Pratique du Temps de Noël

(Extrait de L’année liturgique de Dom Prosper Guéranger)

Le moment est venu où l’âme fidèle va recueillir le fruit des efforts qu’elle a faits dans la carrière laborieuse de l’Avent, pour préparer une demeure au Fils de Dieu, qui veut prendre naissance en elle. Le jour des noces de l’Agneau est arrivé, et l’Epouse s’est préparée (1). Or, l’Epouse, c’est la sainte Eglise ; l’Epouse, c’est toute âme fidèle. L’inépuisable Seigneur se donne tout entier, et avec une particulière tendresse, à tout le troupeau et à chacune des brebis du troupeau. Quelle parure revêtirons-nous donc pour aller au-devant de l’Epoux? Quelles perles, quels joyaux orneront nos âmes dans cette entrevue fortunée ? La sainte Eglise, dans sa Liturgie, nous instruit sur ce point ; et nous ne pouvons mieux faire, sans doute, que de l’imiter en tout, puisqu’elle est toujours agréée, et qu’étant notre Mère, nous la devons écouter sans cesse.

Mais avant de parler de l’Avènement mystique du Verbe dans les âmes, avant de raconter les secrets de cette sublime familiarité du Créateur et de la créature, traçons d’abord, avec l’Eglise, les devoirs que la nature humaine et chacune de nos âmes ont à rendre à l’Enfant divin que tes cieux nous ont enfin donné comme une rosée bienfaisante.

Durant l’Avent, nous nous sommes unis aux saints de l’ancienne Alliance pour implorer la venue de ce Messie Rédempteur; maintenant qu’il est descendu, considérons quels hommages il convient de lui offrir.

Or, l’Eglise, en ce saint temps, offre au Dieu-Enfant le tribut de ses profondes adorations, les transports de ses joies ineffables, l’hommage d’une reconnaissance sans bornes, la tendresse d’un amour non pareil. Ces sentiments, adoration, allégresse, reconnaissance, amour, forment aussi l’ensemble des devoirs que toute âme fidèle doit offrir à l’Emmanuel dans son berceau. Les prières de la Liturgie en fourniront l’expression la plus pure, la plus complète; mais pénétrons la nature de ces sentiments, afin de les concevoir mieux, et de nous approprier plus intimement encore la forme sous laquelle la sainte Eglise les exprime.

Notre premier devoir à remplir auprès du berceau du Sauveur est celui de l’adoration. L’adoration est le premier acte de la religion ; mais on peut dire que, dans le mystère de la Nativité, tout semble contribuer à rendre ce devoir plus sacré encore. Au ciel, les Anges se voilent la face et s’anéantissent devant le trône de Jéhovah ; les vingt-quatre vieillards abaissent continuellement leurs diadèmes devant la majesté de l’Agneau : que ferons-nous, pécheurs, membres indignes de la tribu rachetée, quand Dieu lui-même se montre à nous abaissé, anéanti à cause de nous? quand, par le plus sublime renversement, les devoirs de la créature à l’égard du Créateur sont remplis par le Créateur lui-même ? quand le Dieu éternel s’incline, non plus seulement devant la Majesté infinie, mais devant l’homme pécheur?

Il est donc juste qu’à la vue d’un si étonnant spectacle, nous nous efforcions de rendre, par nos profondes adorations, au Dieu qui s’abaisse pour nous, quelque chose du moins de ce que son amour pour l’homme et sa fidélité aux ordres de son Père lui enlève. Il nous faut, sur la terre, imiter, en ce qui nous est possible, les sentiments des Anges dans le ciel, et n’approcher jamais du divin Enfant sans lui présenter tout d’abord l’encens d’une adoration sincère, la protestation de notre dépendance, enfin l’hommage d’anéantissement dû à cette Majesté infinie, d’autant plus digne de nos respects que c’est pour nous-mêmes qu’elle s’abaisse. Malheur donc à nous, si, rendus trop familiers par la faiblesse apparente du divin Enfant, par la douceur même de ses caresses, nous pensions pouvoir retrancher quelque chose de ce premier des devoirs, et oublier un moment ce qu’il est et ce que nous sommes !

