Choix de discours de Pie XII sur la vie de famille et l’éducation des enfants (3e partie)

Un état de vie qui exige des actes héroïques

[Discours aux jeunes époux du 20 août 1941.]

À la vue de cette foule nombreuse et pieuse de jeunes époux chrétiens réunis autour de Nous, Nous exultons et Nous rendons grâce à Dieu, auteur des dons précieux de la foi, de l’espérance et en particulier de la confiance qu’il plaît à Notre affection paternelle d’invoquer sur vos personnes et vos désirs. Si la divine pitié pour la misère humaine donne à Notre prière force et puissance, la bénédiction qui descend de Dieu, elle, est toute-puissante : à un seul mot de Dieu, voilà que du néant sortent le ciel et la terre, des ténèbres le soleil, de la terre et des eaux la multitude des vivants. Alors se lève de la poussière, par l’opération divine, l’homme, pour recevoir un esprit immortel (Gn 2,7), comme un souffle de la bouche du Créateur, et pour écouter avec sa compagne semblable à lui et tirée de son flanc ce commandement qui est une bénédiction : « Croissez et multipliez sur la terre » (Gn 1,28). Quant à vous, jeunes époux, qui avez cru au nom du Christ, notre Sauveur et Rédempteur, vous avez été, aux pieds des autels, bénis en ce nom, afin que par vous s’accroisse le peuple des enfants de Dieu et s’accomplisse le nombre des élus. C’est à ces hautes fins du mariage que le Seigneur a daigné vous appeler par le lien indissoluble dont il a uni vos cœurs et vos vies.

Rien donc d’étonnant, selon une pensée qu’insinuait notre dernière allocution, qu’un état si noble exige des actes héroïques : héroïsmes extraordinaires de situations exceptionnelles, héroïsmes imposés par la vie quotidienne ; héroïsmes souvent cachés et qui n’en sont pas moins admirables. Nous voudrions aujourd’hui attirer votre attention plus particulièrement là-dessus.

Aux temps modernes comme aux premiers siècles du christianisme, dans les pays où sévissent les persécutions religieuses ouvertes, ou sournoises et non moins dures, les plus humbles fidèles peuvent, d’un moment à l’autre, se trouver dans la dramatique nécessité de choisir entre leur foi, qu’ils ont le devoir de conserver intacte, et leur liberté, leurs moyens de subsistance ou même leur propre vie. Mais aux époques normales elles-mêmes, dans les conditions ordinaires des familles chrétiennes, il arrive parfois que les âmes se voient dans l’alternative de violer un imprescriptible devoir ou de s’exposer, dans leur santé, dans leurs biens, dans leurs positions familiale et sociale, à des sacrifices et à des risques douloureux et pressants : elles se voient mises dans la nécessité d’être héroïques et de se montrer héroïques, si elles veulent rester fidèles à leurs devoirs et demeurer dans la grâce de Dieu.

Quand Nos prédécesseurs, et tout spécialement Pie XI dans son encyclique Casti connubii, rappelaient les lois saintes et inéluctables de la vie matrimoniale, ils se rendaient parfaitement compte que dans bien des cas l’inviolable observation de ces lois exige de l’héroïsme. Qu’il s’agisse de respecter les fins que Dieu a établies pour le mariage ; qu’il s’agisse, pour un cœur inquiet, de résister aux passions et sollicitations ardentes et séductrices qui lui suggèrent de chercher ailleurs ce qu’il n’a pas ou croit n’avoir pas trouvé dans sa légitime union aussi pleinement qu’il l’espérait ; ou bien qu’il s’agisse, pour ne pas briser ou relâcher l’union des cœurs et de l’amour mutuel, de savoir pardonner, de savoir oublier un différend, une offense, ou un heurt peut-être grave : que de drames intimes déroulent leurs amertumes derrière le voile de la vie quotidienne ! Que d’héroïques sacrifices cachés ! Que d’angoisses morales pour vivre sous le même toit et garder à sa place et à son devoir une constance de chrétien !

