« Combien Jésus-Christ a honoré le grand saint Joseph », par M. Olier

Le Fils de Dieu s’étant rendu visible en prenant une chair humaine, il conversait et traitait visiblement avec Dieu son Père, voilé sous la personne de saint Joseph, par lequel son Père se rendait visible à lui. La Très Sainte Vierge et saint Joseph représentaient tous deux ensemble une seule et même personne, celle de Dieu le Père. C’étaient deux représentations sensibles de Dieu, deux images sous lesquelles il adorait la plénitude de son Père, soit dans sa fécondité éternelle, soit dans sa Providence temporelle, soit dans son amour pour ce Fils lui-même et son Eglise. C’était là comme le saint oratoire de Jésus-Christ et l’objet sensible de toute sa dévotion. Sans doute, le temple était pour lui un lieu de religion, puisqu’il voyait en cet édifice une figure morte et matérielle de Dieu son Père ; mais il voyait ici ici une figure vivante, spirituelle et divine de toutes ses grandeurs et de ses perfections: « Templo major est hic » (Matth., x11, 6). Il voyait en lui les secrets de son Père ; il entendait par la bouche de ce grand saint la parole même de son Père, dont saint Joseph était l’organe sensible.

C’était l’oracle de Jésus-Christ qui lui faisait connaître toutes les volontés de son Père céleste ; c’était une horloge qui lui indiquait tous les moments marqués dans les décrets de Dieu ; c’était devant cet oratoire que, s’adressant à son Père, il disait Pater noster, et qu’il l’invoquait pour toute l’Église. Quel objet amoureux pour Jésus-Christ ! Quel objet de complaisance ! Quel sujet d’exercer ses amours ! Que de caresses et que de sentiments d’amoureuse tendresse ! O grand saint, que vous êtes heureux de fournir un si belle matière à l’amour de Jésus ! O Dieu, que de regards d’amour et que de complaisances ! Bonté de mon Jésus ! que Vous êtes content d’avoir devant les yeux de quoi satisfaire vos amours ! Heureux Joseph ! Heureux Jésus ! Heureux Joseph, de fournir à Jésus le plus juste sujet de ses délices ! Bien-heureux, ô Jésus, de trouver en Joseph l’objet de vos plus saintes complaisances ! Les yeux de votre esprit voient en lui une image sensible de sa beauté, si bien qu’en lui tout seul vous trouvez votre parfait contentement.

C’est une vie admirable, sans doute, que celle de Dieu le Père dans l’éternité, aimant son Fils, et le Fils par réciproque aimant le Saint-Esprit. C’était aussi une admirable vie que celle de Joseph et de Marie qui tous deux représentaient Dieu le Père pour Jésus-Christ son Fils. Quel était leur amour pour Jésus et l’amour de Jésus pour eux ! Notre-Seigneur voyait dans l’un et dans l’autre la présence, la vie, la substance, la personne et les perfections de Dieu son Père, et, voyant ces beautés, quel amour, quelle joie, quelle consolation ! La Sainte Vierge et saint Joseph, voyant de leur côté la personne de Dieu en Jésus, avec tout ce qu’il est, Fils de Dieu, Verbe du Père, la splendeur de sa vie et le caractère de sa substance, quelle révérence, quel respect ! quel absorbement d’amour ! quelle adoration profonde ! C’était là un ciel, un paradis sur la terre ; c’étaient des délices sans fin dans ce lieu de douleurs, l’abondance de tous les biens au sein de la pauvreté ; c’était une gloire commencée déjà dans la vileté, l’abjection et la petitesse de leur vie.

O Jésus, je ne m’étonne pas si vous demeurez trente ans entiers dans cette heureuse maison sans quitter saint Joseph. Je ne m’étonne pas si vous êtes inséparable de sa personne. Sa maison seule vous est un paradis, et son sein est pour vous le sein de votre Père dont vous êtes inséparable, et dans lequel vous prenez vos délices éternelles. Hors de cette maison, vous ne trouvez que des objets funestes, que des pécheurs, ces tristes causes de votre mort ; et dans la maison de Joseph qui est aussi celle de Marie, vous trouvez les objets les plus délicieux de votre joie, les saintes sources de votre vie. Vous ne sortez jamais de ce saint lieu que pour aller dans le temple, et le monde se moquait de votre solitude et de cette vie retirée ; mais il ne savait pas que le temple était une figure morte du sein de votre Père, et que saint Joseph comme son image vivante était le lieu de ses délices et de son repos.

Qui pourrait donc dire l’excellence de notre saint, le grand respect que Notre-Seigneur avait pour lui et l’amour fort que la Sainte Vierge lui portait ; Jésus-Christ regardant en lui le Père éternel comme son Père, et la Très Sainte Vierge considérant en sa personne le même Père éternel comme son Epoux.

