Nous publions la traduction de la conférence donnée à Milan par l’abbé Francesco Ricossa à l’occasion du 14ème Congrès d’Études Albertariennes, le 14 novembre 2015. Elle illustre l’état de la théologie mariale et ce que doit être notre dévotion à la Mère de Dieu. Le style parlé a été conservé.
Marie antithèse de Satan
Le développement homogène du dogme marial du temps de Pie XII
dans les écrits du père Guérard des Lauriers
Le congrès a une double thématique. La première s’intitule, de manière générique, “Ipsa Conteret : elle t’écrasera la tête – Le rôle de la très Sainte Vierge Marie dans la défense de la foi” et ensuite l’intervention a un titre plus détaillé “Marie antithèse de Satan : le développement homogène du dogme marial du temps de Pie XII et dans les écrits du père Guérard des Lauriers”. Quant à la seconde conférence, elle concernera un souvenir nostalgique : les 30 ans de notre Institut ; comme le temps passe ! La liaison entre les deux sujets est vite expliquée, puisque l’Institut que nous avons fondé il y a 30 ans est dédié à Notre-Dame. Parmi les finalités de notre Institut, tels qu’elles ont été établies dans les statuts, se trouve précisément la diffusion de la dévotion à la Vierge Marie. Nous avons donc peut-être manqué un peu à nos finalités statutaires et ce congrès est plus que jamais opportun pour nous permettre précisément de réaliser, à cette occasion, notre intention.
Quand ensuite on parle dans les statuts de l’esprit de notre Institut, il est dit ceci : «La Vierge Marie a un rôle fondamental dans la vie intérieure de l’Institut. Vénérée particulièrement sous le titre de Mater Boni Consilii – nous verrons ensuite pourquoi – Marie doit être l’âme de l’Institut. À la sainte Messe, dans la récitation de l’office divin ou du rosaire, durant chaque activité, au cours des voyages, dans l’administration des sacrements et, pour qui n’est pas prêtre ou religieux, pendant le travail ou dans la vie de famille, la présence de la Mère du Bon Conseil doit se faire sentir. On lui confiera les peines et les joies, on lui demandera les lumières nécessaires avant toute décision, nous lui offrirons nos mortifications. Le membre de l’Institut qui ne comprendrait pas l’importance de cette affiliation totale à Marie, spécialement en tant que Mère du Bon Conseil, aurait certainement mal compris le sens de ce choix. Si un Institut se consacre à Marie sous un titre particulier, [le nôtre à la] Mater Boni Consilii, c’est précisément parce que c’est dans le Bon Conseil de la Mère Céleste qu’il remet toutes ses espérances et ses faiblesses». Excusez-moi si la présentation était plutôt longue, mais ceci pour exprimer un peu le lien entre les deux conférences de ce soir. J’ai préparé seulement la première, parce que pour la seconde je ferai œuvre de mémoire du temps passé ou du temps présent. Mais voyons un peu le premier exposé qui pour la vérité est très riche : il y aurait matière à discuter longuement et il mérite approfondissement.

Le père Gabriele Roschini
Il existe en effet une branche, pour ainsi dire, de la théologie appelée “Mariologie”. Vous avez ici un volume, qui je crois ne se trouve plus dans le commerce mais, qui peut-être, se trouve encore facilement chez les bouquinistes : Il dizionario di Mariologia de Roschini, un religieux servite dont je parlerai encore, qui y donne sous forme de dictionnaire, donc d’une manière facile à consulter, les informations de base sur cette science et sur ce que la théologie catholique a extrait dans sa propre réflexion sur le mystère de la Mère de Dieu. Ce sont les notes des leçons que j’ai données et que je donnerai encore au Séminaire sur le même sujet, mais ne vous effrayez pas, je ne vous les lirai pas. Je les ai juste apportées pour me rassurer.
