
Nous célébrons le mois du Sacré-Cœur en nous conformant spécialement à ses plus intimes dispositions. Jésus nous a indiqué clairement ce qu’il désire particulièrement de nous : « Ceci est mon commandement, que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande. » [Jean XV,12-14].
Nous sommes souvent très défaillants dans ce domaine, nous n’arrivons pas à voir chez notre prochain l’âme que Jésus-Christ aime, nous n’arrivons pas à nous adapter à son caractère, à supporter ses défauts, à nous dépenser sérieusement pour son bien. Nous multiplions les prétextes pour nous en éloigner, ne sachant vaincre nos propres passions. Pourtant c’est ce prochain que Jésus nous donne afin que nous puissions mettre en acte notre amour pour Lui. Objet concret, que nous voyons et avec qui nous pouvons interagir quotidiennement.
Dans l’écrit proposé, Dieu le Père parle à sainte Catherine de Sienne du rôle essentiel du prochain dans notre vie, tant, tristement, dans l’accomplissement du mal, que surtout dans la pratique de chaque vertu. « Dès que l’âme m’aime, elle aime le prochain, sans cela son amour ne serait pas véritable ; car mon amour et l’amour du prochain ne font qu’un. » Incitons-nous donc, spécialement au cours de ce mois, à une méditation assidue qui nous permette de nous introduire dans l’esprit de Jésus-Christ (si différent de celui auquel nous sommes inclinés par notre nature blessée), à prier avec ferveur pour le bien spirituel et temporel du prochain, et à mettre en œuvre une charité concrète, dans ses multiples manifestations.
Extraits du
Dialogue de sainte Catherine de Sienne
à propos de la charité fraternelle
Introduction. VII. Les vertus s’accomplissent par le moyen du prochain.
1.- Je t’ai dit que tous les péchés se font par le moyen du prochain ; leur cause est dans le défaut de la charité, qui seule fait naître, vivifie et développe toute vertu. L’amour-propre qui détruit la charité et l’amour du prochain, est le principe et le fondement de tout mal. Le scandale, la haine, les cruautés, toutes les fautes viennent de cette racine mauvaise, qui empoisonne le monde entier, et qui trouble le corps de la sainte Église et toute la chrétienté.
2.- Je t’ai dit que les vertus avaient leur fondement dans l’amour du prochain, parce que c’est la charité qui donne la vie à toutes les vertus ; il est impossible d’acquérir aucune vertu sans la charité, c’est-à-dire sans mon amour.
3.- Dès que l’âme se connaît, elle trouve l’humilité et la haine de la passion sensitive, parce qu’elle connaît la loi mauvaise, qui captive la chair et combat sans cesse l’esprit. Elle conçoit alors de la haine et de l’horreur contre la sensualité, et elle s’applique avec zèle à la soumettre à la raison.
4.- Tous les bienfaits qu’elle a reçus de moi lui font comprendre la grandeur de ma bonté, et l’intelligence qu’elle en a lui donne l’humilité, parce qu’elle sait que c’est ma grâce seule qui l’a tirée des ténèbres et lui procure la clarté de cette lumière. Dès qu’elle a reconnu ma bonté, elle aime d’une manière désintéressée, quant à son utilité particulière ; d’une manière intéressée quant à la vertu qu’elle a embrassée pour moi, parce qu’elle sait qu’elle ne me serait point agréable si elle n’avait pas la haine du péché et l’amour de la vertu.
5.- Dès qu’elle m’aime, elle aime le prochain, sans cela son amour ne serait pas véritable ; car mon amour et l’amour du prochain ne font qu’un. Plus une âme m’aime, plus elle aime le prochain, parce que l’amour qu’on a pour lui procède de mon amour.
6.- C’est là le moyen que je vous ai donné pour que vous exerciez et cultiviez en vous la vertu. Votre vertu ne peut m’être utile, mais elle doit profiter au prochain. Vous montrez que vous avez ma grâce en m’offrant pour lui de saintes prières et les désirs ardents que vous avez de mon bonheur et du salut des âmes.
7.- L’âme qui est amoureuse de ma vérité ne cesse jamais d’être utile aux autres en général et en particulier, peu ou beaucoup, selon la disposition de celui qui reçoit, et selon l’ardent désir de celui qui demande et me force de donner. Je te l’ai dit, en t’expliquant que, sans l’ardent désir, la peine ne pouvait suffire, à expier la faute.
8.- Lorsque l’âme possède cet amour qu’elle puise en moi et qu’elle étend au prochain et au salut du monde entier, elle cherche à faire partager aux autres les avantages et la vie de la grâce qu’elle en retire. Elle s’applique à satisfaire aux besoins particuliers de ceux qui l’entourent. Elle montre la charité générale pour toutes les créatures. Elle veut servir ses proches en leur communiquant, selon leur nombre et leur mesure, les grâces dont je l’ai faite dépositaire et ministre. Car j’ai charge les uns de faire le bien dans l’enseignement de la doctrine, sans avoir égard à leurs intérêts, et j’ai chargé les autres de le faire par les saints exemples que vous étés tous obliges de donner pour l’édification du prochain.
9.- Ces vertus et bien d’autres, qu’il serait trop long de nommer, sont les fruits de l’amour véritable du prochain, je les donne à chacun d’une manière différente, afin qu’étant partagées entre tous, la vertu et la charité naissent de leur harmonieux ensemble.