Saint Joseph, patron des âmes suréminentes

Saint Joseph, ayant été choisi de Dieu pour être son image envers son Fils unique, n’a point été établi pour aucune fonction publique dans l’Eglise de Dieu, mais seulement pour exprimer sa pureté et sa sainteté incomparables qui le séparent de toute créature visible ; de là vient qu’il est le patron des âmes cachées et inconnues. Autre est la fonction de saint Pierre sur l’Eglise ; autres sont les opérations de saint Joseph. Saint Pierre est établi extérieurement pour la police, pour le régime, pour la doctrine, et influe sur les prélats et et sur les ministres de l’Eglise. Saint Joseph, an contraire, qui est un saint caché et sans fonctions extérieures, est établi pour communiquer intérieurement la vie suréminente qu’il reçoit du Père et qui découle ensuite par Jésus-Christ sur nous. L’influence de saint Joseph est une participation de celle de Dieu le Père en son Fils, tandis que celle de saint Pierre et des autres saints est une participation de la grâce de Jésus-Christ, s’écoulant sur les hommes et se distribuant par mesure dans ses membres. Celle de saint Joseph est une participation de la source sans règle et sans mesure qui se répand de Dieu le Père dans son Fils ; et Dieu le Père, qui nous veut faire sentir qu’il nous aime du même amour dont il aime son Fils unique, nous donne à puiser, à goûter, à savourer dans saint Joseph la grâce et l’amour dont il aime ce même Fils. Dans les autres saints, c’est par parcelle et par mesure qu’il nous le communique, ici c’est sans bornes et sans mesures, à cause de ce qu’est saint Joseph et de ce que Dieu le Père met en lui comme dans son image universelle. Ce saint est, en effet, le patron des âmes suréminentes élevées à la pureté et à la sainteté de Dieu, tant de celles qui sont intimement unies à Jésus-Christ, et auxquelles il communique sa tendresse pour cet aimable Sauveur que de celles qui sont appliquées à Dieu le Père dont saint Joseph est la figure (1).

C’est un saint caché que Dieu a voulu tenir secret pendant sa vie, et dont il s’est réservé à lui seul les occupations intérieures sans les partager aux soins extérieurs de l’Eglise ; un saint que Dieu a manifesté au fond des cœurs et dont il a lui-même inspiré la vénération dans l’intérieur des âmes. Et comme saint Joseph s’est appliqué à Dieu seul pendant sa vie, Dieu s’est réservé à lui-même de le manifester et d’en imprimer l’estime, le culte et la vénération. Comme image du Père éternel où aboutit toute prière, et qui est la fin et le terme de toute notre religion, saint Joseph doit être le tabernacle universel de l’Eglise ; c’est pourquoi l’âme unie intérieurement à Jésus-Christ, et qui entre dans ses voies, ses sentiments, ses inclinations et ses dispositions, cette âme, tant qu’elle sera sur la terre, sera remplie d’amour, de respect, de tendresse pour saint Joseph à l’imitation de Jésus-Christ vivant sur la terre, car telles étaient les inclinations et les dispositions de Jésus-Christ, il allait aimer avec tendresse Dieu le Père dans saint Joseph, et l’adorer sous cette image vivante où il habitait réellement.

C’est à nous à suivre cette conduite et aller ainsi chercher notre Père en ce saint. C’est en lui que nous devons aller voir, contempler, adorer toutes les perfections divines, dont l’assemblage nous rendra parfaits comme notre Père céleste est parfait. Nous apprenons par ce saint qu’on peut ressembler à Dieu le Père et être parfait sur la terre comme il l’est dans le ciel. Et parce qu’en Dieu le Père saint Joseph est source de tout bien et de toute miséricorde, on dit de ce saint qu’on ne lui demande rien qu’on ne l’obtienne.

(J.-J. Olier, La Journée chrétienne, Edition Roger et Cher-noviz, Paris, 1907. A la fin du volume, opuscules: De la vie de Jésus en Marie et Les grandeurs de saint Joseph, pp. 401-430.)


Notes :

(1) L’auteur ne distingue pas les âmes qui s’unissent intimement à Jésus-Christ de celles qui s’appliquent à Dieu le Père, car quiconque veut mener une vie spirituelle ne peut se passer de Jésus-Christ ; toutefois, chaque âme peut, à certaines périodes de sa vie spirituelle, être attirée et nourrie par des thèmes tels que certaines perfections divines que nous attribuons particulièrement à Dieu le Père : la création, la providence, la justice, etc. La pensée de l’auteur est précisée par la suite.