donc ne peut parvenir à la béatitude éter­nelle, qui consiste à connaître Dieu véritable­ment, si d’abord, il ne le connaît par la foi. Aussi le Seigneur déclare-t-il (Jn., 20, 29) : Bienheureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru.

4. – Le troisième bien opéré par la foi, c’est de diriger la vie présente. L’homme, en effet, pour bien vivre, a besoin de savoir ce qui est nécessaire pour mener une vie vertueuse ; et s’il devait apprendre par l’étude toutes les choses nécessaires pour bien vivre, l’homme ne pourrait pas y parvenir, ou bien, il n’y parviendrait qu’au bout d’un temps considérable. Or précisément, la foi enseigne tout ce qu’il faut savoir pour vivre sagement. Elle nous apprend en effet l’exis­tence du Dieu unique, elle nous révèle que Dieu récompense les bons et punit les méchants, qu’il existe une autre vie, et autres choses sembla­bles. Ces connaissances nous incitent suffisam­ment à faire le bien et à éviter le mal. Mon juste, dit en effet le Seigneur (Hab., 2, 4) vit par la foi. Et cela est si manifeste qu’aucun philoso­phe, avant l’avènement du Christ, par tous ses efforts, ne put en savoir autant sur Dieu et les vérités nécessaires à la vie éternelle, qu’une vieille femme après l’avènement du Christ au moyen de sa foi. C’est pourquoi le prophète Isaïe a écrit (11, 9) : la terre a été remplie de la con­naissance de Dieu.

5. – La foi produit un quatrième bien, à savoir la victoire sur les tentations, comme le déclare l’épître aux Hébreux (11, 33) : Les saints, par la foi, ont vaincu des royaumes. La vérité de cette assertion est manifeste, car toute tentation vient soit du diable, soit du monde, soit de la chair. Le diable en effet nous tente pour nous empêcher d’obéir à Dieu et de nous soumettre à lui. Or, c’est par la foi que nous repoussons la suggestion du malin, car, par elle, nous savons que Dieu est le Maître de tout et donc que nous lui devons obéissance. Aussi saint Pierre déclare-t-il (1. 5, 8) : Votre adversaire, le diable, est là qui rôde, cherchant qui dévorer, résistez-lui, fer­mes dans la foi.

Quant au monde, il nous tente en nous sédui­sant par ses biens, et en nous terrifiant par ses adversités. Mais la foi nous donne de triompher de ses assauts, en nous faisant croire à la réalité d’une vie meilleure que la vie présente. Voilà pourquoi, grâce à la foi, les prospérités de ce monde, nous les méprisons, et ses adversités, nous ne les redoutons pas, comme l’écrit saint Jean (1. 5, 4) : La victoire qui nous rend vain­queurs du monde, c’est notre foi, et la foi nous donne également la victoire en nous enseignant qu’il y a des maux pins grands : ceux de l’enfer.

Enfin, la chair, elle aussi, nous tente en nous entraînant vers les délectations passagères de la vie présente. Mais la foi nous montre que par ces délectations, si nous nous y attachons indû­ment, nous perdons les délices de l’éternité.

Aussi l’Apôtre nous donne-t-il cet avertisse­ment (Eph., 6, 16) : Tenez toujours en main le bouclier de la foi.

Ce que nous venons de dire, touchant les biens produits en nous par la foi, nous montre claire­ment sa très grande utilité.

6. – Mais on peut objecter : il est absurde de croire à ce qu’on ne voit pas ; donc nous ne devons pas croire à ce que nous ne voyons pas.

7. – On peut donner quatre réponses à cette objection.

