Editorial de “Opportune, Importune” n. 39

Centre d’études Giuseppe Federici – Pour une nouvelle insurrection
Communiqué n° 58/21 du 18 juin 2021, Saint Ephrem

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Editorial

Chers lecteurs, le document que vous trouvez à la page précédente, la “Lettre aux fidèles” (1), a été écrit il y a vingt ans, lors de l’inauguration de la Maison Saint Pie X de l’Institut Mater Boni Consilii, qui fête donc son vingtième anniversaire.

Au cours des vingt dernières années, la situation dans l’Église s’est détériorée encore plus, entraînant de graves conséquences dans la société, comme le prévient l’Évangile : “Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? Il ne sert plus qu’à être jeté dehors, et foulé aux pieds par les hommes.” Les modernistes ont piétiné le Christ et son Église et, malgré la tentative maladroite de s’attirer la sympathie du monde (un thème si cher à Paul VI), le mépris général envers ces serviteurs infidèles s’est accru.

Soixante ans après le début du Concile Vatican II, la religion catholique a disparu de l’enseignement, des rituels et de la discipline des modernistes, car ils répandent une autre religion ou, plus précisément, l’absence même de religion. En effet, sous leur sentiment religieux se cache une véritable forme d’athéisme, conséquence extrême de l’hérésie moderniste, comme avait averti saint Pie X au début des années 1900 (malheureusement sans être écouté par les opportunistes de son époque). Du reste, s’ils croyaient vraiment à la révélation divine, comment pourraient-ils faire et dire ce qu’ils font et disent ? Leur “divinité” n’est rien d’autre qu’une pauvre humanité séduite par la tentation luciférienne de l’orgueil et de la désobéissance : “vous serez comme Dieu”.

Même les personnes les plus simples peuvent constater la perte de la foi ; il suffit de regarder l’architecture des nouvelles églises : l’absence de vérité a provoqué l’absence de beauté (entendue selon l’enseignement de saint Thomas : intégrité, harmonie et splendeur), laissant place à la plus morne misère, où de tristes personnages gesticulent au cours de liturgies sordides.

Les conséquences dans le domaine de la morale sont inévitables : si l’on accepte les doctrines erronées du modernisme, pourquoi resterait-on catholiques dans les comportements humains ? Les péchés qui contredisent la profession de foi sont plus graves que les vices de la chair et, sans le secours de la grâce, il serait illusoire de penser vivre en chrétien.

La situation de plus en plus grave de l’Église n’a pas épargné le “traditionalisme” catholique. Le rejet et le dégoût du modernisme m’ont conduit en 1983 à entrer au séminaire de la Fraternité Saint Pie X à Ecône – à l’époque la référence quasi obligatoire pour ceux qui n’acceptaient pas le Concile et la “nouvelle messe” – où j’ai été ordonné en 1988. J’ai d’abord exercé le ministère sacerdotal en Lorraine et ensuite, pendant onze ans, au prieuré de Spadarolo, dans les environs de Rimini. Les critiques à l’encontre la Fraternité ne manquaient pas : la présence de tant de prêtres et de séminaristes “libéraux”, la liturgie de Jean XXIII, les photos de Jean-Paul II dans les sacristies… Cependant, l’enthousiasme de la jeunesse faisait aller de l’avant et taire (de manière coupable, très coupable !) les problèmes de conscience liés à la désobéissance habituelle due à celui qui devait être reconnu comme le pape légitime.

Les divisions internes à la Fraternité ont contribué à fausser la conscience : si la “gauche” nourrissait de l’espoir – malgré les nombreux scandales contre la foi – du fait de l’accord avec le Vatican (d’abord avec Jean-Paul II puis avec Benoît XVI), se ranger du côté de la “droite” anti-accord, celle des “purs et durs”, méprisant le “pape hérétique”, ou “pape franc-maçon” (qu’ils citaient pourtant chaque jour dans le Canon de la Messe), semblait satisfaire le besoin d’orthodoxie.

Ces deux positions provenaient en réalité (et proviennent toujours) de la ligne de conduite de Mgr Marcel Lefebvre qui, du fait de son pragmatisme extrême, a toujours essayé de maintenir ces deux tendances unies au sein de la Fraternité afin de sauver la Fraternité elle-même. Sauver la Fraternité à tout prix s’est en réalité progressivement transformé comme but ultime, au lieu d’être un moyen, même aux dépens du témoignage de la Vérité minée par les compromis. Les deux parties ont pu (et peuvent) justifier leurs positions et nourrir leurs propres ambitions en s’appuyant sur les déclarations du fondateur, qui s’exprimait parfois sur un ton plus conciliant, parfois sur un ton plus jusqu’au-boutiste, selon les circonstances.

