La Nativité de la Très Sainte Vierge Marie et la Fête du Saint Nom de Marie

(Extrait de L’année liturgique de Dom Prosper Guéranger)

 

LE VIII SEPTEMBRE. LA NATIVITE DE LA TRÈS SAINTE VIERGE.

C’est la naissance de la Vierge Marie ; faisons-lui fête, en adorant le Christ son fils, le Seigneur (1). Telle est l’invitation que nous adresse aujourd’hui l’Eglise. Ecoutons son appel ; entrons dans sa joie qui déborde (2) : l’Epoux est proche, puisque son trône est dès maintenant dressé sur terre (3) ; encore un peu, et lui-même paraîtra sous ce diadème de notre humanité dont doit le couronner sa mère au jour de la joie de son cœur et du nôtre (4). Aussi, comme en la glorieuse Assomption, retentit à nouveau le Cantique sacré (5) ; mais il est plus de la terre, cette fois, que du ciel.

Voici qu’en vérité nous est donné mieux que le premier paradis à cette heure. Eden, ne crains plus les retours des mortels humains ; ton chérubin peut cesser sa garde (6) et regagner les cieux. Que nous importent tes beaux fruits auxquels on ne peut toucher sans mourir (7) ? La mort, maintenant (8), elle est pour ceux qui ne goûteront pas du fruit qui s’annonce parmi les fleurs de la terre vierge où nous fait aborder notre Dieu.

Salut, monde nouveau où les magnificences de la création primitive sont dépassées ; salut, port fortuné dont le repos s’offre à nous après tant d’orages! L’aurore paraît (9) ; l’arc-en-ciel brille (10) ; la colombe s’est montrée (11) ; l’arche touche terre, ouvrant au monde de nouvelles destinées (12). Le port, l’aurore, l’arc-en-ciel, la colombe, l’arche du salut, le paradis du céleste Adam, la création dont l’autre n’était qu’une ébauche, c’est vous, douce enfant, en qui déjà résident toute grâce, toute vérité, toute vie (13).

Vous êtes la petite nuée que le père des Prophètes attendait dans l’angoisse suppliante de son âme, et qui apporte à la terre desséchée la fraîcheur (14) ; sous la faiblesse de vos membres si frêles apparaît la mère du bel amour et de la sainte espérance (15). Vous êtes cet autre léger nuage d’exquis parfum qu’exhale aux cieux notre désert (16) ; l’incomparable humilité de votre âme qui s’ignore révèle leur Reine aux Anges, armés en guerre (17) près de votre berceau.

O tour du vrai David (18), citadelle où, du premier choc, s’est brisé l’enfer (19) ; vraie Sion, dès l’abord fondée sur les saintes montagnes, au sommet des vertus (20) ; temple et palais dont ceux de Salomon étaient l’ombre (21) ; maison que l’éternelle Sagesse s’est bâtie pour elle-même (22) : le plan réalisé dans vos lignes si pures était arrêté dès l’éternité (23). Avec l’Emmanuel qui vous prédestina pour son lieu de délices (24), vous êtes vous-même, enfant bénie, le sommet de toute création, l’idéal divin pleinement réalisé sur terre (25).

Or donc, comprenons l’Eglise, quand elle acclame dès ce jour votre divine maternité, ne séparant pas la naissance de l’Emmanuel et la vôtre en ses chants (26). Celui qui, étant Fils en Dieu par essence, voulut l’être aussi dans l’humaine nature (27), avait avant tous autres desseins résolu qu’il aurait une Mère ; tel par suite devait être en celle-ci le caractère primordial, absolu, de ce titre de Mère, qu’il ne fît qu’un dans l’éternel décret avec son être futur, comme en étant le motif, comme renfermant la cause même de son existence ainsi que le principe de toutes ses perfections de nature et de grâce. Donc nous aussi, dès le berceau, devons-nous voir en vous la Mère, et célébrer votre naissance, en adorant votre fils, le Seigneur (28).

D’autant qu’embrassant tous les frères de l’Homme-Dieu, votre bienheureuse maternité projette ses rayons sur tout ce qui précède ou suit dans le temps ce fortuné jour. Dieu, notre Roi avant les siècles, a opéré le salut au milieu de la terre (29) : « Le milieu de la terre, c’est admirablement Marie, dit l’Abbé de Clairvaux ; Marie, centre universel, arche de Dieu ; elle est la cause des choses, l’affaire des siècles (30). Vers elle se tournent les habitants des cieux comme du séjour de l’expiation, les hommes qui nous précédèrent et nous qui sommes présentement, ceux qui doivent nous suivre, et les fils de nos fils et leurs descendants : les cieux pour voir se remplir leurs vides, les habitants des bas lieux pour leur délivrance ; les hommes du premier âge pour être trouvés des prophètes fidèles (31), ceux qui viennent après pour obtenir de parvenir à la béatitude. Mère de Dieu, Reine des cieux, Souveraine du monde, toutes les générations vous diront bienheureuse (32) ; car vous avez engendré pour toutes la vie et la gloire. En vous à jamais les Anges puisent la joie, les justes la grâce, les pécheurs le pardon ; en vous, et par vous, et de vous la bénigne main du Tout-Puissant a créé une seconde fois ce qu’elle avait fait une première (33). »

