Méditation pour la Fête de Noël de Saint Alphonse de Liguori

« De la naissance de Jésus la nuit de Noël »

Evangelizo vobis gaudium magnum…
Quia natus est vobis hodie salvator
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(Luc. n. 11. )

Evangelizo vobis gaudium magnum. Ainsi disait l’ange aux pasteurs, et c’est aussi ce que je vous dis cette nuit ; âmes chrétiennes je vous apporte une heureuse nouvelle, la plus heureuse qu’on puisse donner à un peuple de pauvres exilés, condamnés à la mort éternelle.

C’est le Sauveur qui vient de naître, celui qui doit les délivrer de cette mort terrible, et obtenir pour eux le retour à la céleste patrie. Natus est vobis salvator. Jésus-Christ est né, il est né pour vous arracher aux peines de l’enfer et vous ouvrir les portes du paradis. Mais afin que vous montriez dignement votre reconnaissance envers votre Rédempteur, en l’aimant chaque jour davantage, laissez-moi mettre sous vos yeux les circonstances de sa naissance, et vous apprendre où vous le trouverez, cette nuit, afin que vous puissiez l’aller trouver et lui rendre grâce de tout le bien qu’il vous fait. Mais commençons par invoquer Jésus et Marie.

Représentons d’abord en peu de mots ce qui s’est passé à la naissance de ce roi du monde, descendu du ciel pour votre salut. L’empereur Auguste, voulant connaître les forces de son empire, ordonna un dénombrement général de tous ses sujets. A cet effet, chacun était tenu d’aller inscrire son nom chez le préfet de la province, et de payer en même temps un tribut en signe de vasselage. Factum est edictum ut describeretur universus orbis. (Luc. h.) Aussitôt Joseph obéit ; il n’attendit pas même que Marie eût mis au monde l’enfant qu’elle portait dans son sein ; il partit avec elle pour la ville de Bethléem : le voyage était long, il devait durer quatre jours ; les mauvais chemins, le mauvais temps, et surtout l’état de Marie le rendaient extrêmement pénible.

Quand le roi pour la première fois entre dans une ville de son royaume, on lui rend les plus grands honneurs. Prépare-toi donc, ô heureuse cité, à recevoir ton Roi, comme te l’a dit le prophète Michée : ton Seigneur vient te voir, Seigneur de toute la Judée et de tout l’univers. Tu es la plus fortunée de toutes les cités de la terre, puisque c’est toi que le Seigneur a choisie, pour naître sur ton territoire. Et tu Bethleem Ephrata parvulus es in millibus Juda, ex te enim egredietur qui sit dominator in Israël. (Mich. xv. 2.) Mais voilà Joseph et Marie entrant dans Bethléem, se dirigeant vers le logis de l’officier de l’empereur pour payer le tribut, et s’inscrire au nombre des sujets de César ; Marie qui portait dans son sein le Seigneur de César et de toute la terre ! Mais qui les reconnaît ? qui les honore ? qui les accueille ? In propria venit, et sui eum non acceperunt. (Jo. 1.) Ils sont pauvres, on les regarde, on les traite comme des pauvres. En effet Marie n’ignorait pas ce qui devait arriver, et son heure était venue : factum est autem, cum essent ibi, impleti sunt dies, ut pareret. (Luc. 2.) Elle avertit Joseph qui aussitôt cherche un logement par toute la ville ; il ne voudrait pas conduire sa femme à l’hôtellerie qui, outre qu’elle n’offrirait pas un lieu convenable, était en ce moment pleine de voyageurs. Mais non seulement il ne trouva point ce qu’il cherchait, mais il est encore probable qu’on le traita d’insensé, pour avoir conduit sa femme à Bethléem dans l’état avancé où elle se trouvait. Joseph prit alors le parti de se rendre à l’hôtellerie, mais elle était encombrée de voyageurs ; il ne s’y trouva pas la plus petite place. Non erat eis locus in diversorio. (Luc. II. 7.) Il y avait eu place pour tous, même pour les derniers plébéiens : il n’y en eut point pour Jésus. Cette hôtellerie peut être regardée comme une figure de ces cœurs ingrats qui reçoivent tant de misérables créatures et qui refusent l’entrée à Dieu ; de ces gens qui aiment les parents, les amis, les bêtes mêmes, et qui n’aiment point Jésus, ne tenant compte ni de sa grâce ni de son amour. Mais, dit Marie elle-même à une âme dévote : « Ce fut par une disposition particulière de Dieu qu’il n’y eut de place parmi les hommes ni pour moi ni pour mon fils, afin que les âmes éprises de Jésus s’offrissent elles-mêmes pour le recevoir, et l’invitassent avec amour à y entrer. »