Comme je l’ai expliqué dans la lettre, ces deux positions – actuellement représentées par la Fraternité “historique” d’un côté et les Lefebvristes de la soi-disant “résistance” née avec Mgr Williamson de l’autre – étaient et sont inacceptables. Les conséquences sont sous les yeux de tous. Les “accordistes” (certains par conviction, d’autres par résignation) ont obtenu une série de reconnaissances discrètes (pour ne pas contrarier les “extrémismes opposés” du camp moderniste et du camp interne) mais réelles. Avec les mesures du Vatican (il suffit d’un tampon pour transformer la “Rome moderniste” en “Rome éternelle”…), l’excommunication a été levée (elle était donc valide ?) ; les confessions ont obtenu la “juridiction” (elles étaient donc invalides auparavant ?) ; la faculté de se marier a été accordée à condition que ce soit le curé “conciliaire” qui reçoive le consentement des époux, le prêtre de la FSSPX se limitant à célébrer la messe ; la faculté a été accordée de procéder aux ordinations sacerdotales même sans la permission de l’Ordinaire du diocèse où se trouvent les séminaires ; la Fraternité peut aussi recourir sans problème (et sans honte) aux tribunaux de la Rome “moderniste”, pardon, “éternelle”, pour réduire certains de ses membres à l’état laïc.

Le résultat de tout cela ? Une certaine augmentation du nombre de fidèles et peut-être de vocations : un argument utilisé pour rassurer les plus perplexes et leur faire croire qu’il n’y a que des avantages. En réalité, dans les accords, les concessions vont dans les deux sens ; les modernistes ont certes beaucoup donné mais non sans demander quelque chose en retour. L’acceptation de la “communicatio in sacris” pour le mariage suffirait à démontrer comment la voie du compromis et de la capitulation a été empruntée.

Le modernisme est arrivé jusqu’aux aberrations actuelles de Bergoglio – précédées et préparées par celles de Jean-Paul II et de Benoît XVI – et pourtant la Fraternité est de plus en plus silencieuse, pour ne pas heurter ceux qui ont été si généreux. Les voix dissidentes qui s’expriment en public proviennent de plus en plus “de l’intérieur” du camp officiel (la “haute église” représentée par des prélats comme le Cardinal Burke et Mgr Schneider) et de moins en moins de la Fraternité. Certes, il y a encore un certain nombre de déclarations critiques, mais qui arrivent de manière sporadique d’une part et, d’autre part, ceux qui connaissent les mécanismes de la politique savent bien que l’on peut être à la fois un parti d’opposition et de gouvernement, selon les contextes et les intérêts (d’opposition en face des irréductibles, de gouvernement dans les salons romains).

Cet état de fait a provoqué des dissensions internes notables au sein de la Fraternité, avec le départ de dizaines de prêtres et de centaines de fidèles (aux arrivées il faut soustraire les départs), en Europe comme en Amérique, qui se sont organisés dans ladite “résistance”. Pour cette partie des lefebvristes, il ne faut pas passer d’accord avec le Vatican (du moins pas aujourd’hui, demain peut-être ; au final, il s’agit toujours du “Saint-Père”), il faut que “l’Église” et le “Pape” se convertissent et “rejoignent la Tradition” qui n’est conservée que dans les églises lefebvristes (l’église entendue comme un bâtiment, ce qui rappelle cependant les “petites églises” schismatiques, selon l’expression de l’abbé Michel Simoulin en 2000). Évidemment, pour les “résistants”, le Siège n’est pas vacant et donc il ne faut rien avoir à faire avec les “sédévacantistes”. Dans le meilleur des cas, ils considèrent la vacance comme une simple opinion, non contraignante.

Paradoxalement, Mgr Williamson, l’architecte de la “résistance”, s’est déplacé ces dernières années vers la gauche de la Fraternité “accordiste”, en défendant la validité de la “nouvelle messe” et la participation à celle-ci (mais il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’en Grande-Bretagne pour entendre ou lire ces énormités, qui font se retourner dans leur tombe des prêtres comme l’abbé Francesco Putti, enterré à Velletri).

En continuant à analyser la situation, l’aggravation de ces 20 dernières années saute aux yeux ; on peut voir comment la mentalité lefebvrienne n’a pas seulement affecté le périmètre officiel de la Fraternité (celle historique et celle de la “résistance”), mais a contaminé également tout le mouvement “traditionaliste”. En effet, la conviction s’est désormais répandue selon laquelle l’Epouse du Christ serait faillible, car le Magistère des papes pourrait contenir des erreurs, malgré les promesses de Notre Seigneur. Dans nos milieux traditionalistes actuels prospèrent des personnages sortis de nulle part (la conversion d’une personne ne suffit pas à l’habiliter à former d’autres personnes : tout le monde n’est pas comme saint Paul) qui, non seulement propagent l’erreur faillibiliste, mais répandent aussi d’autres idées (même dans les conférences organisées par la Fraternité auxquelles ils sont invités) étrangères ou même contraires au “bon combat” du passé, augmentant la confusion et sapant les principes des catholiques de bonne foi (parfois hélas trop curieux et gyrovagues).