L’exemple de la très pure Marie servira puissamment à maintenir en nous cette humilité. Marie était humble devant son Dieu, avant d’être Mère ; devenue Mère, elle devient plus humble encore devant son Dieu et son Fils. Nous donc, viles créatures, pécheurs mille fois graciés, adorons de toutes nos puissances Celui qui, de si haut, descend jusqu’à notre bassesse, et efforçons-nous de le dédommager par nos abaissements, de sa crèche, de ses langes, de cette éclipse de sa gloire. Toutefois, c’est en vain que nous chercherions à descendre jusqu’au niveau de son humiliation ; il faudrait être un Dieu pour atteindre aux abaissements d’un Dieu.

Mais la sainte Eglise n’offre pas seulement au Dieu-Enfant le tribut de ses profondes adorations ; le mystère de l’Emmanuel, du Dieu avec nous, est pour elle la source d’une ineffable allégresse. Le respect dû à un Dieu se concilie admirablement, dans ses sublimes cantiques, avec cette joie qu’ont recommandée les Anges. Elle tient à cœur d’imiter l’allégresse des bergers qui vinrent en hâte et tressaillants à Bethléhem (2), et cette joie aussi des Mages, lorsqu’au sortir de Jérusalem, ils aperçurent de nouveau l’étoile (3). Delà vient que la chrétienté tout entière, l’ayant compris, célébrait l’Enfantement divin par ces chants joyeux et populaires, connus sous le nom de Noëls : usage précieux, dont les dernières traces vont s’effaçant parmi nous avec les douces traditions de la foi, mais que Rome notre Mère retrouve encore chaque année avec transport, lorsque descendent des Apennins ces musiciens champêtres qui viennent faire retentir de leurs joyeux accents les places et les rues de la Cité sainte.

Or sus, chrétiens, associons-nous à cette jubilante allégresse ; il n’est plus temps de soupirer, ni de verser des larmes : Un petit Enfant nous est né (4). Celui que nous attendions est enfin venu, et il est venu pour habiter avec nous. Aussi longue a été l’attente, aussi enivrant soit le bonheur de la possession. Le jour viendra assez tôt où cet enfant qui naît aujourd’hui, devenu homme, sera l’homme des douleurs. Nous lui compatirons alors ; présentement, ils nous faut nous réjouir de sa venue, et chanter auprès de son berceau avec les Anges. Ces quarante jours passeront vite; acceptons à cœur ouvert la joie qui nous vient d’en haut comme un présent céleste. La divine Sagesse nous apprend que le cœur du juste est une fête continuelle (5), parce que la paix est en lui : or, la Paix, en ces jours, nous est apportée sur la terre, la Paix aux hommes de bonne volonté.

A cette allégresse mystique et délicieuse vient s’unir comme de lui-même le sentiment de la reconnaissance envers Celui qui, sans être arrêté par notre indignité, ni retenu par les égards dus à sa Majesté suprême, a voulu se choisir une mère parmi les filles des hommes, un berceau dans une étable : tant il avait à cœur de pousser l’œuvre de notre salut, d’écarter tout ce qui pourrait nous inspirer quelque crainte ou quelque timidité à son égard, de nous encourager par son exemple divin dans la voie d’humilité où il nous faut cheminer pour remonter au ciel d’où notre orgueil nous a fait déchoir.

Recevons donc avec un cœur touché ce don précieux d’un libérateur Enfant. C’est le Fils unique du Père, de ce Père qui a tant aimé le monde, qu’il a livré son propre Fils (6) ; c’est ce Fils unique lui-même qui ratifie pleinement la volonté de son Père, et qui vient s’offrir pour nous parce qu’il le veut bien (7). Certes, en nous le donnant, comme parle l’Apôtre, le Père ne nous a-t-il pas tout donné avec lui (8)? O présent inestimable! quelle gratitude pourrions-nous offrir comparable au bienfait, quand, du fond de notre misère, nous sommes incapables d’en apprécier même la valeur? Dieu seul, dans ce mystère, sait bien ce qu’il nous donne, et l’Enfant divin qui, au fond de son berceau, en garde le secret.

Mais, si la reconnaissance est hors de proportion avec le bienfait, qui donc acquittera la dette ? L’amour seul le pourra faire, parce que, tout fini qu’il est, du moins il ne se mesure pas et peut croître toujours. C’est pourquoi la sainte Eglise, en présence de la crèche, après avoir adoré, loué, rendu grâces, se sent éprise d’une indicible tendresse. Elle dit : Que vous êtes beau, ô mon bien-aimé (ç) ! Que votre lever est doux à ma vue, ô divin Soleil de justice ! Que votre chaleur est vivifiante à mon cœur ! Combien votre triomphe est assuré sur mon âme, quand vous l’attaquez avec les armes de la faiblesse, de l’humilité et de l’enfance ! Et toutes ses paroles se changent en paroles d’amour ; et l’adoration, la louange, l’action de grâces, ne sont dans ses Cantiques que l’expression variée et intime de l’amour qui transforme tous ses sentiments.