Quelle force d’âme n’est pas exigée souvent par cette vie de chaque jour ? Il faudra, chaque matin, reprendre le même travail, rude peut-être et monotone ; il conviendra, pour la paix, de supporter le sourire aux lèvres, aimablement, joyeusement, les défauts réciproques, les oppositions jamais aplanies, les petites divergences de goûts, d’habitudes, d’idées, auxquelles donne lieu souvent la vie commune ; il faudra, parmi les menues difficultés et les petits incidents, inévitables souvent, garder intacts le calme et la bonne humeur ; il s’agira, dans une froide rencontre, de savoir se taire, de savoir retenir les plaintes à temps, de savoir changer de ton et adoucir sa parole qui, si elle ne se maîtrisait, détendrait des nerfs irrités, mais créerait dans le foyer domestique une atmosphère pénible. Que de force d’âme requise en toutes ces occasions ! Ce sont là mille détails infimes de la vie quotidienne, mille instants qui passent ; chacun est bien peu de chose, presque rien ; mais ils se succèdent, ils s’accumulent, ils finissent par devenir pesants et ils contribuent pour une bonne part à entraver et à paralyser, dans une souffrance mutuelle des époux, la paix et la joie du foyer.

Et pourtant, la femme, l’épouse, la mère entend être la source de la joie et de la paix de la famille, elle en veut être l’aliment et le soutien spécial. N’est-ce pas elle qui crée et resserre le lien d’amour entre le père et les enfants ? N’est-ce pas elle qui par son affection résume pour ainsi dire en elle-même la famille tout entière ? N’est-ce pas elle qui la surveille, qui la garde, qui la protège et la défend ? Elle est le chant du berceau, le sourire des bébés roses et frétillants, et le sourire des bébés en pleurs et infirmes, la première maîtresse qui montre à ses enfants le ciel, qui apprend à ses fils et filles à s’agenouiller au pied de l’autel, et qui parfois leur inspire les pensées et les désirs les plus sublimes.

Donnez-Nous une mère qui sente sa maternité spirituelle non moins vivante en son cœur que sa maternité naturelle : Nous verrons en elle l’héroïne de la famille, la femme forte que vous pouvez célébrer avec le chant du roi Lemuel au livre des Proverbes : « La force et la grâce sont sa parure, et elle se rit de l’avenir. Elle ouvre la bouche avec sagesse et les bonnes paroles sont sur sa langue. Elle surveille les sentiers de sa maison et elle ne mange pas le pain de l’oisiveté. Ses fils se lèvent et la proclament heureuse ; son époux se lève et lui donne des éloges » (Pr 31,25–28).


Jésus ressuscite le fils de la veuve de Naïm

Laissez-Nous donner d’autres éloges encore à la mère et à la femme forte : l’éloge de l’héroïsme dans la douleur. L’épreuve, l’affliction et la peine la trouvent très souvent plus courageuse, plus intrépide et résignée que l’homme, parce qu’elle sait tirer de l’amour la science de la douleur. Considérez les saintes femmes de l’Evangile qui suivent le Christ et l’assistent de leur présence, qui l’accompagnent de leurs lamentations sur la voie du Calvaire et jusqu’à la croix (Lc 8,1–3 ; Lc 23,27). Le Cœur du Christ n’est que miséricorde pour les larmes de la femme : elles en ont fait l’expérience, les sœurs éplorées de Lazare, la veuve de Naïm, et Madeleine tout en larmes auprès de son sépulcre. Aujourd’hui même, en ces heures où le sang coule, Dieu sait à combien de veuves de Naïm le Rédempteur manifeste sa bonté : sans aller jusqu’à ressusciter leur fils tombé à la guerre, il verse au cœur de combien de mères le baume de sa parole réconfortante : Noli flere, « ne pleure pas » (Lc 7,13).

Bien-aimés fils et filles, n’hésitez point : tournez-vous avec confiance vers les cimes héroïques du voyage que vous commencez. Il a toujours été vrai que c’est des menues occupations qu’on passe aux grandes entreprises et que la vertu est la fleur qui couronne une plante arrosée par les efforts assidus de chaque jour. C’est là l’héroïsme quotidien de la fidélité aux devoirs habituels et communs de la vie ordinaire ; et c’est là l’héroïsme qui forge et aguerrit les hommes, qui les élève et les trempe pour les jours où Dieu leur demandera un héroïsme extraordinaire.

