Abbé Paul Boulin (1875-1933), membre du Sodalitium Pianum, in memoriam

Le 4 juillet 1933 mourrait l’abbé Paul Émile Boulin, « principal représentant du Sodalitium Pianum en France (les Pères Saubat et Maignen ayant vécu à Rome) et l’ami intime de Mgr Benigni jusqu’en 1929 (c’est leur jugement sur le Concordat en Italie qui les divisera). Émile Poulat [1] a fait justice de nombreuses calomnies et fausses informations qui, paresse ou malhonnêteté intellectuelle, courent sur l’abbé Boulin » [2].

Il naquit le 8 juillet 1875 à Arcis-sur-Aube, petit village à proximité de la ville de Troyes. Ses parents étaient sans doute très catholiques et d’une origine modeste. Après ses humanités, probablement achevées à Troyes même, Paul entra au séminaire [3].

Sa vocation d’écrivain se révéla très tôt. Encore séminariste, à l’âge de 22 ans, il recevait de la Société académique de l’Aube, une médaille de vermeil et un prix de 50 francs pour une étude sur L’Art troyen au XVIIe siècle. Il fut ordonnée prêtre le 24 juin 1898 à Troyes.

En juillet, il est nommé curé à Faux-Villecerf (Aube). Il devient le voisin de l’éminent curé de Mesnil-Saint-Loup, le père Emmanuel, de 30 ans son aîné, qui exerça une profonde influence sur lui : « Nul doute que les conseils du vétéran, qui avait pris soin de son troupeau… n’aient contribué à imprimer profondément dans l’esprit malléable du jeune prêtre… l’amour de l’Église et donc de Rome garante de son unité, le souci de la fermeté doctrinale, le refus des concessions aux déviations et aux accommodements opportunistes ; toutes tendances qu’il sera heureux de retrouver et de servir chez le grand pape saint Pie X, aux prises avec l’hérésie moderniste » [4]. Le 25 août 1901, l’abbé Boulin est transféré à une autre paroisse tout proche, mais un peu plus importante (Valladin). Il n’y reste qu’une année, et s’y prépare à un autre apostolat plus en rapport avec ses capacités et ses goûts. À la rentrée scolaire d’octobre 1902, il se trouve à Paris, directeur de division à l’École Bossuet, un externat de lycéens. Mais, sans qu’on sache pourquoi, quatre ans plus tard, on le trouve curé du très modeste village de Villotran (Oise).

À Villotran, L’abbé Boulin ne restera que deux ans (1906-1908), mais il y affirme ses talents littéraires, en publiant en particulier plusieurs romans catholiques.


L’abbé Paul Boulin
le 21 octobre 1930.

Ces publications, qui ne manquent pas de valeur littéraire, sont remarquées, même à Paris, où l’abbé réapparaît dès la fin de 1908. Il y fait ses débuts officiels dans le journalisme, d’abord comme secrétaire de rédaction des Dimanches littéraires, ensuite comme rédacteur (Paris, novembre 1908) de L’Univers (jadis le journal de Louis Veuillot), où il signe Roger Duguet. Il écrit le 10 décembre 1909 à ce sujet : « Je reste presque seul à L’Univers, et ce que j’y signe n’est presque rien au prix de ce que j’y écris, et ce que j’y écris au prix de la copie que je dois mettre au point. Vous avez dû suivre notre évolution assez rapide à L’Univers. Ne croyez pas qu’elle ait été spontanée. Les nouvelles directives pontificales sont très nettes, et Rome est décidée à aller jusqu’au bout contre le modernisme. Il faut être catholique jusqu’au bout contre le modernisme, le libéralisme. Bien à l’improviste, je vous assure, je me trouve engagé dans cette bagarre, et j’y joue un rôle que je n’aurais pas prévu, il y a six mois. Il est beaucoup trop gros, je le sais, pour mes épaules qui risquent d’en pâtir ».

Il en devient secrétaire général en mars 1912, alors qu’il est racheté par un groupe monarchiste tendance Action Française. « Il se plie mal à la nouvelle orientation et reçoit son congé en novembre » [5].