Nous aussi, chrétiens, suivons l’Eglise notre Mère, et portons nos cœurs à l’Emmanuel. Les Pasteurs lui font offre de leur simplicité, les Mages lui apportent de riches présents; les uns et les autres nous enseignent que nul ne doit paraître en présence du divin Enfant, sans lui rendre un don digne de lui. Or, sachons-le bien : il dédaigne tout autre trésor que celui qu’il est venu chercher. L’amour l’a fait descendre du ciel; plaignons le cœur qui ne lui rendrait pas l’amour!

Telle est donc la matière des devoirs que nos âmes ont à rendre à Jésus-Christ dans ce premier Avènement, où il vint en chair et en infirmité, comme dit saint Bernard, non pour juger le monde, mais pour le sauver.

Pour ce qui est de l’Avènement dans la gloire et de la majesté terrible du dernier jour, nous l’avons assez médité durant les semaines de l’Avent. La crainte de cette colère à venir a dû réveiller nos cœurs de leur assoupissement, et les préparer par l’humilité à recevoir la visite du Sauveur dans cet Avènement intermédiaire qui s’accomplit en secret au fond des âmes, et dont il nous reste à raconter l’ineffable mystère.

Nous avons montré ailleurs comment le temps de l’Avent appartient à cette période de la vie spirituelle que la Théologie Mystique désigne sous le nom de Vie purgative, et durant laquelle l’âme se dégage du péché et des liens du péché, par la crainte des jugements de Dieu, par la mortification et la lutte corps à corps contre la concupiscence. Nous supposons donc que toute âme fidèle a traversé cette vallée d’amertume, pour être admise à ce festin auquel l’Eglise, par la bouche du Prophète Isaïe, convoquait tous les peuples au nom du Seigneur, en ce jour où l’on doit chanter : Voici notre Dieu: nous l’avons attendu; il vient enfin nous sauver ; nous avons supporté ses délais ; tressaillons d’allégresse dans le salut qu’il nous apporte (10). Il est même vrai de dire que, comme il y a dans la maison du Père céleste plusieurs demeures (11) ; ainsi, dans cette grande solennité, l’Eglise aperçoit parmi la multitude de ses enfants qui se presse en ces jours autour de la table où se distribue le Pain de vie, une grande variété de sentiments et de dispositions. Les uns étaient morts à la grâce, et les secours du saint temps de l’Avent les ont fait revivre ; les autres, vivant déjà, ont par leurs soupirs ravivé leur amour, et l’entrée dans Bethléhem a été pour eux comme un renouvellement de la vie divine.

Or, toute âme introduite dans Bethléhem, c’est-à-dire dans la Maison du Pain, unie à Celui qui est la Lumière du monde (12), cette âme ne marche plus dans les ténèbres. Le mystère de Noël est un mystère d’illumination, et la grâce qu’il produit dans notre âme l’établit, si elle est fidèle, dans ce second état de la vie mystique qui est appelé Vie illuminative. Désormais, nous n’avons plus à nous affliger dans l’attente du Seigneur; il est venu, il a lui sur nous, et sa lumière ne s’éteint plus. Elle doit même croître à mesure que le Cycle liturgique va se développer. Puissions-nous réfléchir assez fidèlement dans nos âmes le progrès de cette lumière, et parvenir par son aide au bien de l’union divine qui couronne à la fois le Cycle et l’âme sanctifiée par le Cycle !

Mais dans le mystère de Noël et des quarante jours de la Naissance, la lumière est encore proportionnée à notre faiblesse. C’est le Verbe divin, sans doute, la Sagesse du Père, qui nous est proposé à connaître et à imiter; mais ce Verbe, cette Sagesse, apparaissent sous les traits de l’enfance. Que rien donc ne nous empêche d’approcher. Ce n’est pas ici un trône, c’est un berceau ; ce n’est pas un palais, c’est une étable ; il ne s’agit pas encore de travaux, de sueurs, de croix et de sépulcre; moins encore de gloire et de triomphe; il n’est question que de douceur, de silence, de simplicité. Approchez donc, nous dit le Psalmiste, et vous serez illuminés (13).