Nous avons à parler de beaucoup de choses. D’un côté le lien, comme il est dit dans le titre général du congrès, entre la Sainte Vierge et la défense de la Foi. D’autre part le développement vraiment extraordinaire de la dévotion mariale, mais aussi, et ici surtout nous parlons de cela, de la réflexion des théologiens et de l’Église sur le mystère de la Sainte Vierge, en particulier sous le Pontificat de Pie XII, avec une réflexion sur un théologien en particulier que nous avons eu la grâce, la joie et la chance de connaître et qui a été un peu le fondateur de notre Institut, le père Michel Louis Guérard des Lauriers. À ce propos, pour ce qui regarde le lien avec la foi, on peut présenter cette chose d’un point de vue historique, c’est-à-dire toutes les interventions de Marie ou de la dévotion à la Vierge Marie en faveur de la foi et de la société chrétienne, de la chrétienté ou contre les erreurs plus graves qui s’opposent à la foi. Par exemple, après une belle introduction, nous avons tout un tas d’exemples historiques qui exposent bien et de manière très claire et très facile ces faits, dans un discours que le cardinal Ottaviani tint au Congrès de Mariologie de Lourdes en 1958 : Acta Congressus Mariologici-Mariani in civitate Lourdes.

Le pape Pie XII
Ce congrès de Mariologie fut, je pourrais dire, le chant du cygne de ce grand développement de l’étude sur la Vierge Marie et donc de l’approfondissement de la foi. Il se tint justement l’année de la mort du Pape Pie XII, que nous pouvons appeler, comme Pie IX, le Pape marial par excellence, précisément pour sa très profonde dévotion et pour l’approfondissement de la foi qu’il donna à propos des vérités qui concernent la Vierge Marie. Dans ce texte du cardinal Ottaviani, que vous pouvez trouver sur internet (désormais sur internet on trouve tout, le bon et le mauvais), vous le trouvez par exemple sur le site d’un prêtre, l’abbé Belmont, en français mais probablement peut-on le trouver aussi en italien, qui s’intitule : Interventions victorieuses de Marie dans la vie de l’Église. Il fait une exposition historique à partir du monde païen, à travers la littérature judaïque antichrétienne et donc ennemie de la Vierge Marie ; il s’occupe ensuite du gnosticisme, de l’hérésie arienne, des premières invasions musulmanes – d’actualité – des hérésies médiévales, du protestantisme, des victoires de la Chrétienté contre les Turcs au XVIIème siècle. Et ensuite de l’illuminisme : vous savez qu’à Notre-Dame de Paris fut adorée, à la place de la Vierge Marie, la Déesse Raison qui était une prostituée : c’est un peu le symbole du monde moderne et de son opposition à la Sainte Vierge. Mais aussi le rôle de Marie dans la restauration : vous savez que don Bosco voulut que dans la basilique de Marie Auxiliatrice à Turin, il y eut deux dates sur la façade, l’une est la date de la victoire de Lépante et l’autre est la date du retour du Pape à Rome au moment de la restauration en 1815 : les deux victoires attribuées à Marie Auxiliatrice, Auxiliatrice des Chrétiens et qui rend victorieux dans toutes les batailles de la foi contre les ennemis de l’Église et de la civilisation. Et puis le cardinal finissait en observant le triomphe de Marie dans l’Église, mais en même temps, l’hostilité du monde moderne. Voilà, maintenant je ne vous lis pas tout cela, parce que ce serait très beau mais nous prendrait trop de temps, et je renvoie le lecteur à la recherche sur internet ; je le signale seulement, et vous pourrez lire et étudier ce beau texte.
Ce développement de la connaissance de l’Église du dépôt de la vérité révélée par Dieu à propos de sa Sainte Mère, qui est objet de notre Foi, s’est surtout manifesté à partir du Pape Pie IX : cette période de splendeur, dirons-nous, va plus ou moins de la définition du dogme de l’Immaculée Conception de Marie en 1854, auquel fit suite l’apparition de Notre-Dame à Lourdes, jusqu’à la proclamation, pourrons-nous dire, par Pie XII de la fête de la Royauté de la Vierge Marie en 1954, qui fut aussi l’Année Mariale. Nous parlerons donc de cela et après nous parlerons du virage qu’encore une fois apporta le Concile Vatican II : nous pouvons dire le coup d’arrêt et la condamnation à mort de cette période de splendeur soit dans la dévotion à la Sainte Vierge, mais surtout dans l’approfondissement théologique de la foi de l’Église Catholique dans le Christ et en Marie, qui sont indissolublement unis.