C’est là, et non ailleurs, qu’il faut aller chercher la source de cet héroïsme extraordinaire. Dans les événements de la vie familiale comme en toutes les circonstances de la vie humaine, l’héroïsme a sa racine principale dans le sentiment profond et souverain du devoir, du devoir qui ne souffre ni marchandage ni compromis et qui doit l’emporter en toutes choses et sur toutes choses. Ce sentiment nous enseigne comment la volonté divine clairement manifestée ne souffre aucune discussion et qu’elle exige de chacun qu’il s’incline devant elle ; ce sentiment, par-dessus tout, nous fait comprendre que cette volonté divine est la voix d’un amour infini à notre égard ; ce n’est pas en un mot le sentiment d’un devoir abstrait ou d’une loi tyrannique, inexorable, hostile, qui écraserait notre liberté de vouloir et d’agir : c’est le sentiment d’une loi qui répond et se plie aux exigences d’un amour, aux exigences d’une amitié infiniment généreuse qui domine et gouverne les multiples vicissitudes de notre vie d’ici-bas.

Ce sentiment chrétien si puissant du devoir se développera et se renforcera en vous, bien-aimés fils et filles, par votre persévérante fidélité aux plus humbles tâches et obligations de chacune de vos journées. Par là, les menus sacrifices, les petites victoires sur vous-mêmes se multiplieront, affermissant de plus en plus en vous la vertueuse habitude de ne pas tenir compte des impressions, impulsions et répugnances qui peuvent se présenter sur le sentier de votre vie, lorsqu’il s’agit d’un devoir, d’une volonté de Dieu à accomplir. L’héroïsme n’est pas le fruit d’un jour et il ne mûrit pas en une matinée ; c’est par de longues ascensions que se forment et s’élèvent les grandes âmes, c’est par là qu’elles se trouvent prêtes, au moment où l’occasion s’en présente, aux gestes magnifiques et aux suprêmes triomphes qui nous remplissent d’admiration.

Afin que grandissent dans vos âmes ce sentiment chrétien du devoir et cette joyeuse et courageuse confiance, Nous vous accordons de tout cœur, en gage des grâces divines les plus abondantes, Notre Bénédiction apostolique.

L’amour propre

[Discours aux jeunes époux du 17 juin 1942.]

La tristesse de l’heure présente, si grande soit-elle, n’envahit pas les coeurs brûlants de foi, d’espérance et de charité jusqu’à éteindre ou diminuer, chers jeunes époux, la flamme d’amour chrétien qui a uni vos vies dans la joie et qui vous a conduits dans la joie en cette Rome qui est le coeur de l’Eglise, pour y implorer sur votre union, tel un sceau de votre lien sacré et indissoluble, la paternelle bénédiction du Vicaire de Jésus-Christ.


La Vierge Marie
avec saint Joachim et sainte Anne.

Cette sainte joie ne connaît ni restrictions, ni réserves. Et pourtant, Notre coeur Nous le dit, ce n’est pas sans émotion que vous avez franchi le seuil de votre demeure paternelle pour vous mettre ensemble en chemin, côte à côte et inséparables jusqu’à la mort. Une larme sans doute a brillé à votre œil au moment du départ, alors que vous avez reçu de votre père et de votre mère le baiser des adieux. En ce baiser vibraient les plus doux souvenirs de votre enfance et de votre adolescence, et votre cœur en a senti la blessure du détachement. Qui donc pourrait vous en faire le reproche ? Quel est le cœur d’époux ou d’épouse qui pourrait en éprouver de la jalousie ? Votre mutuel amour, qui doit avoir le courage de sacrifier à la vie commune sans hésitation les douceurs de la tendresse filiale, devrait-il aller jusqu’à renier cette affection, jusqu’à briser dans les enfants tous les liens de la nature ?

Si c’est un commandement de Dieu que de quitter la maison paternelle, c’en est un également d’aimer et d’honorer ses père et mère, et ce commandement-ci ne s’oppose pas à l’autre. C’est le même Dieu qui impose au fils un devoir d’affectueux amour envers ceux qui lui ont donné la vie, et qui lui enjoint, dans sa profonde et sage Providence, de quitter ses parents pour s’unir à son épouse (cf. Gen. Gn 2,24), comme il ordonne à l’épouse de suivre son époux dans toutes les vicissitudes de la vie. Ces deux amours sont voulus de Dieu et ils se contrarient d’autant moins que la piété filiale est une des plus fermes garanties de la concorde et de la félicité conjugales. Quelle confiance pourriez-vous bien mettre dans l’union et la fidélité réciproque de ces malheureux qui ne voient et ne recherchent dans le mariage que le moyen de se débarrasser et libérer des liens si doux, du joug si suave de la vie familiale au foyer paternel ? De pareilles dispositions d’âmes, car il n’en manque pas d’exemples, déshonorent le jeune homme et la jeune fille ; c’est le triste présage que, de même qu’ils n’ont pas agi en enfants respectueux et affectueux, ils ne sauront pas être non plus des époux vertueux et fidèles. Ce n’est pas un amour plus puissant que l’affection filiale qui les a portés l’un vers l’autre, mais l’égoïsme, ce sinistre égoïsme à deux, beaucoup moins avide de trouver un conjoint que « de vivre sa vie » parallèlement, avec le pacte tacite, explicite même parfois, d’une affection conjugale menteuse et indifférente et d’une mutuelle indépendance sous le manteau d’une union apparente, stérile et révocable. Est-ce là le mariage sacré auquel le sens chrétien et la bénédiction divine destinent les époux ?