Qui pourrait dignement raconter le mystère de l’enfance du Christ dans les âmes, et de l’enfance des âmes dans le Christ? Ce double mystère qui s’accomplit en ce saint temps, a été merveilleusement rendu par saint Léon dans son sixième Sermon sur la Nativité du Sauveur, quand il dit :

« Quoique cette enfance que n’a pas dédaignée la majesté du Fils de Dieu ait successivement fait place à l’âge de l’homme parfait, et qu’après le triomphe de la Passion et de la Résurrection, toute la suite des actes de l’humilité dont le Verbe s’était revêtu pour nous soit à jamais achevée, la solennité présente renouvelle pour nous la Naissance de Jésus par la Vierge Marie ; et en adorant la Naissance de notre Sauveur, il advient que c’est notre propre origine que nous célébrons. En effet, cette génération temporelle du Christ est la source du peuple chrétien, et la naissance du Chef est à la fois celle du corps. Sans doute, chacun des appelés a son rang propre, et les enfants de l’Eglise sont distincts les uns des autres par la succession des temps ; toutefois l’ensemble des fidèles, sorti de la fontaine baptismale, de même qu’il est crucifié avec le Christ dans sa Passion, ressuscité dans sa Résurrection, placé à la droite du Père dans son Ascension, est aussi enfanté avec lui dans cette Nativité. Tout homme, en quelque partie du monde des croyants qu’il habite, est régénéré dans le Christ; l’ancienneté de sa première génération est tranchée ; il renaît en un nouvel homme, et désormais il ne se trouve plus dans la filiation de son père charnel, mais bien dans la nature même de ce Sauveur qui s’est fait Fils de l’homme, afin que nous puissions devenir fils de Dieu. »

Le voilà, le mystère de Noël ! C’est bien là ce que nous dit le Disciple bien-aimé dans la Leçon du saint Evangile que l’Eglise nous propose à la troisième Messe de cette grande fête. A ceux qui ont bien voulu le recevoir, il leur a donné de devenir fils de Dieu, à ceux qui croient en son Nom, qui ne sont point nés du sang ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu. Donc, tous ceux qui après avoir purifié leur âme, après s’être affranchis de la servitude de la chair et du sang, après avoir renoncé à tout ce qu’ils tiennent de l’homme pécheur, veulent ouvrir leur cœur au Verbe divin, à cette LUMIERE qui luit dans les ténèbres, et que les ténèbres n’ont point comprise, ceux-là naissent avec Jésus-Christ, ils naissent de Dieu; ils commencent une vie nouvelle, comme le Fils de Dieu lui-même dans ce mystère.

Qu’ils sont beaux ces préludes de la vie chrétienne! Qu’elle est grande la gloire de Bethléhem, c’est-à-dire de la sainte Eglise, la véritable Maison du Pain, au sein de laquelle en ces jours, par toute la terre, se produit une si immense multitude de fils de Dieu ! O perpétuité de nos Mystères que rien n’épuise ! l’Agneau immolé dès le commencement du monde s’immole à jamais depuis son immolation réelle ; et voilà que, né une fois de la Vierge Marie, il met sa gloire à renaître sans fin dans les âmes. Et ne pensons pas que l’honneur de la Maternité divine en soit diminué, comme si chacune de nos âmes se trouvait atteindre désormais à la dignité de Marie. « Loin de là, nous dit le Vénérable Bède dans son commentaire sur saint Luc, il nous faut élever la voix du milieu de la foule, comme cette femme de l’Evangile qui figurait l’Eglise catholique, et dire au Sauveur : Heureux le sein qui vous a porté et les mamelles qui vous ont allaité ! » Prérogative incommunicable, en effet, et qui établit à jamais Marie Mère de Dieu et Mère du genre humain. Mais ce n’est pas à dire pour cela qu’il nous faille oublier la réponse que le Sauveur fit à la femme dont parle saint Luc : Plus heureux encore, lui dit-il, ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique (14) ! « Par cette sentence, poursuit le Vénérable Bède, le Christ déclare bienheureux non plus seulement celle qui eut la faveur d’engendrer corporellement le Verbe de Dieu, mais aussi tous ceux qui s’appliqueront à concevoir spirituellement ce même Verbe par l’obéissance de la foi, et qui, par l’application aux bonnes œuvres, l’enfanteront dans leur propre cœur et dans celui de leurs frères, et l’y nourriront avec un soin maternel. Si donc la Mère de Dieu est appelée justement bienheureuse parce qu’elle a été le ministre de l’incarnation du Verbe dans le temps, combien plus heureuse est-elle d’être demeurée toujours dans son amour ! »