« À cette époque l’abbé Boulin fait déjà partie du Sodalitium Pianum, et peut donc collaborer à la revue catholique intégrale contrôlée par le S.P., La Vigie (5/12/1912-6/8/1914) dont “Roger Duguet” est secrétaire général. Saint Pie X encourage la revue de sa bénédiction apostolique (26 mars 1913) mais le cardinal Amette, archevêque de Paris, ne partage pas les vues du Pape et pour faire éloigner l’abbé de Paris, siège de La Vigie, il le fait rappeler dans son diocèse d’origine où il est nommé curé de Saint-Pouange (155 habitants !) » [2]. Rappelons, à la suite de l’historien É. Poulat, sa prompte obéissance : « ‘On m’a relégué là, j’y suis allé. Mais personne n’ignore que la paroisse n’existe que comme expression géographique. Ni au point de vue liturgique ni au point de vue canonique, il n’y a là l’ombre d’un organisme religieux’, écrira-t-il à l’évêché le 26 février 1914. Il y était arrivé dès la mi-janvier (avec sa mère et sa nièce [6]). ‘Je crois que tout le monde sera forcé de s’incliner devant votre esprit sacerdotal et que le moment viendra où on rendra justice à vos mérites en s’appuyant sur la façon dont vous avez supporté l’épreuve. J’ai dit l’autre jour à l’archevêché que beaucoup de ceux qui vous attaquent n’auraient pas eu la même vertu’, lui écrira, le 5 février 1913, Mgr Baudrillart, recteur de l’Institut catholique et censeur de La Vigie » [7].

« Il reçoit à sa cure des amis d’autrefois. Mgr Benigni, un collaborateur intime du pape Pie X, y est parfois l’hôte bienvenu. Lorsque, en juillet 1914, l’évêque, pour le paralyser davantage, le veut, malgré lui, déplacer à une autre paroisse, un peu plus importante (Savière, Aube), il ne montre qu’une obéissance virile : ‘Puisque Votre Grandeur veut bien me faire rappeler, peut-être un peu durement, que j’appartiens au diocèse, je ne crois pas indiscret de lui rappeler qu’en réalité, je fais tous les jours à cet honneur les plus durs sacrifices en tout genre. Il va d’ailleurs sans dire que s’il s’agissait, en réalité, non d’une offre, mais d’un ordre, Votre Grandeur n’aurait pas encore une fois de fils plus soumis. Après l’avoir suppliée de ne pas m’imposer cette nouvelle épreuve, mon premier mouvement serait de lui obéir, sans vouloir même songer aux plus respectueux des moyens de droit pour échapper à sa volonté’ » [8].

« ‘Dès la déclaration de guerre une perquisition est ordonnée à son domicile et il est muté du service auxiliaire (23e section d’infirmiers militaires [9]) à l’armé active. Démobilisé en 1919, il est nommé professeur au collège diocésain de Troyes. La mort du cardinal Amette (août 1920) lui permet de revenir à Paris : il lance en 1921 une revue bimensuelle, L’Actualité catholique, bientôt suspendue d’ordre du Saint-Siège’ [10], malgré la protection du cardinal archevêque de Paris, Mgr Louis-Ernest Dubois. Cette suspension advient suite à la campagne contre le Sodalitium Pianum menée en France et à Rome par les jésuites et le Père Fernand Mourret, qui aboutit à la dissolution définitive de l’association le 8 décembre 1921. Dans ce que nous pourrions appeler un excès de légitime défense, l’abbé Boulin publie alors sous le pseudonyme d’I. de Récalde une série de brochures antijésuites [11] dont une seulement fut mise à l’Index en 1923. Entre-temps, de 1922 à 1929, il est le rédacteur principal de la Revue Internationale des sociétés secrètes de Mgr Ernest Jouin, où il signe souvent Pierre Colmet, revue plusieurs fois encouragée aussi par Benoît XV et par le secrétaire d’État, le cardinal Gasparri, qui avaient pourtant demandé la dissolution du S.P. Opposé, comme nous l’avons vu, aux accords du Latran [12], en juin 1929 il se retire à Moussey (Aube), où jusqu’à sa mort, il continuera d’écrire (par exemple dans les Cahiers antijudéo-maçonniques) »[13].

Il faut aussi signaler sa participation à la rédaction des brochures Vérités, probablement jusqu’à sa mort, sous le pseudonyme collectif de Luc-Verus, « autrement dit le trio des ex-membres du Sodalitium, Boulin, Rocafort et Merlier » [14].

Le 29 décembre 1929, écrivant à son évêque, il peut ainsi témoigner : « Je n’ai, Dieu merci, rien à me reprocher quant à la correction de ma vie sacerdotale. Je n’ai jamais rien fait pour l’argent, les places ou la faveur. À l’heure où Dieu seul me reste, je me réjouis, au contraire, de n’avoir gagné à ce dur service pas même une paisible retraite » [15].