Poursuivons. Les pauvres pèlerins se voyant repoussés partout, sortirent de la ville pour tâcher de trouver quelque abri hors de ses murs. Ils marchent dans l’obscurité, ils tournent, retournent, cherchent des yeux, et enfin ils aperçoivent une grotte creusée au pied d’un rocher au-dessous de la ville. C’était, disent Baviada, Bède et Brocan, une excavation sous les murailles mêmes de Bethléem, séparée de la ville, ayant la forme d’une caverne qui servait de retraite aux animaux. Alors Marie dit à Joseph : Je ne saurais aller plus loin, entrons dans cette grotte où nous nous arrêterons. Comment, répondit Joseph, ne vois-tu pas que cette grotte est froide, humide, que l’eau y coule de toutes parts ? ne vois-tu pas que cette grotte n’est qu’une étable ? comment pourrais-tu passer ici la nuit ? Il est certain, dit Marie, que cette étable est le palais où veut naître aujourd’hui le fils de Dieu.

Oh ! qu’auront dit les anges en voyant Marie entrer dans cette grotte ? Les princes naissent dans les palais, au sein des grandeurs et de l’opulence, et le roi du ciel n’a qu’une étable obscure, sans langes pour le couvrir, un peu de paille pour lit, une crèche pour reposer ses membres – Ubi aula, ubi Thronus ? dit S. Bernard. Où est la cour, où est le trône pour ce roi du ciel ? il n’y a là que deux animaux et une crèche. O heureuse grotte où est né le Verbe divin ! heureuse crèche qui a reçu le Seigneur du ciel ! Heureuse paille qui y servit de lit à celui qui est porté par les séraphins ! O ! comme en considérant la naissance de Jésus-Christ nous devons tous brûler d’amour ! que ces noms de grotte, de crèche, de paille, unis à l’idée de la rédemption doivent exciter en nous de sentiments, d’affections ! Oui vous fûtes heureuses, grottes, crèche, paille, mais plus heureuses encore sont ces âmes ferventes qui aiment tendrement notre aimable Sauveur, et qui, brûlant d’amour, vont le recevoir ensuite dans la sainte communion. Avec quel plaisir Jésus-Christ ne va-t-il pas aussi habiter dans le cœur qui l’aime !

À peine entrée dans la grotte, Marie se met en oraison ; et l’heure de la naissance du Sauveur étant arrivée, elle dénoue ses cheveux en signe de respect, et les répand sur ses épaules ; aussitôt elle vit une grande clarté, sentit dans son cœur une douce joie, baissa les yeux et aperçut sur la terre un bel enfant dont l’aspect inspire l’amour, mais qui pleurait, qui criait, qui étendait les bras, comme pour demander à sa mère qu’elle le prît dans les siens. Extendebam membra, quœrens matris favorem, dit-il par révélation à sainte Brigitte. Marie appela Joseph qui, en voyant le nouveau-né, l’adora en versant des larmes d’attendrissement. lntravit senex et prosternens se plorabat prœ gaudio. (Revel. 46.) Ensuite la sainte Vierge prit respectueusement l’enfant qu’elle porta à son sein, cherchant à le garantir du froid en l’appliquant sur sa poitrine. Maxilla et pectore calefaciebat eum cum lœtilia et tenera compassione materna. Considérez tous les sentiments d’amour que dut alors éprouver Marie en voyant dans ses bras le fils du Père éternel. Elle l’adore comme Dieu, baise ses pieds comme on fait aux rois, puis l’emmaillote comme son fils. Mais hélas ! que ces langes sont grossiers et rudes ; qu’ils sont froids et humides ! et point de feu pour le réchauffer.