Le père Guérard des Lauriers
Enfin, dans une troisième partie de cette exposition nous verrons quelques allusions aux écrits du père Guérard des Lauriers, écrits qui font partie de la période en question, c’est-à-dire de la période sous le Pontificat de Pie XII, particulièrement de 1950 à 1954, qui vont de la proclamation du dogme de l’Assomption au Ciel de Marie à la fête de Marie Reine en 1954. Entre autres. Un des écrits s’intitule Marie, anti-type de Satan, mais ce ne sera pas le seul texte que je commenterai, si j’en ai le temps, si vous résistez jusqu’à ce moment. Pour le reste, avant d’introduire ce que je voulais vous dire, avant d’entrer in media res : Marie et la Foi. Marie non seulement est intervenue toujours en défense de la Foi, non seulement Marie est intervenue contre les hérésies, toutes, tant il est vrai que la liturgie de l’Église dit justement de la Sainte Vierge qu’elle a détruit les hérésies dans le monde entier. La pars destruens concernant Marie, celle de la lutte contre l’erreur, est très importante mais vient après la pars construens, la partie positive ; Marie est avant tout femme de Foi, est avant tout croyante et cela est affirmé dans l’Évangile. Quand la Sainte Vierge, par la Visitation, portant en son sein son Fils, Verbe de Dieu fait homme, se rendit chez Élisabeth qui à son tour portait en son sein le Baptiste, le Précurseur, Élisabeth dit : “Comment se fait-il que la Mère de mon Seigneur vienne à moi ?”. Élisabeth fut la première, en un certain sens, après l’Ange, qui proclama la maternité divine de Marie, c’est-à-dire Mère du Seigneur, Mère de Dieu. Eh bien, cette femme, Élisabeth, s’adressant à Marie lui dit aussi : “Beata quæ credidisti”, Bienheureuse êtes-vous d’avoir cru. Les quelques paroles qui sont dans l’Évangile sur la Sainte Vierge sont, précisément du fait de leur rareté, absolument précieuses et doivent être toutes soupesées jusqu’au fond. Et donc aussi celle-ci. Marie est Celle qui a cru, elle est la première des croyants, elle est le modèle des croyants, Celle qui a maintenu vive la foi, la Foi dans le Verbe incarné, la Foi trinitaire, la Foi en la divinité du Fils et en même temps dans son humanité. La double nature lui fut révélée en premier par l’Ange, dans l’Annonciation, elle adhère donc à cette foi, cette foi qu’elle connaît, cette foi qu’elle médite : “Marie méditait toutes ces choses dans son cœur”. À plusieurs reprises, saint Luc nous rapporte ce fait de l’intimité de la Vierge Marie – dirons-nous – parce qu’il l’a reçu d’elle-même ; Marie conserve cette Foi aussi à l’heure tragique de la Passion et du Samedi saint. Tant il est vrai que des femmes qui étaient au pied de la Croix, elle est la seule qui ne se rende pas au Sépulcre le matin de Pâques, elle est la seule qui ne cherche pas parmi les morts Celui qui est vivant, le Ressuscité, ceci seulement parce qu’elle avait maintenu vive, intègre et intacte la Foi dans le Christ ressuscité et triomphant de la mort. Et il est donc normal que Marie soit Celle qui maintienne vive la Foi, qui soit le guide de tous ceux qui défendent la foi et qui croient, et en même temps elle est l’ennemie acharnée du démon, de Satan, dont elle écrasa la tête. Alors je dirai quelque chose, même plus que quelque chose à ce propos, mais je voudrais tout d’abord, comme j’avais déjà évoqué avant, vous donner une très courte, à cause du temps, idée justement de cette période heureuse de la réflexion du Magistère de l’Église et des théologiens sur le mystère de la foi, donc sur la Vierge Marie.