En 1931 il doit encore se défendre contre des accusations de diffamation venant de l’abbé Jean Rivière, mais finalement ses adversaires doivent déférer au désir de paix de l’évêque de Troyes, Mgr Maurice Feltin [16].

Son état de santé n’est pas bon, il souffre depuis quelques années de rhumatismes et de crises cardiaques. Il meurt à Moussey, après une longue maladie et la pieuse réception des sacrements.


Notes

[1] Émile Poulat, Intégrisme et catholicisme intégral, Casterman, 1969, p. 73, note 18.

[2] Sodalitium fr n°60 p. 31.

[3] Voilà les jugements des supérieurs sur le jeune abbé Boulin au séminaire :

« Caractère : très bon. Fier. Original ;

Piété : (aucune remarque) ;

Conduite : bonne ;

Talents : au-dessus de l’ordinaire ;

Application : inconstante ;

Prédication : très bien s’il s’en donne la peine ;

Chant : faible ;

Cérémonies : faible ;

Santé : faible ».

Lucien Ceyssens, L’abbé Paul Boulin (1875-1933) (pseudonymes: R. Duguet et I. de Récalde) écrivain troyen, à l’histoire étrange, in Bulletin de l’Institut Historique Belge de Rome LXX, 2000, p. 339.

[4] Un curé de l’Aube polémiste et romancier: l’abbé Paul Boulin (1875-1933), 8 p. dactylographiées, 1970, par M. de Moreau chancelier de l’évêché de Troyes ; étude jamais publiée mais qui a servi à la rédaction de l’article de Lucien Ceyssens, L’abbé Paul Boulin (1875-1933) (pseudonymes: R. Duguet et I. de Récalde) écrivain troyen, à l’histoire étrange, in Bulletin de l’Institut Historique Belge de Rome LXX, 2000, pp. 337-348. Beaucoup d’informations particulières de sa vie nous viennent de cet article, pour ne pas alourdir le texte nous n’avons pas systématiquement indiqué en note les détails qui nous viennent de cette étude.

[5] É. Poulat, op. cit. pp. 70, 343-345. Lucien Ceyssens, op. cit. p. 342.

[6] Lucien Ceyssens, op. cit. p. 342.

[7] É. Poulat, op. cit. p. 262.

[8] Lucien Ceyssens, op. cit. p. 343.

[9] Cf. https://gw.geneanet.org/panolpe?lang=fr&p=paul+emile&n=boulin

[10] É. Poulat, Intégrisme et catholicisme intégral p. 72. L’Actualité catholique hebdomadaire parut en 1921 du 26 février au 2 juin, elle annonce sa cessation dans son n° 14, « sur le désir formel du Saint-Siège » (p. 43).

[11] Cf. à ce sujet le chapitre intitulé « L’histoire de la Compagnie de Jésus d’après I. de Récalde » dans le n° 73 de Sodalitium fr., Numéro spécial en défense de Mgr Umberto Benigni, pp. 143-145. Notons spécialement cette remarque de l’abbé Ricossa : « À mon avis Mgr Benigni fournissait à son confrère français la copieuse documentation d’archives, parfaitement accessible pour l’historien de profession qu’il était : les propositions exprimées par le prélat de traiter précisément de ces sujets dans sa Storia Sociale della Chiesa portent à le croire, de même que le fait que la publication des opuscules cessa après 1929, année de la rupture entre Benigni et Boulin (exception faite pour une réédition, en 1930) ».

[12] Pour plus de détails sur la position de l’abbé Boulin au sujet du concordat et son désaccord avec Mgr Benigni cf. Sodalitium fr. n° 73, Numéro spécial en défense de Mgr Umberto Benigni pp. 95-97.

[13] Sodalitium fr n°60 p. 31-32.

[14] Sodalitium fr. n° 73, Numéro spécial en défense de Mgr Umberto Benigni p. 153

[15] Lucien Ceyssens, op. cit. p. 347

[16] É. Poulat, Intégrisme et catholicisme intégral p. 350 et Lucien Ceyssens, op. cit. pp. 347-348. Il s’agissait d’un article critique publié dans la R.I.S.S., contre le livre de Jean Rivière, Le modernisme dans l’Église, qui ne plut pas à ce dernier.