Venez rois, empereurs, venez tous, puissants de la terre, venez adorer votre Roi suprême qui pour l’amour de vous est né si pauvre dans celte grotte. Aucun ne vient ! In propria venit et mundus non cognovit ! (Jo. 1.) Eh quoi ! le fils de Dieu est venu au monde et le monde le méconnaît. Mais si les hommes ne viennent pas, les anges du moins accourent. Le Père éternel l’a ainsi ordonné ; et adorent eum omnes angeli ejus. (Hebr. I. 6.) Ils viennent en grand nombre, chantant des hymnes à la louange de leur Dieu : Gloria in altissimis Deo et in terra pax hominibus bonœ voluntalis. (Luc. II. 14.) Gloire à la divine miséricorde qui, au lieu de châtier les hommes rebelles, fait que Dieu lui-même prend sur lui la peine afin de les sauver. Gloire à la sagesse qui a trouvé le moyen de sauver l’homme de la mort qu’il avait méritée et de satisfaire en même temps la justice divine ! Gloire à la puissance qui, d’une si admirable manière, a triomphé des forces de l’enfer, en envoyant le Verbe divin sous la figure d’un pauvre pour souffrir la douleur, l’outrage, la mort, et obliger ainsi les hommes à l’aimer, à mépriser pour lui les biens de la terre. Ainsi l’ont fait beaucoup de jeunes hommes désireux de reconnaître l’amour que Dieu leur a montré. Gloire enfin à cet amour divin qui a réduit un Dieu à se faire homme, pauvre, humble, à mener une vie pénible, à subir une mort douloureuse, pour montrer aux hommes l’affection qu’il leur porte et pour gagner leur amour. Agnoscimus in stabulo potentiam eximnitam, sapientiam pree amoris nimietate infatuatam. Nous voyons dans cette étable, dit S. Laurent Justinien, la puissance d’un Dieu presque anéantie ; nous voyons un Dieu, sagesse éternelle, qui pousse l’amour à un excès qui semble démence.

Marie nous invite tous, nobles et plébéiens, riches et pauvres, saints et pécheurs, à entrer dans la grotte de Bethléem pour adorer son fils déjà né et baiser ses pieds. Entrez donc, âmes dévotes, entrez et voyez sur un peu de paille le Créateur du ciel et de la terre ; il a la forme d’un petit enfant, mais il est si beau qu’on le dirait entouré d’un auréole de lumière. Maintenant qu’il est né, la grotte n’a plus rien de hideux ; elle s’est au contraire changée en paradis. Entrez donc sans crainte, Jésus est né, et il est né pour tous et pour chacun de ceux qui veulent le posséder. Il a dit lui-même d’avancer : Ego flos camporum et lilium convallium. (Canl. il. 1.) Il s’appelle lis des vallées, pour nous faire entendre que, naissant humble, les humbles seuls le trouveront. Aussi l’ange ne fut-il pas annoncer la naissance de Jésus à César, à Hérode ; il ne l’annonce qu’à de pauvres pasteurs. Il s’intitule aussi fleur des champs, afin que tous puissent le trouver. Ego flos campi, dit le cardinal Hugues, quia omnibus me exhibeo inveniendum. Les fleurs des jardins sont gardées et défendues par des murs et des clôtures : il n’est pas permis à tous de les apercevoir et de les cueillir ; mais la fleur des champs est exposée à tous les yeux ; la prend qui veut, et c’est ainsi que Jésus-Christ veut être exposé à la vue de tous. Entrons donc : la porte est ouverte. Non est satelles, dit S. Pierre Chrysologue, qui dicat non est hora. Les princes sont renfermés dans leurs palais, et des soldats les gardent ; il n’est pas facile d’obtenir d’eux audience ; celui qui veut leur parler doit prendre beaucoup de peine : plus d’une fois on le renverra en lui disant : ce n’est pas le moment ; revenez un autre jour. Il n’en est pas de même avec Jésus-Christ. II est dans cette grotte, sous une forme enfantine, afin de charmer ceux qui viendront le voir ; et la grotte est ouverte, sans gardes qui en défendent l’entrée, afin que chacun puisse entrer à son gré voir ce jeune roi, lui parler, l’embrasser même s’il le désire.