Que vous êtes heureux, chers jeunes mariés, d’avoir obéi à la loi divine, d’en avoir compris et goûté la douceur ! Par la réception du sacrement vous n’avez pas hésité à sceller devant Dieu et devant les hommes le pacte de la donation réciproque de vous-mêmes pour la vie ; le pacte d’une tendresse dévouée jusqu’au sacrifice, jusqu’à l’oubli de vous-mêmes ; le pacte d’une tendresse féconde qui aspire à porter les fleurs et les fruits d’une famille nombreuse et bénie. C’est la loi de Dieu qui proclame l’indissolubilité du mariage, et c’est dans la fidélité à la loi de Dieu que vous avez commencé la route de votre vie nouvelle. C’est dans cette loi que vous avez juré d’avancer et de cheminer, parce que vous l’avez accueillie non pas comme un joug pénible, mais comme un joug d’amour ; non pas comme une contrainte pour votre volonté, mais comme la sanction céleste de votre mutuel et immuable amour ; non pas comme l’imposition d’un esclavage moral, mais comme une divine garantie, comme une source d’inébranlable confiance en face de tout péril qui viendrait à menacer le roc de votre union.

Cette confiance, vous avez bien raison de la nourrir en votre cœur ; mais elle veut avoir comme compagnes de route l’humilité et la prudence, avec la protection de Dieu. L’histoire des familles offre l’exemple de jeunes époux entrés dans la vie conjugale avec les mêmes dispositions qui vous animent aujourd’hui, et qui ont, au fur et à mesure que le temps passait sur une union si intime et si tendre, laissé naître et grandir un ver corrupteur, et ce ver a dévoré et emporté chaque jour un peu de la fraîcheur et de la force de leur union. C’est le même danger qui te guette, toi aussi, ô beauté de l’univers, comme l’a chanté un grand poète italien :

… il Tempo edace, fatal nemico, colla man rugosa ti combatte, ti vince et ti disface. Egli il color dei giglio e délia rosa toglie aile gote più ridenti, estende dappertutto la falce ruinosa.

(… le Temps vorace, fatal ennemi, de sa main calleuse te frappe, te renverse et te défait. Il ôte la couleur du lys et de la rose aux plus riants visages, abat sur toutes choses sa sinistre faux.) [Monti, Bellezza dell’universo]

C’est ainsi que ces époux sont venus peu à peu à considérer leur lien comme une espèce d’esclavage et ils ont songé et cherché, sinon à le briser, du moins à le relâcher, parce qu’il n’était plus pour eux un lien d’amour. Des exemples si douloureux vont-ils peut-être vous décourager, vont-ils troubler la joie de vos coeurs ? Oh non !

La connaissance que vous avez de vous-mêmes, l’expérience que vous ferez de l’inconstance du pauvre cœur humain, loin d’affaiblir votre confiance, la rendront plus discrète, plus vigilante, plus humble, plus prudente, plus vraie, moins présomptueuse, moins trompeuse, et porteront vos cœurs à recevoir dans un esprit filial les paternels avis où Nous voudrions, pour vous préserver de cette misère conjugale, vous découvrir les racines et les causes d’un aussi déplorable affaissement de la vie commune, et les moyens de prévenir cette chute, de vous en garder et, au besoin, de l’arrêter à temps.

Ce n’est pas en un jour que les cœurs se désunissent, mais insensiblement, et faute du don total de soi-même.

Bien-aimés fils et filles, d’où peut donc provenir ce changement, cette malheureuse évolution ? Cette évolution a-t-elle commencé subitement, par un caprice, par la découverte inattendue d’une incompatibilité de caractère, par quelque tragique incident ? D’ordinaire les cœurs qui étaient, le jour des noces, si fermement et si amoureusement résolus de vivre ensemble, n’entrent pas de cette manière dans cette voie de désaffection et de froide indifférence qui mène pas à pas à l’antipathie, à la désunion et à la séparation morale, triste prélude, trop souvent, d’une rupture plus réelle et plus grave encore. Ces caprices, ces découvertes, ces tragiques incidents qui semblent marquer les débuts de cette évolution, n’ont été de fait que l’occasion qui la révèle et qui en précipite le cours. Sous la cendre perfide couvaient les charbons ardents.