N’est-ce pas la même doctrine que nous déclare le Sauveur dans une autre circonstance, quand il dit : Celui qui fera la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, il est ma sœur, il est ma mère (15). Et pourquoi l’Ange fut-il député à Marie préférablement à toute autre des filles d’Israël, si ce n’est parce qu’elle avait déjà conçu le Verbe divin dans son cœur, par l’intégrité de son amour, la grandeur de son humilité, l’incomparable mérite de sa virginité? De même aussi, quelle est la cause de cette splendeur de sainteté qui reluit en la Mère de Dieu jusque dans l’éternité, si ce n’est parce que cette bénie entre toutes les femmes ayant une fois conçu et enfanté selon la chair le Fils de Dieu, elle le conçoit et l’enfante à jamais selon l’esprit, par sa fidélité à toutes les volontés du Père céleste, par son amour pour la lumière incréée du Verbe divin, par son union avec l’Esprit de sanctification qui habite en elle.

Mais nul de la race humaine n’est déshérité de l’honneur de suivre Marie, quoique de loin, dans la prérogative de cette maternité spirituelle, maintenant que cette auguste Vierge a rempli la tâche glorieuse de nous ouvrir le chemin par l’enfantement temporel que nous célébrons, et qui a été pour le monde l’initiation aux mystères de Dieu. Dans les semaines de l’Avent, nous avons dû préparer la voie du Seigneur; déjà nous devons l’avoir conçu lui-même dans nos âmes; hâtons-nous de l’enfanter dans nos œuvres, afin que le Père céleste, ne nous voyant plus nous-mêmes en nous, mais seulement son Verbe qui croîtra en nous, puisse dire de nous, dans sa miséricorde, comme autrefois il dit dans sa vérité: Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis mes complaisances (16).

Pour cela, soyons attentifs à la doctrine du séraphique saint Bonaventure, qui nous montre disertement comment s’opère la naissance de Jésus-Christ dans les âmes. « Cette heureuse naissance a lieu, dit le saint Docteur dans une Exhortation sur la Fête de Noël , quand l’âme, préparée par une longue considération, passe enfin à l’action ; quand la chair étant soumise à l’esprit, l’œuvre bonne arrive à son tour : alors la paix et la joie intérieures renaissent dans l’âme. Dans cette nativité, il n’y a ni lamentations, ni douleurs, ni larmes; tout est admiration, tressaillement et gloire. Mais si Cet enfantement t’agrée, o âme dévote ! songe à être Marie. Or, ce nom signifie amertume : pleure amèrement tes péchés ; il signifie encore illuminatrice : deviens brillante de vertus ; il signifie enfin maîtresse : sache dominer sur les passions de la chair. Alors le Christ naîtra de toi, sans douleur et sans travail. C’est alors que l’âme connaît et goûte combien est doux le Seigneur Jésus. Elle l’éprouve, cette douceur, quand, par de saintes méditations, elle nourrit cet Enfant divin ; quand elle le baigne dans ses larmes ; quand elle l’enveloppe de ses chastes désirs ; quand elle le presse dans les embrassements d’une tendresse sainte ; quand elle le réchauffe dans le plus intime de son cœur. O heureuse crèche de Bethléhem ! en toi je trouve le Roi de gloire ; mais plus heureux que toi est le cœur pieux qui contient spirituellement Celui que tu n’as pu contenir que corporellement. »

Or, pour passer ainsi de la conception du Verbe à sa naissance dans nos âmes, en un mot, pour passer de l’Avent au Temps de Noël, il nous faut avoir sans cesse les yeux de notre cœur sur Celui qui veut naître en nous, et en qui renaît la nature humaine. Nous devons nous montrer jaloux de reproduire ses traits dans notre faible et lointaine imitation, et d’autant plus que l’Apôtre nous dit que c’est l’image de son Fils que le Père céleste cherchera en nous, lorsqu’il s’agira de nous déclarer capables de la divine prédestination (17).