« Solennité d’entrée, dit de ce jour André de Crète ; fête initiale, dont le terme est l’union du Verbe et de la chair ; fête virginale, de joie pour tous et de confiance (34). » — « Toutes les nations, soyez présentes, s’écrie Jean Damascène ; toute race, toute langue, tout âge, toute dignité, célébrons joyeusement le jour natal de l’allégresse du monde (35). » — « C’est le commencement du salut, l’origine de toute tète, proclame à son tour saint Pierre Damien : voici qu’est née la Mère de l’Epoux! A bon droit, l’univers aujourd’hui tressaille, et l’Eglise, transportée, module des motifs d’épithalame en ses chœurs (36). »

Mais les docteurs d’Orient et d’Occident ne sont pas seuls à exalter dans les mêmes termes aujourd’hui l’apparition de Marie sur terre. Dans l’Office de la fête, les deux Eglises latine et grecque chantent toujours, chacune en leur langue, cette belle formule de conclusion (37), identique pour toutes deux : « Votre naissance, o Mère de Dieu, fut l’annonce de la joie pour le monde ; car c’est de vous qu’est né le Soleil de justice, le Christ notre Dieu, qui détruisant la malédiction octroya la bénédiction, et confondant la mort nous gratifia de l’éternelle vie. »

L’accord de Rome et de Byzance dans la célébration de la fête de ce jour remonte au VII° siècle au moins (38). On ne saurait avec quelque assurance préciser davantage, ni surtout généraliser la date première de son institution. Angers regarde le saint évêque Maurille comme en ayant été le premier auteur, sur un désir de la Bienheureuse Vierge à lui apparue, vers l’an 430, dans les prairies du Marillais : d’où le nom de Notre-Dame Angevine, ou fête de l’Angevine, donné si fréquemment à la présente solennité. Au XI° siècle, Chartres, la ville de Marie, n’en revendique pas moins pour son Fulbert, soutenu de l’autorité de Robert le Pieux, une paît prépondérante dans la diffusion delà glorieuse fête au pays de France ; on sait l’intimité de l’évêque et du roi, et comment celui-ci voulut noter lui-même en chant d’une suave mélodie les trois admirables Répons où son ami célèbre le lever de l’étoile mystérieuse qui doit engendrer le soleil, la branche sortant de la tige de Jessé pour porter la fleur divine où se reposera l’Esprit-Saint, la bénigne toute-puissance qui fait produire à la Judée Marie comme la rose à l’épine (39).

En l’année 1245, dans la session troisième du premier Concile de Lyon, celle-là même où Frédéric II fut déposé de l’empire, Innocent IV établit pour l’Eglise universelle, non la fête partout dès lors observée, mais l’Octave de la Nativité de la Bienheureuse Vierge Marie (40) ; c’était l’accomplissement du vœu fait par lui et les autres cardinaux pendant le veuvage de dix-neuf mois, résultat des intrigues du fourbe empereur, qui suivit pour l’Eglise la mort de Célestin IV, et auquel l’élection de Sinibaldo Fieschi sous le nom d’Innocent avait mis un terme.

En 1377, le grand Pape qui venait de briser les chaînes de la captivité d’Avignon, Grégoire XI, voulut compléter par l’adjonction d’une Vigile à la solennité les honneurs rendus à Marie naissante ; mais soit qu’il n’eût exprimé sur ce point qu’un désir, comme un peu plus tard au sujet du jeûne préparatoire à la fête de la Visitation son successeur Urbain VI, soit pour toute autre cause, les intentions du pieux Pontife ne prévalurent que peu de temps dans les années si troublées qui suivirent sa mort.

Avec l’Eglise (41) implorons, comme fruit de cette fête si suave, la paix qui semble fuir toujours plus nos temps malheureux. Ce fut dans la seconde des trois périodes de paix universelle signalées sous Auguste,etdont la dernière marqua l’avènement du Prince même de la paix, que naquit Notre-Dame.