Entrez donc âmes chrétiennes. Le voici ; regardez cette crèche, cette paille, cet enfant qui pleure. Voyez comme il est beau ; voyez les rayons de lumière qui l’entourent, l’amour qu’il inspire, les traits qui de ses yeux vont au cœur de ceux qui le cherchent, ces tendres plaintes qui vont à l’âme. N’entendez-vous pas que tout vous dit ici : Aimez celui qui vous aime ? Clamat stabulun, clamant paleæ, dit S. Bernard. La crèche, l’étable, la paille, tout vous crie : Aimez un Dieu digne d’amour infini; il est descendu du firmament, il s’est revêtu de votre chair pour vous montrer son amour et obtenir le vôtre. Demandez-lui : Bel enfant, quel est ton père ? Il vous répondra : Ma mère est cette Vierge pure qui est auprès de moi, et mon père est Dieu. Comment ? toi fils d’un Dieu, si humble et si pauvre ? Qui te reconnaîtrait dans cet état ? qui te respectera ? La foi, répond Jésus, me fera connaître pour ce que je suis, et me fera aimer par les âmes que je suis venu racheter et embraser de mon amour ; car je ne veux pas qu’on me craigne, je veux qu’on m’aime, et c’est pour cela que je me suis montré sous les traits d’un pauvre enfant, afin que vous m’aimiez davantage en voyant à quel état m’a réduit l’amour que j’ai pour vous. Mais bel enfant, dites-moi pourquoi vous portez vos regards autour de vous ? Que regardez-vous ? vous soupirez ! vous pleurez ! Ah ! pourquoi soupirez-vous, pourquoi pleurez-vous ? Je cherche autour de moi, répond Jésus, les âmes qui me désirent. Je soupire parce que je voudrais trouver un cœur brûlant d’amour pour moi, comme je brûle d’amour pour lui : je me plains, je pleure, je gémis, parce que je ne vois point ou que je ne vois que très peu d’âmes et de cœurs qui me cherchent et qui veuillent m’aimer.

COLLOQUE

Levez-vous, âmes dévotes, Jésus vous invite à venir celle nuit lui baiser les pieds. Les pasteurs qui sont venus le visiter dans la grotte de Béthléem ont apporté leurs présents, vous devez aussi apporter les vôtres. Que lui donnez-vous ? Le plus beau présent que vous puissiez lui faire, sachez-le bien, c’est celui d’un cœur aimant et repentant. Qu’avant de venir, chacun de vous lui dise : Seigneur, je n’osais point m’approcher de vous souillé de péchés comme je le suis ; mais, ô mon Jésus, puisque vous m’invitez avec tant de bonté à m’avancer vers vous, je vous obéirai, je ne ferai pas comme je l’ai fait si souvent : vous tourner brutalement le dos, lorsque vous m’appeliez ; je ne résiste pas à la douce invitation que vous me faites, mais hélas ! Seigneur, je suis pauvre en toutes choses, je n’ai rien à vous offrir que mon cœur ; ce cœur, il est vrai, vous a autrefois offensé, mais il est repentant, et c’est son repentir que je vous apporte. Oui, divin enfant, je me repens de vous avoir déplu. J’ai été envers vous barbare, traître, ingrat, je vous ai causé d’amères souffrances, j’ai fait couler vos pleurs dans la grotte de Bethléem ; mais ce sont ces larmes mêmes qui me donnent l’espérance. Je suis pécheur, cela est vrai, je ne mérite point de pardon ; mais je viens à vous, ô Dieu, qui pour pouvoir pardonner, vous êtes fait homme. Père éternel, ne voyez pas mes fautes, mais voyez les larmes de votre fils innocent : elles intercèdent pour moi, vous ne refusez rien aux prières de Jésus-Christ.

Exaucez-le maintenant, exaucez-le dans cette nuit d’allégresse, de salut, de pardon.

O Jésus enfant, j’espère de vous le pardon ; mais le pardon de mes péchés ne me suffit pas. Vous accordez cette nuit de grandes faveurs aux âmes ; je vous demande, moi, une grâce signalée, c’est celle de vous aimer ; maintenant que je suis à vos pieds, embrasez-moi de votre saint amour, unissez-moi à vous, mais que ce soit avec des liens tels que je ne puisse plus me séparer de vous. Je vous aime, ô divin enfant, mais c’est peu encore ; je voudrais vous aimer davantage. Je viens baiser vos pieds, et je vous apporte mon cœur ; je vous l’abandonne, changez-le, et conservez-le à jamais ; ne me le rendez pas surtout, car si vous me le rendez je crains qu’il ne vous trahisse de nouveau.

O très sainte Vierge Marie, vous qui êtes mère de mon Dieu, vous êtes aussi la mienne, je remets en vos mains mon pauvre cœur ; présentez-le à Jésus ; offert par vous, il sera accepté ; vous le prierez d’ailleurs pour qu’il l’accepte.