Pénétrez et sondez le fond de ces cœurs. Les séparations morales conscientes, plus ou moins connues du public, ou dissimulées dans le secret du foyer pour sauver jalousement les apparences, ont toujours été précédées d’une dissonance, peut-être imperceptible tout d’abord aux époux eux-mêmes et semblable à l’invisible fêlure d’un beau vase d’albâtre. Si l’amour avait été total, s’il avait été absolu, s’il avait été cet amour qui consiste dans le don de soi, s’il n’avait connu d’autres limites que l’amour de Dieu, ou mieux, si cet amour humain s’était élevé au-dessus des sens pour se fonder sur un commun amour de Dieu total et absolu et pour se fondre en un pareil amour, aucun tumulte du dehors n’en eût alors troublé l’harmonie, aucun heurt ne l’eût brisé, aucun nuage n’en eût obscurci le ciel. La vie d’amour peut elle-même connaître la douleur, mais, saint Augustin le dit en la vigueur coutumière de sa langue, « là où règne l’amour, il n’y a pas de peine, ou si la peine est là, la peine est aimée » [De bono viduitatis, cap 21].

Qui donc a porté à cet amour, à cette union sacrée des âmes, une blessure invisible et souvent fatale ? N’allez pas chercher bien loin. Cherchez tout près, cherchez dans les cœurs : c’est là que se tient l’ennemi, c’est là que se tient le coupable. Aussi divers que sournois dans ses manifestations, c’est l’amour-propre, c’est cet amour de soi qui naît et vit avec l’homme, et qui meurt tout juste avec lui.

« Mais, direz-vous peut-être, faut-il donc nous haïr nous-mêmes ? La nature elle-même ne nous pousse-t-elle point à aimer et à rechercher notre bien ? » Certes, la nature dispose l’homme à s’aimer lui-même, mais c’est en vue de son bien d’homme, en vue d’un bien conforme à la raison. Or, la raison montre à l’homme et à la femme non seulement le bien de l’individu, mais aussi le bien de la famille, lequel devient, grâce à l’union et à la fidélité des époux, le bien même des enfants. Vous pouvez avoir, chers jeunes mariés, un juste amour de vous-mêmes, et vous pouvez en avoir un mauvais : l’amour-propre, ce synonyme le plus décent de l’égoïsme, et qui ne vaut pas mieux. C’est Dieu qui a créé l’homme et la femme. Mais si c’est Dieu qui a fait la nature, ce n’est pas Dieu qui en a fait la corruption : la corruption de la nature vient de la faute d’Eve et d’Adam. Nous devons nous aimer selon la nature que Dieu nous a faite, et non pas selon la corruption que nos premiers parents y ont causée. Nous devons aimer notre âme et notre corps de cet amour de charité que nous portons aux choses de Dieu et à Dieu lui-même, de cet amour qui veut se répandre et qui vous lie à votre conjoint et à votre prochain. Mais quel est cet amour ? C’est un amour qui sauve notre âme, qui sauve l’union des cœurs dans la vie commune et dans la famille ; c’est un amour qui hait la corruption de l’âme en ce monde afin de sauver l’âme pour la vie éternelle, selon cette parole de Jésus : Qui odit animam suam in hoc mundo, in vitam aeternam custodit eam, « celui qui hait sa vie en ce monde, la conservera pour la vie éternelle » (Jn 12,25).

Contre cet amour sacré et si salutaire se dresse un autre amour, un amour pervers, et « celui qui aime sa vie » d’un pareil amour « la perdra » : Qui odit anima suam, perdet eam (ibid.). Cet amour, quel est-il ? C’est l’amour de corruption, c’est l’égoïsme, c’est l’amour-propre, source de tout mal, et l’angélique saint Thomas dit avec raison que « l’amour de soi est la racine de toute iniquité » [In Epist. II Tim. 3, 2 ; cap. 3, lect. I.]. Nous vous dénonçons cet amour, chers jeunes époux, comme le plus grand ennemi de votre union, comme le venin de votre amour sacré. Ce double égoïsme des conjoints a horreur du sacrifice de soi et il ne saurait établir entre les époux cette sainte amitié où ils veulent l’un et l’autre les mêmes choses et où ils mettent tout en commun, joie et douleur, peine et réconfort, besoin et secours. L’amour-propre désunit la vie commune ; et si l’égoïsme du mari n’égale pas toujours l’égoïsme de la femme, il arrive que les deux égoïsmes font alliance dans la faute.