Ecoutons donc la voix des Anges, et passons jusqu’à Bethléhem. Voici votre signe, nous est-il dit : vous trouverez un enfant enveloppé de langes et couché dans une crèche (18). Donc, 6 chrétiens, il vous faut devenir enfants ; il vous faut de nouveau connaître les langes de l’enfance ; il vous faut descendre de votre hauteur, et venir auprès du Sauveur descendu du ciel, vous cacher aussi dans l’humilité de la crèche. Ainsi, commencerez-vous avec lui une nouvelle vie ; ainsi la lumière, qui va toujours croissant jusqu’au jour parfait (19), vous éclairera-t-elle sans plus jamais vous quitter; et, commençant par voir Dieu dans cet éclat naissant qui laisse encore place à la foi, vous mériterez de le voir dans la splendeur de la Transfiguration divine, et vous vous préparerez pour la félicité de cette UNION qui n’est plus seulement la lumière, mais la plénitude et le repos de l’amour.

Jusqu’ici nous avons parlé pour les membres vivants de l’Eglise ; nous avons eu en vue et ceux qui sont venus au Seigneur durant la sainte carrière de l’Avent, et ceux qui, vivants de la grâce de l’Esprit-Saint lorsque finit le Cycle dernier, ont commencé le nouveau dans l’attente et la préparation, et se disposent à renaître avec le divin Soleil ; mais nous ne devons pas oublier ceux de nos frères qui ont voulu mourir, et que ni l’approche de l’Emmanuel, ni l’attente universelle, n’ont pu réveiller dans leurs sépulcres. Nous devons aussi leur annoncer, au sein de cette mort volontaire, mais guérissable, qu’ils ont voulue, que la bénignité et la miséricorde de notre Dieu Sauveur ont apparu au monde (20). Si donc notre livre tombait par hasard entre les mains de quelques-uns de ceux qui, sollicités de se rendre à l’Enfant tout-puissant, ne l’auraient pas fait encore, et qui, au lieu de soupirer vers lui durant les semaines qui viennent de s’écouler, auraient passé cette sainte carrière dans le péché et l’indifférence, nous voudrions leur rappeler l’ancienne pratique de l’Eglise, attestée par le quinzième Canon du Concile d’Agde, en 5o6. dans lequel est décrétée pour tous les fidèles l’obligation de s’approcher de la divine Eucharistie en la Fête de Noël, aussi bien qu’en celles de Pâques et de la Pentecôte, sous peine de n’être plus tenus pour Catholiques. Nous aimerions à leur dépeindre la joie de l’Eglise, qui, dans le monde entier, malgré le refroidissement de la charité, voit encore en ces jours d’innombrables fidèles célébrer la Naissance de l’Agneau qui ôte les péchés du monde, parla participation réelle à son corps et à son sang.

Sachez-le donc bien, ô pécheurs : cette fête de Noël est une fête de grâce et de miséricorde, dans laquelle le juste et l’injuste se trouvent réunis à la même table. Pour la naissance de son Fils, le Père céleste a résolu d’octroyer grâce à de nombreux coupables ; il veut même n’exclure du pardon que ceux qui s’obstineraient eux-mêmes à repousser la miséricorde. Ainsi, et non autrement, doit être célébrée la venue de l’Emmanuel.

Au reste, ces paroles d’invitation, nous ne les proférons point de notre chef et avec imprudence ; c’est au nom de l’Eglise même, qui vous invite à commencer l’édifice de votre vie nouvelle, en ce jour où le Fils de Dieu ouvre le cours de sa vie humaine. Nous les empruntons à un grand et saint Evoque du moyen âge, le pieux Rhaban Maur, qui, dans une Homélie sur la Naissance du Sauveur, ne craignait pas de convier les pécheurs avenir s’asseoir à côté des justes, dans cette heureuse Etable où les animaux dépourvus de raison surent reconnaître leur Maître.

« Je vous en supplie, Frères bien-aimés, disait-il, recevez de bon cœur les paroles que le Seigneur me donnera pour vous, dans cette très douce journée qui donne la componction aux infidèles mêmes et aux pécheurs, en cette jour-ci née qui voit le pécheur implorer le pardon dans les larmes de la componction, le captif ne plus désespérer de son retour à la patrie, le blessé désirer son remède. C’est en ce jour que naît l’Agneau qui ôte les péchés du monde, le Christ, notre Sauveur : nativité qui est la source d’une joie délicieuse pour celui dont la conscience est en paix ; qui réveille la crainte en celui dont le cœur était malade ; jour vraiment doux et rempli de pardon pour les âmes pénitentes. Je n vous le promets donc, ô mes petits enfants ! et je le dis avec certitude : quiconque, en ce jour, voudra se repentir et ne retourner plus au vomissement de son péché, tout ce qu’il demandera lui sera accordé. Une seule condition lui sera imposée : qu’il ait une foi sans hésitation, et qu’il ne recherche plus ses vains plaisirs.