Examinons comme objet de notre foi ce que nous disons dans le Credo : Jésus né “ex Maria Virgine” ; dans notre profession de foi la Sainte Vierge est présente, je voudrais donc vous dire quelque chose sur ce développement providentiel. Certainement ce n’est pas avec la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception de Marie que l’Église a commencé cette prédication des vérités de foi concernant la Sainte Vierge, parce qu’elles sont, comme nous le verrons, intrinsèques au christianisme même. Le christianisme a comme principaux mystères de la foi la Trinité de Dieu et l’Incarnation du Verbe, et ces deux mystères sont déjà présents dans l’Annonciation de l’Ange à la Vierge Marie, l’un et l’autre. C’est donc dès les premières pages de saint Luc que nous avons déjà Marie au centre du mystère chrétien. Tous les négateurs du Christ et de l’Incarnation, de la Trinité seront des négateurs de Marie ; tous les vrais dévots de Marie seront des défenseurs de la foi trinitaire, de la foi en la divinité de Jésus-Christ, évidemment parce qu’il s’agit de choses inséparables.
Parmi les grands Conciles christologiques, les quatre premiers glorieux Conciles de l’Église, le Concile d’Éphèse est celui qui proclama la maternité divine de Marie, mais pourquoi ? Parce qu’il proclama que Jésus-Christ est une personne divine, et c’est parce que Jésus-Christ est une personne divine et qu’il n’y a pas en Jésus-Christ une personne humaine, il y a une nature humaine, non une personne humaine, et c’est parce que Jésus-Christ est une personne divine que Marie est Mère de Dieu. Encore une fois la maternité divine est la clef de tous les privilèges de Marie et le centre de tout ce que l’on doit dire sur elle, elle est la Mater Dei comme nous disons dans l’Ave Maria chaque jour, Sainte Marie Mère de Dieu. Eh bien, ce mystère fut proclamé à Éphèse, avec le mystère de l’unité de la personne du Christ et donc de l’union des deux natures humaine et divine dans l’unique personne du Christ, l’union hypostatique.
Nous pourrions parler de tant d’autres Conciles, mais nous voulons au contraire nous arrêter sur le glorieux développement de la dévotion mariale et de la connaissance de la foi, qui débute avec Pie IX. Encore sur internet, sans chercher allez savoir où, on trouve facilement sur le site du Vatican, la bulle de Pie IX Ineffabilis Deus. Je ne vous la lirai pas car elles seraient toutes à lire, je les ai relues justement aujourd’hui pour me préparer à cette journée, et vraiment ce sont des merveilles. Alors, je vous recommande comme continuation de notre rencontre d’aujourd’hui la lecture de ces documents, la lecture de ce document du 8 décembre 1854 par lequel Pie IX proclama le dogme de foi, la vérité de foi qui n’est pas une vérité moderne : si c’est une vérité de foi Dieu l’a révélé et donc elle a toujours été dans le dépôt de la révélation, et l’Église a défini qu’elle a toujours été dans le dépôt de la révélation avec ce document de Pie IX Ineffabilis Deus. Ensuite, je conseille parmi les très nombreux documents, en omettant Léon XIII qui a tant écrit à ce propos, une autre encyclique, une encyclique qui se trouve elle aussi sur internet, et que nous avons publiée sur Sodalitium il y a de nombreuses années : Ad diem illum lætissimum pour le cinquantenaire de la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception de Marie. C’est un document de saint Pie X, très important parce que partant de la vérité de foi sur l’Immaculée, saint Pie X anticipe les développements qui seront ensuite mis en avant avec force par ses successeurs, particulièrement par Benoît XV et Pie XII, c’est-à-dire la vérité sur la Médiation de Marie et sur la co-Rédemption de Marie.