L’amour-propre est un grand séducteur, c’est l’aliment de toutes les passions humaines. Centre de toutes les pensées, de tous les désirs, de tous les mouvements, il en vient souvent à se dresser comme une idole et à recevoir le culte du beau dont l’œil se repaît, de l’harmonie qui flatte les oreilles, de la douceur qui délecte le goût, du parfum qui charme l’odorat, de la mollesse qui caresse le toucher, de la louange et de l’admiration qui finissent par engluer le cœur. C’est vers son propre plaisir, son propre avantage, ses propres commodités que l’amour désordonné tourne la pensée, l’action, la vie ; il obéit aux appétits déréglés, et non pas à la raison, non pas aux inspirations de la grâce ; il n’a que dédain pour ses devoirs envers Dieu, pour ses devoirs envers le compagnon ou la compagne de sa vie. Or la vie conjugale, le lien indissoluble du mariage exigent des époux qu’ils sacrifient l’amour-propre au devoir, à l’amour de Dieu — à cet amour qui a élevé et consacré le battement de vos deux cœurs — et à l’amour des enfants, pour lesquels vous avez reçu la bénédiction du prêtre et du ciel.

Épouses, ne fuyez pas la douleur : elle peut assombrir un instant votre visage, mais elle vous conduira à la joie du berceau. Pensez donc à la joie du berceau, à ce vagissement qui fait tressaillir votre cœur, à ces lèvres d’enfant qui cherchent votre sein, à cette menotte qui vous caresse, à ce sourire d’ange qui vous met en paradis. Que devant le berceau de votre enfant, chers jeunes époux, votre amour reçoive une nouvelle consécration dans l’immolation de votre amour-propre et de tous ses rêves, et que votre amour de père et de mère chasse tous les nuages, ainsi que le brouillard se disperse et s’évanouit au soleil levant.

Cet amour-propre, bien-aimés fils et filles — Nous Nous sommes contenté aujourd’hui d’en montrer en traits généraux les dangers dont il menace votre union indissoluble, et Nous Nous réservons d’en parler avec plus de détails lors de la prochaine audience — cet amour-propre, c’est par le sacrifice que vous le vaincrez. Le sacrifice doit accompagner jour par jour votre communauté de vie conjugale ; la peine et la joie se mêlent dans le sacrifice, et il trouve son réconfort et son soutien dans la prière et dans la grâce de Dieu, dans cette grâce dont Nous implorons sur vous la puissance et l’abondance en vous accordant de toute l’effusion de Notre âme Notre paternelle Bénédiction apostolique.

Les conduites insidieuses de l’amour propre

[Discours aux jeunes époux du 8 juillet 1942.]

Mesquines exigences de l’égoïsme. L’amour-propre semble dormir aussi longtemps que les autres mettent leur pensée et leur soin, par devoir ou pure bonté, à en satisfaire les convoitises, les aspirations et les besoins. Souvent, sans presque y faire attention, les futurs époux ont vécu l’un et l’autre, jusqu’à leur mariage, du travail de leur père et des soins de leur mère, tranquillement habitués qu’ils étaient dès leur bas âge et même au temps de leur adolescence à compter sur leurs parents et sur les autres personnes de la maison. Mais voilà que maintenant l’un et l’autre doivent s’oublier un peu soi-même pour se dévouer au bien de leur communauté. Alors on commence à comprendre ce qu’il en coûtait de travaux et de fatigues à son père, quelle incessante abnégation animait le dévouement de sa mère, et avec quelle facilité celui qui écouterait la nature égoïste laisserait aux autres le soin et le souci de penser à tout. Ne voyez-vous point que c’est là le chemin par où s’insinue dans l’amour vrai l’amour désordonné de soi-même ? Ce n’est encore là qu’une légère fêlure dans l’amour, mais déjà elle l’entame. Apprenez du Coeur de Jésus la générosité dans le sacrifice, cette générosité qui bride les exigences de l’amour-propre par la complaisance et courtoisie de l’affection.