10.- J’ai donné une vertu à celui-ci, et une autre vertu à celui-là ; mais aucune vertu ne peut être parfaite sans qu’on ait à un certain degré les autres ; car toutes les vertus sont liées ensemble, et chaque vertu est le commencement et le principe des autres. À l’un je donne la charité, à l’autre la justice, l’humilité ou une foi vive, la prudence, la tempérance, la patience ou la force. Je diversifie ainsi mes dons dans les âmes, distribuant à toutes des grâces spéciales. Mais dès que l’âme possède une vertu qu’elle pratique et qu’elle développe de préférence, cette vertu entraîne naturellement les autres ; car, comme je l’ai dit, toutes les vertus sont liées par les liens de la charité.

Sainte Catherine offre un manteau à Jésus
caché sous les traits d’un mendiant.
11.- Mes dons sont temporels ou spirituels. J’appelle temporels toutes les choses nécessaires à la vie de l’homme, et ces choses je les dispense avec une grande inégalité. Je ne les donne pas toutes à un seul, afin que des besoins réciproques deviennent une occasion de vertu et un moyen d’exercer la charité. II m’était très facile de donner à chacun ce qui est utile à son corps et à son âme ; mais j’ai voulu que tous les hommes eussent besoin les uns des autres pour devenir ainsi les ministres et les dispensateurs des dons qu’ils ont reçus de moi. Que l’homme le veuille ou non, il est forcé d’exercer la charité envers son prochain : seulement, si cette charité ne s’exerce pas par amour pour moi, elle ne sert de rien dans l’ordre de la grâce.
12.- Ainsi tu vois que c’est pour organiser la charité que j’ai rendu les hommes mes ministres, et que je les ai placés dans des états et des rapports si différents. Il y a bien des manières d’être dans ma maison, et l’amour est la seule chose que je vous demande ; car c’est en m’aimant qu’on aime le prochain, et celui qui aime le prochain accomplit la loi ; quiconque possède l’amour rend avec bonheur à son prochain tous les services qu’il peut lui rendre.
Traité de la discrétion. LXIV. En aimant Jésus imparfaitement, on aime imparfaitement le prochain.- Signes de cet amour imparfait.
1.- Je veux que tu saches que toute imperfection et toute perfection qui se manifestent et s’acquièrent en moi, se manifestent et s’acquièrent par le moyen du prochain. C’est ce qu’éprouvent les âmes simples qui aiment les créatures d’un amour spirituel. Si l’on m’aime d’un amour pur et désintéressé, on aime de même le prochain.
2.- Quand on remplit un vase à une fontaine, si on le retire de la fontaine pour boire, le vase est bientôt vide, mais si l’on boit en tenant le vase dans la fontaine, il ne se vide pas, mais il est toujours plein. Il en est de même de l’amour spirituel ou temporel du prochain, il faut y boire en moi, sans le tirer à soi.
3.- Je vous demande que vous m’aimiez comme je vous aime. Vous ne pouvez le faire complètement, puisque je vous ai aimés sans être aimé. L’amour que vous ayez pour moi est une dette que vous acquittez, et non pas une grâce que vous m’accordez. L’amour que j’ai pour vous au contraire est une grâce, et non une dette.
4.- Vous ne pouvez donner me rendre l’amour que je réclame, et cependant je vous en offre le moyen dans votre prochain : faites pour lui ce que vous ne pouvez faire pour moi. Mon Fils l’a montré lorsqu’il disait a Paul qui me persécutait : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes tu ? » (Actes IX, 4). Il le disait parce que Paul me persécutait en persécutant mes fidèles.
5.- Il faut que votre amour soit pur et qu’avec cet amour dont vous m’aimez, vous aimiez les autres. Sais-tu, ma fille, comment on reconnaît que l’amour spirituel dont on aime n’est pas parfait ? Il est imparfait si l’âme souffre quand il lui semble que la créature qu’elle aime ne répond pas à son amour ou qu’elle n’en est pas aimée autant qu’elle croit l’aimer. Si elle souffre de la perte de sa présence, de ses consolations, ou de la préférence qu’elle donne à un autre.
6.- C’est à cela et à beaucoup d’autres choses semblables qu’on voit l’imperfection de l’amour que l’âme a pour moi et pour le prochain. Elle boit alors dans le vase hors de la fontaine, quoique l’amour l’ait rempli de moi. Mais parce qu’elle m’aime encore imparfaitement, elle montre qu’elle aime imparfaitement aussi le prochain. Cela vient de la racine de l’amour-propre spirituel, qui n’est pas encore arrachée.
7.- Je permets souvent ces épreuves de l’amour pour que l’âme se connaisse dans son imperfection. Je lui retire ma présence sensible pour qu’elle se renferme dans la connaissance d’elle-même, et qu’elle acquière ainsi la perfection. Je reviens ensuite avec une plus abondante lumière, avec une connaissance plus grande de ma vérité, pourvu qu’elle soit persuadée que c’est par ma grâce seulement qu’elle pourra tuer sa volonté.
8.- Qu’elle ne cesse jamais de travailler à sa vigne, d’en arracher les épines des pensées inutiles, et d’y mettre les pierres des vertus affermies dans le sang de Jésus crucifié, qu’elle a trouvées en allant par le pont de mon Fils bien-aimé. Car je te l’ai dit, si tu te le rappelles bien, sur ce pont de la doctrine de ma Vérité sont les pierres fondées sur la vertu de son sang, et les vertus vous donnent la vie par la vertu du sang.