Une autre encyclique que je conseille, parmi les nombreuses que nous pourrions lire de cette magnifique époque, est celle sous le Pontificat de Pie XII et il est émouvant de lire dans ces textes les accents de piété, de dévotion que ce grand Pape proclame à l’égard de la Sainte Vierge. Ce document devrait être connu parce qu’il s’agit rien de moins que de la Constitution apostolique avec laquelle fut déclaré le dogme de l’Assomption de Marie au Ciel. Pourtant je ne crois pas que beaucoup l’aient lue de la première à la dernière ligne. Je ne demande pas de lever la main à ceux qui l’ont lue, mais j’imagine qu’ils ne sont pas très nombreux. Je vous le conseille vraiment. C’est le 1er novembre 1950, au terme de l’Année Sainte, jour de la Toussaint, qu’est publiée la Constitution Munificentissimus Deus. L’Assomption de Marie au Ciel est déduction immédiate de son Immaculée Conception : à cause du lien entre le péché et la mort attesté par saint Paul, s’il n’y a pas de péché, il n’y a pas de mort. Et à ce propos, il y a cette réflexion du père Guérard des Lauriers : Assomption : en quel sens Marie est-elle “morte” ?, où il met morte entre guillemets. Pourquoi ces guillemets ? Parce que le père Guérard des Lauriers (et il n’est pas le seul, le Père Roschini aussi, bien que de manière différente, arrive à la même conclusion) défend le fait que Marie n’est pas morte, c’est-à-dire que non seulement son corps est monté au Ciel, mais que Marie n’est pas morte, ou mieux, il explique de quelle manière elle peut être dite morte, mais non par la séparation de l’âme du corps comme il advient pour nous. Munificentissimus Deus ne traite pas seulement de l’Assomption de Marie au Ciel, c’est-à-dire un des privilèges de Marie, mais nous donne tous les principes que la théologie trouve et que la foi manifeste à propos de l’Assomption de la Vierge Marie.
Ce sont les principes sur lesquels nous pouvons aussi appuyer les développements ultérieurs, et particulièrement nous arrivons à l’encyclique Ad Cæli Reginam, sur la dignité royale de la Sainte Vierge Marie. Après que Pie XI, dans l’encyclique Quas primas contre la peste du laïcisme, eût institué la fête de la Royauté du Christ-Roi, Pie XII, le 11 octobre 1954, fête de la Maternité Divine, Année Mariale (proclamée Année Mariale pour le centenaire de la proclamation de l’Immaculée Conception) commit ce document sur la Royauté de Marie. Mais attention, quiconque lit cette encyclique se rendra vite compte que l’encyclique contient déjà non implicitement, mais explicitement la doctrine de l’Église sur ces deux autres vérités, enseignées désormais à cette époque constamment par le Magistère de l’Église, par le Magistère du Pape, par le Magistère de tous les évêques pratiquement, ou de presque tous, et crue sereinement par tous les fidèles, sur le fait que Marie est Médiatrice de toutes les grâces et sur le fait que Marie est co-Rédemptrice du genre humain. Ces deux vérités sont très bien expliquées tant dans l’encyclique de saint Pie X, que dans la bulle de Pie XII, et plus encore dans cette encyclique dont je vous parle maintenant ; ces vérités, la Médiation et la co-Rédemption, ou mieux, il faudrait dire dans l’ordre logique la co-Rédemption d’abord, la Médiation après, font partie de la doctrine sur la Royauté de Marie. C’est-à-dire que la Royauté de Marie se vide de son sens, reste presque nulle, si nous lui enlevons ces deux exercices de sa Royauté, à savoir la co-Rédemption du genre humain et la Médiation de Marie dans la distribution de toutes les grâces qui arrivent aux hommes de la part de Dieu.

Marie Médiatrice de toutes les grâces
[Vierge de la Miséricorde, église san
Bartolomeo de Vertine (Chianti),
Pinacothèque Nationale de Sienne]
Tel était l’état de la théologie à la mort de Pie XII. Je vous donnerai les principes et j’essayerai de vous expliquer les motifs de ces doctrines, j’essayerai d’expliquer en quoi elles consistent et sur quoi elles se fondent, autrement je fais des affirmations sans dire le pourquoi et le comment, ni de quoi il s’agit ni pourquoi l’Église enseigne cela. Mais pour le moment, d’un point de vue disons historique, voulant vous présenter ce développement, nous pouvons dire ceci : que, à la mort du Pape Pacelli, la doctrine sur la Royauté de Marie, sur la Médiation universelle de toute grâce de la part de Marie, sur la co-Rédemption de la Vierge Marie était enseignée de manière tellement claire par l’Église et était une doctrine commune de tous les catholiques, qu’un grand théologien de cette époque, Roschini, un servite qui fut le fondateur du Marianum, pratiquement une université à Rome qui avait pour but d’enseigner particulièrement la Mariologie sous la direction des Servites de Marie, eh bien, le père Roschini, mais pas seulement lui, était arrivé à la veille du Concile Vatican II à cette conclusion : la Médiation universelle de toute grâce de Marie et la co-Rédemption sont déjà, disait-il, des vérités de foi. Certes, c’est un théologien qui le dit, mais le théologien le dit et l’explique.