Mesquines tyrannies de l’égoïsme. S’il n’y a que l’amour vrai qui conduise à une noble et profonde communauté de sentiments, l’amour-propre, lui, fait consister cette conformité dans la pleine soumission et subordination de l’autre partie à ses goûts à lui et à ses propres répugnances. Il le remarque si peu lui-même que dans le désir de faire quelque cadeau ou plaisir il consultera plutôt ses préférences personnelles que celles de celui ou de ceux qu’il entend contenter. Les échanges de vues, qui élargiraient l’horizon de l’un et l’autre, conduisent aux discussions, et les discussions cèdent bientôt la place aux définitives sentences de l’amour-propre tyrannique ; et pourtant la légère fêlure du début semblait laisser la surface parfaitement lisse. L’humilité de Jésus vous apprendra à vaincre l’orgueilleuse prétention de dominer en tout et jusque dans les petites contestations et préférences, et ce ne sera pas là une médiocre victoire sur l’amour-propre.

Mesquines cruautés de l’égoïsme. Nul n’est parfait ici-bas. Souvent l’amour est aveugle durant le temps des fiançailles : il ne voyait pas les défauts ou les prenait pour des vertus. Mais l’amour-propre est tout yeux : il observe et découvre, quand même il n’a nullement à en souffrir, les plus légères imperfections, les plus inoffensives bizarreries du conjoint. Pour peu qu’elles lui déplaisent ou simplement qu’elles le gênent, il les relève aussitôt par un regard doucement ironique, puis par une parole légèrement piquante, peut-être par une cinglante raillerie en présence d’autres personnes. Il est seul à soupçonner si peu quel dard il lance, quelle blessure il ouvre ; mais lui, il s’irrite dès que les autres, même sans dire un mot, s’aperçoivent de ses défauts, si pénibles qu’ils soient à autrui. Simple fêlure encore ? Ce ne sont certes pas là ces courtoises et douces manières dont le Cœur de Jésus nous donne l’exemple, lui qui, dans son patient amour, nous pardonne tant de choses à nous-mêmes.

Si l’égoïsme ne domine que dans un cœur, l’autre en garde une secrète blessure dans sa profonde et docile vertu. Mais deux égoïsmes en viennent-ils à se dresser l’un contre l’autre, c’est la tragique guerre, c’est l’entêtement farouche où s’incarne l’amour de soi et de son propre jugement. Oh ! que de sagesse dans les réflexions et les conseils de l’Imitation du Christ : « Plusieurs se recherchent secrètement dans ce qu’ils font, et ils l’ignorent. Ils semblent affermis dans la paix, lorsque tout va selon leurs désirs ; mais éprouvent-ils des contradictions, aussitôt ils s’émeuvent et tombent dans la tristesse… Appliquez-vous à supporter patiemment les défauts et les infirmités des autres, quels qu’ils soient, parce qu’il y a aussi bien des choses en vous que les autres ont à supporter… Nous aimons que les autres soient exempts de défauts, et nous ne corrigeons pas les nôtres. » [L. I, chap. XIV et XVI.]

En soi, pour des époux qui unissent leurs vies, rien d’étonnant qu’il y ait des différences de tempérament et de caractère, et elles ne leur causent aucune surprise lorsqu’ils les découvrent : elles restent dans les limites et les règles de la bonne entente. Aussi arrive-t-il que des caractères pourtant divers s’allient et se complètent à merveille dans un mutuel perfectionnement. Mais dès que l’un des conjoints ou l’un et l’autre refusent de céder en des choses futiles, en des questions de pur goût, en des désirs tout à fait personnels, c’est alors que commence le malheur. C’est déjà une fêlure : l’œil ne parvient pas à la découvrir, mais, au moindre heurt, le vase ne rend plus le même son. La fêlure s’élargit ; les disputes se font plus fréquentes et plus vives ; même si la rupture n’est pas encore consommée, il n’y a plus qu’une communauté tout extérieure, au lieu de cette union de deux vies qui gagne le fond des cœurs. Qu’en penseront, qu’en diront les enfants ? Les scènes dont ils sont témoins, quels ravages ne causeront-elles pas dans leur âme et dans leur amour ! Et si la maison est déserte d’enfants, quel tourment que la vie des époux ! Qui peut voir ou prévoir à quels résultats conduisent parfois les mesquines cruautés de l’amour-propre ?