Pendant que se fermait le temple de Janus, l’huile mystérieuse sortait du sol où devait s’élever le premier sanctuaire delà Mère de Dieu dans la Ville éternelle ; les présages se multipliaient ; le monde était dans l’attente ; le poète chantait: « Voici qu’arrive enfin le dernier âge prédit par la Sibylle, voici s’ouvrir la grande série des siècles nouveaux, voici la Vierge (42) ! »

En Judée, le sceptre est ôté de Juda (43) ; mais celui-là même qui s’en est approprié la puissance, Hérode l’Iduméen poursuit en hâte la splendide restauration qui doit permettre au second Temple de recevoir dignement dans ses murs l’Arche sainte du nouveau Testament.

C’est le mois sabbatique, premier de l’année civile, septième du cycle sacré : Tisri, où commence le repos de chaque septième année, où l’année sainte du jubilé s’annonce (44) ; le plus joyeux des mois, avec sa solennelle Néoménie que signalent les trompettes et les chants (45), sa fête des Tabernacles, et la mémoire, de l’achèvement du premier Temple sous Salomon.

Au ciel, l’astre du jour, parcourant ses demeures du Zodiaque, vient de quitter le signe du Lion pour entrer dans celui de la Vierge. Sur la terre, deux descendants obscurs de David, Joachim et Anne, remercient Dieu qui a béni leur union longtemps inféconde.

 

LE DIMANCHE DANS l’OCTAVE DE LA NATIVITÉ. LA FÊTE DU TRÈS SAINT NOM DE MARIE.

Et le nom de la Vierge était Marie (46). Disons aussi quelque chose de ce nom qui signifie étoile de la mer ; il convient pleinement à la Mère de Dieu. Comme l’astre émet son rayon, ainsi la Vierge enfanta son fils ; ni le rayon n’amoindrit la clarté de l’étoile, ni l’Enfant la virginité de la Mère. Noble étoile qui s’est levée de Jacob, et dont le rayon illumine le monde, resplendissant aux cieux, pénétrant l’abîme, parcourant toute terre ; il échauffe plus les âmes que les corps, il dessèche le vice et féconde la vertu. Oui, donc : Marie est bien l’astre éclatant et sans pareil qu’il fallait au-dessus de la mer immense, étincelante comme elle l’est de mérites, nous éclairant des exemples de sa vie.

« O qui que vous soyez qui, dans le flux et reflux de ce siècle, avez conscience de marcher moins sur la terre ferme qu’au milieu des tempêtes et des tourbillons, ne détachez pas les yeux de l’astre splendide si vous ne voulez être englouti par l’ouragan. Si s’élève la bourrasque des tentations, si se dressent les écueils des tribulations, regardez l’étoile, appelez Marie. Si vous êtes ballotté par les flots de la superbe ou de l’ambition, si par ceux de la calomnie ou de la jalousie, regardez l’étoile, appelez Marie. Si la colère, ou l’avarice, ou l’attrait de la chair viennent à soulever la nef de l’âme, tournez vers Marie les yeux. Troublé de l’énormité de vos crimes, honteux de vous-même, tremblant à l’approche du terrible jugement, sentez-vous se creuser sous vos pas le gouffre de la tristesse ou l’abîme du désespoir ? pensez à Marie. Dans les dangers, dans l’angoisse et le doute, pensez à Marie, invoquez Marie.

« Qu’elle soit sur vos lèvres sans cesse, qu’elle soit toujours en votre cœur ; imitez-la, pour vous assurer son suffrage. La suivant, vous ne déviez pas ; la priant, vous ne désespérez pas ; pensant à elle, vous ne sauriez vous égarer. Soutenu par elle, vous ne tombez pas ; couvert par elle, vous ne craignez pas ; guidé par elle, nulle lassitude à redouter: celui qu’elle favorise arrive au but sûrement. Et ainsi expérimentez-vous en vous-même le bien fondé de cette parole que le nom de la Vierge était Marie (47). »

Ainsi s’exprime aujourd’hui pour l’Eglise le dévot saint Bernard. Mais l’explication si pieuse qu’il donne du très saint nom de la Mère de Dieu, n’épuise pas le sens de ce nom béni ; complétant l’Abbé de Clairvaux, saint Pierre Chrysologue dit de même dans l’Office de la nuit : « Marie en hébreu signifie Dame ou Souveraine ; en effet, l’autorité de son Fils, Dominateur du monde, la constitue Souveraine, de fait et de nom, dès sa naissance (48). »

Notre Dame : tel est bien le titre qui lui convient en toutes manières, comme celui de Notre Seigneur à son Fils ; base doctrinale de ce culte d’hyperdulie dont les honneurs sont pour elle seule, au-dessous de ce Fils qu’elle adore avec nous, au-dessus des serviteurs que l’angélique et l’humaine natures ont pour fin de donner au Dieu dont elle est la Mère. Au nom de Jésus tout genou fléchit (49), au nom de Marie toute tête s’incline ; et bien que le premier soit le seul dans lequel nous puissions être sauvés (50), le Fils ne souffrant pas d’aller jamais sans la Mère, ni le ciel ne sépare leurs deux noms dans ses chants, ni la terre en sa confiance, ni l’enfer dans son épouvante et sa haine.