Voici la première cette difficulté, l’imperfec­tion de notre intelligence la réduit à néant : car si l’homme pouvait parfaitement connaître par lui-même toutes les réalités visibles et invisibles, ce serait sottise de croire à ce que nous ne voyons pas. Mais notre connaissance est si débile qu’au­cun philosophe n’a jamais pu découvrir parfai­tement la nature d’un seul insecte. Aussi lisons-nous qu’un philosophe vécut trente ans dans la solitude pour connaître la nature de l’abeille. Si donc notre intelligence est si faible, n’est-il pas insensé de ne vouloir croire de Dieu que ce que l’homme peut connaître par lui-même. C’est pourquoi nous lisons à ce sujet dans Job (36, 26) : Dieu est si grand, qu’il dépasse notre science.

8. – Je réponds en deuxième lieu : Faisons l’hypo­thèse suivante, un professeur avance une vérité, acquise par sa science, devant un homme inculte, et voici que ce dernier nie cette vérité parce qu’il ne la comprend pas, que dira-t-on de cet homme inculte, sinon qu’il est très sot. Or, c’est un fait, l’intelligence des anges dépasse l’intel­ligence des philosophes beaucoup plus que l’in­telligence du philosophe le meilleur ne dépasse l’intelligence de l’homme sans aucune culture. C’est pourquoi le philosophe qui refuserait de croire aux dires des Anges serait un sot ; à for­tiori le serait-il s’il refusait de croire ce que Dieu affirme. À ce sujet, il est dit dans l’Ecclésiasti­que (3, 25) : Mon fils, on vous a montré des véri­tés nombreuses qui surpassent l’intelligence des hommes.

9. – Voici ma réponse : Si un homme vou­lait croire seulement à ce qu’il connaît, il lui serait certainement impossible de vivre en ce monde. Comment en effet pourrait-il vivre, s’il ne croyait personne ? Il ne croirait même pas que l’homme qui est véritablement son père est bien son père. C’est pourquoi il est nécessaire à l’homme de croire autrui au sujet des réalités qu’il ne peut connaître parfaitement par lui-­même, Mais personne n’est plus digne de foi que Dieu aussi, ceux qui ne croient pas les vérités de la foi, loin d’être des sages, sont des sots et des orgueilleux. L’Apôtre écrit en effet dans la 1re épître à Timothée (6, 3-4) : Celui qui ne s’at­tache pas aux saintes paroles de notre Seigneur Jésus-Christ est un orgueilleux et un ignorant. C’est pourquoi saint Paul dit, dans sa 2° épître (1, 12), à ce même disciple : Je sais en qui j’ai cru et je n’en doute pas. Et de son côté, l’Ecclé­siastique dit (2, 8) : Vous qui craignez le Sei­gneur, croyez-le.

10. – On peut encore répondre que Dieu prouve la vérité des enseignements de la foi. Si un roi en effet envoyait des lettres scellées de son sceau, personne n’oserait dire que ces lettres ne proviennent pas de la volonté de ce roi. Or tout ce que les Pères ont cru et nous ont trans­mis dans le domaine de la foi est visiblement marqué du sceau de Dieu ce sceau divin, ce sont les œuvres que nulle pure créature ne peut accomplir et que nous appelons les miracles, c’est par eux que le Christ a confirmé les ensei­gnements de ses apôtres et de ses saints.

11. – Si vous me dites des miracles, per­sonne n’en a vu l’accomplissement, je vous réponds : Le monde tout entier adorait les idoles et persécutait la foi du Christ. C’est là un fait certain, attesté même par les historiens païens cependant, actuellement, tous, et les sages et les nobles, et les riches et les puissants et les grands, se sont convertis au Christ, par la prédication d’un petit nombre de pauvres et de simples leur annonçant Jésus-Christ. De deux choses l’une, ou bien ceci a été fait à l’aide de miracles, ou bien non. Si oui, j’ai répondu à votre objection. Et si c’est non, je dis qu’il ne peut pas y avoir de plus grand miracle que de convertir le monde entier sans miracles. Ne cherchons donc pas d’autre démonstration.

12. – Ainsi donc, nul ne doit douter de la foi, mais tous doivent croire davantage aux vérités de la foi qu’à ce qu’ils voient car la vue de l’homme est sujette à l’erreur, tandis que la science de Dieu est toujours infaillible.