Les drames et les tragédies de certaines familles vous auront sans doute avertis, car l’histoire est le témoin des temps et la maîtresse de la vie ; vous pressentez et vous préparez dans vos cœurs le moyen de ne point tomber dans une erreur si fatale, vous voulez prévenir une si déplorable évolution de votre amour, courageux et fermement résolus que vous êtes à arrêter le mal et à le couper à sa racine, si par malheur vous le sentiez lever en vous. Quel est ce moyen et quelle est cette résolution ? Cette résolution et ce moyen, c’est de vous décider, c’est d’apprendre, dès aujourd’hui, à renoncer à vous-mêmes, à dominer et à dompter votre amour-propre par un amour agissant, par un généreux esprit de sacrifice, dans une union assidue avec Dieu — secret qui ne paraît pas au-dehors — et cela dans les grandes choses et dans les grandes contrariétés autant que dans les petits incidents, ennuis, déplaisirs et fatigues de la vie quotidienne, qui ne sont quelquefois pas moins ardus et pénibles à supporter. Conquérez l’habitude de la patience, du support et du pardon mutuel, et vous deviendrez maîtres de votre amour-propre ; la victoire remportée sur vous-mêmes ne sera plus un renoncement, mais une acquisition. Alors, d’instinct, pour ainsi dire, et comme par un mouvement naturel, chacun de vous fera siens les jugements, les goûts, les inclinations de son conjoint ; et ces jugements, ces goûts, ces inclinations perdront de leur tranchant, se poliront, s’embelliront, s’enrichiront dans l’harmonie, au profit des deux époux. Aucun d’eux n’y perdra, et même il en résultera cette abondance de fruits qui naît de la collaboration, de cette collaboration dont nous avons naguère parlé à un autre groupe de jeunes mariés.

Il est vrai que ces concessions, qui facilitent dans la diversité des caractères la communauté des pensées et des sentiments, ont leurs limites. Plaise à Dieu que vous n’ayez jamais à en faire la douloureuse expérience ! Ce sont des limites marquées par le devoir, la vérité, la morale, par des intérêts sacrés. Nous faisons avant tout allusion, vous le comprenez, à la sainteté du mariage, à la foi et à la pratique religieuse, à la bonne éducation des enfants. Y a-t-il conflit en ces matières, la fermeté devient une obligation indiscutable. Mais si ces grands et solennels principes ne sont pas en jeu et que votre vertu vous ait amenés à faire joyeusement ces concessions réciproques si utiles à la paix des foyers, il sera bien difficile que naisse un conflit et il n’y aura pas lieu d’une intransigeante opposition. Les occasions de conflits seront encore plus réduites, si, au lieu de se laisser séduire par des considérations toutes extérieures et secondaires ou par des intérêts vulgaires, si au lieu de s’engager à la légère et avec précipitation, les fiancés ont pris avant le mariage le temps de se mieux connaître ; s’ils n’ont pas fermé l’oreille aux sages avis ; s’ils se sont assurés que les divergences de caractère dont Nous venons de parler n’étaient pas incompatibles. En de pareilles conditions, s’il venait à se montrer en l’un des époux quelque variation ou altération, même légère, d’idées, de tendances, d’affection, le cœur de l’autre, par son dévouement inaltérable, par sa patiente longanimité, par ses attentions courtoises et délicates, saura aisément retenir ou reconduire dans l’union conjugale l’esprit hésitant et la volonté chancelante de son conjoint. Le mari verra en sa femme se développer le sérieux et disparaître la frivolité, et il n’oubliera pas avec les années le conseil du Prophète : « Ne sois point infidèle à la femme de ta jeunesse» (Ml 2,15). La femme verra en son époux se raffermir la foi et la fidélité non moins que l’affection et elle le gagnera à une dévotion solide et aimable. Ils rivaliseront dans leurs désirs de rendre le foyer domestique paisible, gai et plaisant, de sorte qu’ils ne songeront ni l’un ni l’autre à chercher ailleurs une compensation, du repos ou des divertissements ; et l’amour-propre, source de tous les troubles, ne sera pas une menace pour l’ordre et la tranquillité de la famille. Le Cœur de Jésus y régnera en souverain et il en garantira la vraie, l’intime, l’indestructible félicité.

Puisse votre union et votre amour porter leurs fruits, chers jeunes époux, puisse une frétillante couronne d’enfants, tels les rameaux de l’olivier, entourer votre table ! C’est le vœu paternel que Notre âme présente à Dieu avec effusion, tandis que Nous vous donnons de tout cœur Notre Bénédiction apostolique.