« Certes, aujourd’hui que le péché du monde entier est détruit, comment le pécheur pourrait-il désespérer ? En ce jour où naît le Seigneur, promettons, Frères très chers, promettons à ce Rédempteur, et tenons nos promesses, ainsi qu’il est écrit : Venez au Seigneur votre Dieu, et rendez-lui vos vœux. Promettons avec paix et confiance ; il saura bien nous donner le moyen de tenir nos engagements. Toutefois, comprenez bien qu’il ne s’agit point ici d’offrir des choses périssables et terrestres. Chacun de nous doit offrir cela même que le Sauveur a racheté en nous, savoir son âme. Que si vous me dites : Et comment offrirai-je mon âme au Sauveur, qui déjà l’a dans sa puissance ? je vous répondrai : Vous offrirez votre âme par des mœurs pieuses, des pensées chastes, des œuvres vivantes, en vous détournant du mal, en vous tournant vers le bien, en aimant Dieu et le prochain, en faisant miséricorde, parce que nous fûmes nous-mêmes misérables avant de recevoir miséricorde ; en pardonnant à ceux qui pèchent contre nous, parce que nous-mêmes avons été en péché ; en foulant sous nos pieds l’orgueil, parce que c’est l’orgueil qui égara le premier homme. »

Ainsi s’exprime la miséricorde de la sainte Eglise conviant les pécheurs au festin de l’Agneau jusqu’à ce que la salle soit remplie (21). Cette Epouse de Jésus-Christ est dans la joie par l’effet de la grâce de renaissance que lui octroie le divin Soleil. Une nouvelle année commence pour elle, et doit être féconde comme toutes les autres en fleurs et en fruits. L’Eglise renouvelle sa jeunesse comme celle de l’aigle; elle va présider encore une fois sur cette terre au développement du Cycle sacré, et répandre tour à tour sur le peuple fidèle les grâces dont ce Cycle est le moyen. Présentement, c’est la connaissance et l’amour du Dieu enfant qui nous sont offerts : soyons dociles à cette initiation première, pour mériter de croître avec le Christ en âge et en sagesse, devant Dieu et devant les hommes (22). Le mystère de Noël est la porte de tous les autres ; mais il est de la terre et non du ciel. « Nous ne pouvons pas encore, dit saint Augustin (Sermon XI° sur la Naissance du Seigneur), nous ne pouvons pas encore contempler l’éclat de Celui qui est engendré par le Père avant l’aurore (23) ; visitons Celui qui est né d’une Vierge aux heures de la nuit. Nous ne comprenons pas comment son Nom est avant le soleil (24) ; confessons qu’il a placé son tabernacle dans celle qui est pure comme le soleil (25). Nous ne voyons pas encore le Fils unique qui habite au sein du Père ; remettons-nous en mémoire l’Epoux qui sort de sa chambre nuptiale (26). Nous ne sommes pas encore mûrs pour le festin de notre Père ; reconnaissons la Crèche de Jésus-Christ notre Maître (27). »
 


Notes :
  1. Apoc. XIX, 7.
  2. LUC. II, 16.
  3. MATTH. II, 10.
  4. Isai. IX, 6.
  5. Prov. XV, 16.
  6. JOHAN. III, 16.
  7. ISAI. LIII, 7.
  8. Rom. VIII, 32.
  9. Cant. I, 15.
  10. Au samedi de la deuxième semaine de l’A vent.
  11. JOHAN. XIV, 2.
  12. JOHAN. VIII, 12.
  13. Psalm. XXXIII, 6.
  14. LUC. XI, 28.
  15. MATTH. XII, 5o.
  16. MATTH. III, 17.
  17. Rom. VIII, 29.
  18. LUC. II, 12.
  19. Prov. IV, 18.
  20. Tit.III, 4.
  21. LUC. XIV, 23.
  22. Ibid. II, 52.
  23. Psalm. CIX, 3.
  24. Psalm. LXXXI, 17.
  25. Ps. XVIII, 6.
  26. Ibid.
  27. ISAI. I, 3.
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