Si en effet nous lisons la bulle de Pie XII Munificentissimus Deus, dans laquelle il explique comment il est arrivé à la décision de proclamer solennellement la définition dogmatique sur la vérité de foi que Marie est montée au Ciel, après avoir accompli le cours de sa vie terrestre (nous voyons qu’il ne dit pas après être morte, mais après avoir accompli le cours de sa vie terrestre), il dit comment Marie monta au Ciel non seulement avec son âme, comme tous les saints, mais aussi avec son corps. Prémices donc de cette rédemption finale et générale de l’humanité élue et bienheureuse, qui verra aussi pour nous la résurrection de la chair à l’image, à la suite de la Résurrection du Christ. En proclamant ces vérités de foi, Pie XII dit avoir consulté précédemment l’épiscopat mondial. Et de cette consultation de l’épiscopat mondial, que Pie IX avait aussi faite (ce, non que le Pape ne puisse définir ou enseigner sans les autres évêques, il peut très bien le faire tout seul, mais parce qu’il voulut demander l’avis et entendre la voix de ses collègues dans l’épiscopat), le Pape dit : “Ce singulier accord des évêques et des fidèles catholiques qui estiment que l’Assomption corporelle au ciel de la Mère de Dieu peut être définie comme un dogme de foi…”. Raison pour laquelle le Pape enseigne : “Ainsi que l’affirme le même Concile du Vatican (Vatican I, n.d.r.) : On doit croire de foi divine et catholique, toutes les choses contenues dans la parole de Dieu écrite ou transmise, et que l’Église propose à notre foi par son Magistère ordinaire ou universel, comme des vérités révélées par Dieu”, c’est-à-dire le Magistère quotidien accompli par les évêques, qui est vécu dans l’Église, fait de l’enseignement ordinaire du Pape, etc. quand il est universel, c’est-à-dire quand il s’étend à toute l’Église, même en un seul moment de l’histoire ; alors, en vertu de l’infaillibilité du Magistère Ordinaire Universel, l’Assomption de Marie au Ciel est déjà vérité de foi, c’est-à-dire que nous avons déjà l’infaillible certitude que Dieu l’a révélée, l’a révélée aux hommes, aux apôtres, dès le début, avant même d’être solennellement définie. Cela se trouve dans l’encyclique Munificentissimus Deus.
Quand le père Guérard des Lauriers plus tard, dans la crise conciliaire ou après le Concile, eut à polémiquer, mais non seulement à polémiquer, à expliquer, à rappeler aux catholiques restés fidèles à la tradition, donc aux vrais catholiques, authentiques, qu’il n’y a pas seulement un Magistère Solennel qui est garanti par l’infaillibilité, mais que le Magistère Ordinaire Universel est aussi garanti par l’infaillibilité, il se référait précisément, et parce qu’il avait suivi de près toutes ces questions, à la doctrine enseignée non seulement par Vatican I, mais par Pie XII en définissant l’Assomption de Marie au Ciel. Eh bien, le père Roschini, de la même manière, disait : “La Médiation de Marie et la co-Rédemption, qui sont seulement deux aspects de la même vérité, sont déjà enseignées par le Pape et sont déjà reçues, acquises, crues par l’épiscopat catholique dans le monde entier comme une vérité de foi, raison pour laquelle c’est déjà une vérité de foi divine, à laquelle ne manque que la solennelle définition de l’Église”.
Cette solennelle définition de l’Église il l’attendait, comme l’attendaient aussi tous les vrais catholiques avec le Concile Vatican II. Pieuses illusions. À la fin du Concile, un théologien, scotiste notamment, le père franciscain Balič, qui était membre du Saint-Office et qui eut pendant le Concile à s’occuper de toute cette question de la Mariologie, dit désolé : “Ce jour est le naufrage de toute ma vie”. Mais c’était le naufrage non seulement pour lui, mais pour tous les dévots de Marie. Je le dis non en un sens de dévotion doucereuse ou personnelle, privée, pieuse, dévote, mais non fondée. C’est le naufrage de tout ce que la théologie catholique, particulièrement dans le glorieux pontificat précédent, était arrivée à donner, à offrir à la foi de l’Église à la veille du concile. Non seulement il n’y eut pas cette définition, mais il y eut un terrible coup d’arrêt. Le dernier des documents mariologiques que j’ai apporté est le chapitre VIII de la constitution dogmatique Lumen Gentium du Concile Vatican II : “La Bienheureuse Marie Vierge Mère de Dieu dans le mystère du Christ et de l’Église”.

