L’auteur de ce texte est l’abbé Emmanuel Barbier (1851‑1924), né à Poitiers, jésuite et recteur de plusieurs collèges. En 1905, il se fait incardiner dans le diocèse de Poitiers : il avait obtenu de quitter la Compagnie à la suite d’un conflit d’orientation qui l’engage désormais dans la bataille des idées et dans une intense production littéraire. L’essentiel de celle‑ci s’est retrouvé dans son Histoire du catholicisme libéral et du catholicisme social en France, du Concile du Vatican à l’avènement de Benoît XV (1870‑1914). Nombreux furent les combats que « la personnalité la plus marquante de l’intégrisme en France » mena depuis les pages de sa revue parisienne, La Critique du libéralisme (cf. Sodalitium fr. n° 60, p. 35).
Le texte sur la Résurrection de Notre‑Seigneur que nous présentons est extrait de la Vie populaire de Notre‑Seigneur Jésus‑Christ (1920). Ayant dû interrompre la publication de La Critique du libéralisme en raison de la guerre, l’abbé Barbier renoua avec sa vocation d’éducateur en publiant des ouvrages populaires parcourant le cycle entier de la religion.
(Extrait de la Vie populaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ de l’Abbé Emmanuel Barbier)
Le corps de Jésus avait été déposé dans le tombeau le vendredi, jour de la Pâque. D’après la manière de compter des Juifs, et en général de toute l’antiquité, la journée du sabbat, qui était le lendemain, avait commencé avec la nuit du vendredi et s’était achevée le soir du samedi. A ce moment on entrait dans le jour suivant, le troisième depuis la mort du Sauveur. C’était, pour les sanhédrites, le jour décisif, puisque ce « séducteur» avait annoncé qu’il ressusciterait le troisième jour ; et l’on peut croire que leur vigilance, loin de se relâcher, redoubla de précautions à l’approche de ces heures critiques. Les gardes furent sans doute avertis sévèrement de ne rien laisser échapper à leur attention. Mais que pouvaient tous les efforts humains contre Celui qui avait dit : « Je donne ma vie pour la reprendre de nouveau. Personne ne me l’ôte, je la donne de moi-même. J’ai le pouvoir de la donner, et j’ai le pouvoir de la reprendre »? Or, Jésus avait annoncé qu’il ressusciterait le troisième jour.
En effet, vers la fin de la nuit du samedi au dimanche, ainsi qu’il est expressément marqué par le récit de ses premières apparitions, la triomphante merveille se réalisa. Le Christ, vainqueur de la mort, se leva glorieux de son tombeau, sans le secours ni l’intervention « d’aucune force, sans briser la pierre qui fermait l’entrée, mais en vertu de sa seule puissance. De même que l’Homme-Dieu avait voulu naître dans le silence de la nuit, sans que sa Mère cessât d’être vierge, l’Humanité glorieuse du Sauveur sortit des ombres de la mort comme le rayon de lumière traverse le cristal, et sans être aperçu des regards humains. C’est que son corps, réuni de nouveau à son âme glorifiée, entre avec elle clans une vie toute nouvelle. Le corps du divin Ressuscité, glorifié avec son âme, partage sa condition ; sans cesser d’être corps, il est spiritualisé, ne connaissant plus les limites de la matière, du temps et de la distance » affranchi de toute pesanteur comme de tout besoin, et libre cependant de se rendre visible et capable de se prêter aux actes de la vie ordinaire, quand l’âme le jugera à propos ; chef-d’œuvre de beauté, incomparable d’éclat.
Le Christ n’était pas le premier mort qui revînt à la vie. D’autres y avaient été rappelés avant lui, mais par l’effet d’une puissance qui n’était pas en eux ; le Christ ressuscite par sa propre vertu, par sa propre volonté. Ce n’est pas la seule différence. Les autres ressuscites n’avaient été favorisés de cette grâce que pour un temps, et elle ne les préservait pas de la nécessité de mourir une seconde fois : Jésus ressuscite pour une vie immortelle, et, ainsi que le dit encore saint Paul : « Le Christ ressuscité ne meurt plus, la mort n’a plus d’empire sur lui ». C’est à ce titre que l’Écriture l’appelle « le premier né d’entre les morts », car il est le premier qui ressuscite pour ne plus mourir, le premier qui ait pu dire : « O mort, où est ta victoire ? » Résurrection parfaite, type et gage de celle qui nous est promise : « Béni soit Dieu et Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, écrivait saint Pierre, qui, selon sa grande miséricorde, nous a régénérés par la résurrection de Jésus-Christ d’entre les morts, en nous donnant l’espérance vive d’un héritage incorruptible. »
La résurrection du Sauveur n’avait eu d’autres témoins que les esprits célestes, mais aux approches du matin, « voilà qu’un violent tremblement de terre se produisit soudain ; l’ange du Seigneur s’approcha de la pierre, la renversa de côté et se tint assis dessus. Son aspect était celui de l’éclair et son vêtement avait l’éclat de la neige. Il causa aux gardes un tel effroi qu’ils furent atterrés et devinrent comme morts ». L’ange apparaissait pour montrer que la résurrection était accomplie, et il venait dégager l’entrée du tombeau pour indiquer que ce tombeau était vide.
Revenus de leur épouvante, « les gardes s’étaient enfuis. Quelques-uns d’entre eux vinrent à la ville et annoncèrent aux princes des prêtres ce qui s’était passé ». Ou vit alors, une fois déplus, que les plus grands miracles ne suffisent pas pour éclairer et convertir ceux qui ne veulent pas voir ni se rendre. « Le princes des prêtres s’assemblèrent et tinrent conseil. » Ni le tremblement de terre, ni le récit de l’apparition terrifiante n’avaient changé leurs dispositions. Cependant leur perplexité était grande. Ils ne pouvaient prétexter,sans se rendre ridicules, qu’eux-mêmes avaient manqué de vigilance pour s’opposer à une supercherie. Il fallait trouver un expédient ; ils le cherchèrent encore dans le mensonge et la corruption. Comme ils avaient acheté un traître et de faux témoins, ils subornèrent les gardes. « Ils donnèrent une grosse somme d’argent aux soldats, en leur disant : Publiez que ses disciples sont venus la nuit, et l’ont enlevé pendant que vous dormiez ; et si le gouverneur vient à le savoir, nous l’apaiserons et vous mettrons à couvert. Les soldats prirent l’argent et firent ce qu’on leur avait dit. » Saint Matthieu, écrivant son évangile une vingtaine d’années après l’événement, ajoute : « Et ce bruit se répète même aujourd’hui parmi les Juifs » . Plus tard, les premiers apologistes le mentionnaient encore. Mais quels témoins de ce qui s’était passé, que des gens endormis d’un profond sommeil ! Quelle vraisemblance dans ce sommeil dont les efforts déployés pour procéder à l’enlèvement n’auraient tiré aucun des gardes ? Jésus ressuscité allait avoir, lui, des témoins véridiques.