Il était donc dans l’ordre de la Providence que le culte spécial de l’adorable nom de Jésus, dont Bernardin de Sienne fut au XV° siècle l’apôtre, entraînât comme simultanément celui du nom de la Vierge très sainte. En 1513, une église d’Espagne, celle de Cuenca, célébrait la première, avec approbation du Siège apostolique, une fête particulière en l’honneur de ce dernier, alors que les instances de l’Ordre de saint François n’avaient point encore obtenu privilège semblable en ce qui concernait le nom du Sauveur : la mémoire de ce nom sacré incluse dans la solennité de la Circoncision, au jour où il fut donné par l’ordre du ciel, semblait suffire à la prudente réserve des Pontifes romains. Ainsi, et pour le même motif, en fut-il de nouveau, lorsque les fêtes spéciales des deux noms augustes passèrent du calendrier des églises particulières à celui de l’Eglise universelle : l’institution définitive de la fête du Très Saint Nom de Marie remonte à l’année 1683, celle de la solennité du Très Saint Nom de Jésus à l’année 1721.

Or, combien Notre Dame justifie son beau nom en participant à l’empire effectif, à la principauté militante du Roi des rois, c’est ce qui ressort des circonstances auxquelles nous devons l’allégresse de ce jour ; c’est ce qu’attestent et la ville de Vienne sauvée du Croissant contre toute espérance, et le Vénérable Innocent XI faisant de cette fête le monument de la reconnaissance universelle pour la libératrice de l’Occident. Mais il convient de laisser, sinon le récit, du moins une mention plus explicite de la glorieuse délivrance au douze septembre, dont elle fut l’honneur.


Notes :

1. Invitatoire de la fête.

2. Répons I, II, V, VI ; Leçons du deuxième Nocturne ; Ant. des Vêpres et des Laudes.

3. III Reg. X, 18-20 ; Cant. III, 7-10 ; Ant. de Benedictus.

4. Cant. III, 11.

5. Leçons du premier Nocturne.

6. Gen. III, 24.

7. Ibid. 3.

8. JOHAN. VI, 54.

9. Gen. XXXII, 26.

10. Ibid. IX, 13.

11. Ibid. VIII, 8.

12. Ibid. 4, 17.

13. Eccli. XXIV, 25.

14. III Reg. xvm, 42-45.

15. Eccli. XXIV, 24.

16. Cant. ta, 6.

17. Ibid. III, 7-8.

18. Ibid. IV, 4.

19. Gen. III, 15.

20. Psalm. LXXXVI, 1-7.

21. III Reg. VI, VII.

22. Prov. IX, 1.

23. Ibid. VIII, 23.

24. Sap. VIII, 16.

25. Le Temps ap. la Pentecôte, T. IV, p. 534.

26. Invitatoire de l’Office, Introït de la Messe, etc.

27. Le Temps ap. la Pentecôte, T. IV, p. 448.

28. Invitatoire.

29. Psalm. LXXIII, 12.

30. Rerum causam, negotium saeculorum.

31. Eccli. XXXVI, 18.

32. Luc. I. 48.

33. Bern. in festo Pentecost. Sermo II, 4.

34. Andr. Crut. Oratio I, in Nativit. Deiparae I.

35. Joan. Damasc. in Natal. B. M. Homilia I.

36. Petr. Dam. Sermo XLV, in Nativit. B. M. V.

37. Tropaire de renvoi in utroque Vespertino ; Ant. de Magnificat aux secondes Vêpres.

38. Liber pontifie, in Sergio I.

39. R./ R./ Solem justitiae, Stirps Jesse virgam produxit, Ad nutum Domini.

40. Mansi, XXIII, 612.

41. Collecte du jour.

42. Virg. Eglog. IV. Pollio.

43. Gen. XLIX, 10.

44. Levit. XXV, 9.

45. Ibid. XXIII, 24 ; Num. XXIX ; Psalm. LXXX.

46. LUC. I, 27.

47. Leçons du deuxième Nocturne de la fête, ex Bernard. Homil. II super Missus est.

48. Petr. Chrys. Sermo CXLII, de Annuntiat. Homélie du troisième Nocturne.

49. Philipp. II, 10.

50. Act. IV, 12.

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