Le dominicain moderniste
Yves Congar
Ce chapitre a une histoire que je vais essayer de vous raconter. Je voudrais vous faire comprendre, puisque quand ensuite nous parlerons du père Guérard il y aura des choses un peu difficiles, d’autant plus belles qu’elles sont plus difficiles : ici il s’agit au contraire d’une petite page facile d’un confrère du père Guérard des Lauriers. Ils étaient tous les deux dominicains, tous les deux théologiens et ont vécu tous les deux dans le même centre d’études dominicain, le Saulchoir, en France : c’était une grande école de théologie, dans le bien et dans le mal. Il s’agit de Congar, le père Congar ; très connu parce qu’après le concile lui fut donnée la pourpre cardinalice, Yves Marie Congar, alors qu’avant le concile il fut privé de la chaire et que toute sorte d’enseignement lui fut interdit par le Pape Pie XII. Il s’agit d’un petit livre Entretiens d’automne, une sorte d’interview, de réflexions arrivé à l’automne de sa vie, avant de mourir, dans lequel il raconte un peu sa vie de théologien, et une des questions qui lui est posée, à partir de la page 81, concerne la Vierge Marie, le rôle de Notre-Dame dans sa vie de croyant, de théologien : “Je constate trois périodes différentes dans ma vie” – écrit-il – une première période dans laquelle comme tout bon catholique il était dévot à la Vierge Marie et une seconde période quand il a commencé à être théologien.
Mais ce qui nous intéresse ici c’est la description qu’il donne de cette époque historique, pouvons-nous ainsi dire de 1854 à 1958, ces cent ans, ou plus brièvement sous Pie XII, surtout de 1950, avec l’Assomption, à 1954. Cette époque je vous l’ai décrite jusqu’à maintenant comme ce grand développement de la doctrine de l’Église et donc de l’approfondissement de la foi concernant la Vierge Marie ; voyons maintenant un autre point de vue. Guareschi avait la fameuse rubrique “Visto da destra, visto da sinistra” [Vu de droite, vu de gauche, n.d.r.] : le même fait était décrit de manière opposée. Eh bien ici nous avons vu de droite, voyons maintenant de gauche. Congar écrit : “Quand j’ai commencé à théologiser de façon plus active, a débuté une seconde période qui correspond assez bien au Pontificat de Pie XII”. Voilà ce qu’il pense de ce Pontificat de ce point de vue. “Il y eut alors un développement de mariologie assez effréné. J’ai même employé l’expression de ‘mariologie galopante’, un peu comme quand on parlait de phtisie galopante”. La phtisie est une maladie, la tuberculose, quand on crachait du sang, c’était la phtisie galopante : eh bien, la mariologie du temps de Pie XII est comparée par Congar, qui est le théologien du Concile, comme une maladie et de surcroît en phase aiguë, galopante. “On parlait de phtisie galopante, une maladie qui se répand de façon anormale et ultra-rapide. Le pape lui-même a fait préparer la définition dogmatique de l’Assomption corporelle de Marie mère de Dieu – je n’étais pas du tout en faveur de cela”. Entre autres, il n’était pas seul, parce que parmi les peu nombreux qui s’opposèrent, soit à la définition de l’Assomption soit à la proclamation de Marie Reine, il y avait Angelo Giuseppe Roncalli. “Je n’étais pas du tout en faveur de cela, car, historiquement” (voilà l’historicisme, Congar plutôt qu’un théologien fait l’histoire des dogmes), les témoignages anciens sont plutôt rares et on ne peut pas non plus admettre que la foi actuelle de l’Église”, c’est-à-dire que l’Église aujourd’hui croit que Marie est montée au ciel, “ait une valeur révélante”. Voici ce qu’il veut dire : même si l’Église aujourd’hui croit, cela ne veut pas dire que Dieu l’a révélé, parce que ce n’est pas l’Église qui révèle, c’est Dieu qui révèle, mais il est pourtant vrai que c’est l’Église qui nous dit ce que Dieu a révélé. “Au Concile, j’ai été témoin de la suite de cette mariologie galopante, car, dans la commission préparatoire – qui n’a plus été celle du Concile même, grâce à Dieu ! – le père Balič”, dont j’ai parlé avant, “qui était du Saint-Office, très puissant à Rome et fort dynamique, avait fait nommer autant de mariologues qu’il pouvait”, pour pouvoir arriver à la définition dont je vous ai parlé avant. Entre autres, il nomma un français, Laurentin, qui devint par la suite un représentant du charismatisme ; je l’ai connu il y a de nombreuses années, et Laurentin passa de l’autre côté et Balič lui dit : “Vous nous avez trahis”. “Balič aurait voulu que le Concile proclame Marie médiatrice de toutes les grâces, reine, corédemptrice”.