Il y a ensuite le très grave problème de la validité des rites des nouvelles consécrations épiscopales et des nouvelles ordinations sacerdotales, qui détermine, comme conséquence inévitable, un fort doute sur la validité des célébrations de l’ex Ecclesia Dei et du Summorum pontificum (qui a été accueilli avec le chant du Te Deum par la Fraternité) et des sacrements administrés dans ce contexte. Un problème tout aussi grave se pose également pour les prêtres diocésains qui célèbrent la messe et entendent les confessions dans les prieurés lefebvristes sans avoir été réordonnés : cette situation désole et met en colère, en pensant aux âmes qui, tout en voulant rester fidèles à l’Église, se trouvent dans ces conditions. Le refrain lefebvrien “nous faisons ce que l’Église a toujours fait” sonne comme une insupportable fausse note.

Ces réflexions, que j’ai voulu partager, ont pour but de retracer les étapes qui ont conduit à ma décision, à la lumière de l’affrontement entre la vérité catholique et les erreurs du Concile. Elles ne seront probablement pas appréciées par tous les lecteurs, mais la vérité ne peut être passée sous silence (je connais des prêtres qui voulaient quitter la Fraternité mais qui ont changé d’avis précisément parce qu’ils avaient peur de perdre le consentement d’une partie des fidèles). Le modernisme sait bien que le “traditionalisme” catholique, même s’il est numériquement insignifiant, représente une voix qui doit être réduite au silence. Après les longues années de persécution ouverte, au cours desquelles prêtres et laïcs fidèles à l’Église ont été soumis à tout type de harcèlement, nous sommes passés à la voie de l’assimilation, favorisant le passage d’un camp à l’autre : c’est ce que démontrent les événements d’Alleanza Cattolica et d’Ecclesia Dei, en particulier du diocèse de Campos.

La dernière phase à laquelle nous assistons, inaugurée par Benoît XVI, est celle du “camouflage”. Ratzinger, l’un des derniers survivants du Concile, a fait preuve de ruse à l’égard de l’opposition, remplaçant aux yeux de l’opinion publique les “traditionalistes” par des “conciliaires” qui paraissent traditionalistes, comme mentionné plus haut à propos des Burke et consort. Par ailleurs, l’astuce du nouveau missel jusqu’alors jamais accepté par les défenseurs de la Tradition, qui fut présenté comme le “rite ordinaire” de l’Église et comme tel accepté par de nombreux “opposants” afin de pouvoir bénéficier du “rite extraordinaire”, rappelle le coup de maître dont parlait Mgr Lefebvre.

Ceux qui auraient dû continuer à lutter ouvertement contre les occupants du Siège Apostolique ne l’ont pas fait, précisément à cause de ces incohérences internes précitées : par conséquent, même dans les rangs du “traditionalisme”, le sel est devenu fade.

Pour toutes ces raisons, je remercie Notre-Dame du Bon Conseil de m’avoir permis de connaître et d’embrasser publiquement la Thèse de Cassiciacum de Mgr Guérard des Lauriers, seule explication correcte de la situation actuelle de l’Église, et de faire partie de l’Institut Mater Boni Consilii, afin de pouvoir exercer mon ministère sacerdotal en toute tranquillité de conscience.

Ces vingt années n’ont pas été faciles, surtout au début, et les difficultés pour mener à bien le ministère demeurent, car l’Institut est une petite œuvre au sein de l’Église, avec peu de moyens et de nombreux obstacles. Cependant, la persévérance de tant d’âmes qui se sont confiées depuis longtemps à l’Institut, la formation de nouvelles familles et l’augmentation du nombre de présences enregistrées ces dernières années, sont un encouragement à poursuivre sur le chemin étroit mais béni de la fidélité inconditionnelle à l’Église et à la Papauté, sans chercher de raccourcis basés sur la prudence humaine.

Le 30 juin prochain, à l’occasion du 20ème anniversaire de la Maison Saint Pie X et de son apostolat, à l’autel du petit oratoire dédié à Marie Auxiliatrice, je ferai mémoire au Memento des vivants de tous les confrères, bienfaiteurs, fidèles et amis, y compris ceux qui l’ont été pendant un certain temps. Au Memento des défunts, je prierai pour les âmes de tous ceux qui, grâce aussi au ministère de la Maison Saint Pie X, se sont présentés en robe nuptiale au jugement divin et pour les âmes des nombreux amis et connaissances décédés.

Que Notre Dame du Bon Conseil, Saint Joseph et Saint Pie X accordent au plus tôt le triomphe de l’Église sur les ennemis intérieurs et extérieurs et la restauration de l’unique liturgie agréable à Dieu. En attendant cela, invoquons-les pour qu’ils nous gardent fidèles dans la voie droite, qui ne peut être que celle intégralement catholique, apostolique et romain.

Abbé Ugo Carandino

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  1. L’auteur fait allusion à l’éditorial de “Opportune importune” de Juillet 2001.   ↑ retourner en haut