C’était la doctrine du Pape, c’était la doctrine de l’Église, il était normal que les évêques du monde réunis en concile sanctionnassent – disons – ce que le Magistère du Pape avait expliqué quelques années auparavant avec autorité. Ici au contraire il semble que ce fut une manie de ce père Balič. Et alors qu’explique Congar ? Ce qui se produisit durant le concile et que nous verrons après, mais qui nous donne une description intéressante non seulement de ce qu’ils ont fait avec la mariologie, c’est-à-dire le chapitre 8 de Lumen Gentium, mais ce qu’ont fait un peu toutes les manœuvres du concile. Voici comment il l’explique : “Ce fut un grand moment, parce que, jusque-là, il y avait eu dans l’Église Catholique une espèce de mouvement qui isolait les médiations et les magnifiait jusqu’à l’excès : on isolait le pape du collège (des évêques, n.d.r.) – le Concile l’a remis dans le collège”, plus bas, va plus bas, il l’a remis dans le collège, “comme chef, mais en son sein”.
Maintenant, dans le dernier discours de Bergoglio au synode [24/10/2015] non seulement ils l’ont remis dans le collège, mais ils l’ont mis la tête en bas, parce que Bergoglio a dit que l’Église est une pyramide renversée où le sommet se trouve sous la base ; ce sont les fidèles laïcs qui écoutent l’Esprit Saint et la place la plus en bas au fond est celle du Pape. Puis Congar dit : “On isolait les religieux de la vie des chrétiens – le Concile les a remis dans la quête globale de sainteté” : les religieux avec les vœux mis en bas avec tous les autres qui ne font pas de vœux, vous n’êtes pas différents et meilleurs que les autres ! “On isolait le prêtre des fidèles – on voit maintenant combien ils se retrouvent ensemble”, ce qui veut dire que le prêtre ne se distingue plus des fidèles : les fidèles font les prêtres, les prêtres font les laïcs. “Et on isolait Marie de tous les saints, de l’Église elle-même : on en faisait une sorte d’intermédiaire, en reprenant le mot de saint Bernard, que je n’aime pas du tout personnellement : ‘Marie est le cou qui unit la tête au corps !’. Non, Marie est dans le corps … Or, de même que le Concile a remis le pape dans le collège, Marie est replacée dans le mystère du Christ et de l’Église”, c’est-à-dire va-t’en de là et rentre dans le rang avec tous les autres ! “C’est très sain. J’adhère tout à fait au chapitre VIII de Lumen Gentium : Marie y a une place très considérable dans le mystère du Christ et de l’Église”.
Et ce naturellement notamment pour des motifs œcuméniques. Puis il parle de ce que pensait Calvin, de ce que pensait Luther, de ce que pensaient les “orthodoxes”, de ce que pensaient les anglicans, etc., etc. Mais ce que je voulais vous lire c’est ceci, aussi parce que de manière très brutale ou drôle, selon les goûts, Congar exprime des concepts théologiques qui étaient l’expression des deux fronts qui s’opposaient et qui s’opposèrent dans le dernier Congrès de Mariologie de 1958 tenu à Lourdes dont je vous ai parlé. Congar conclut ces petites pages sur Notre-Dame en disant : “J’ai écrit autrefois que Marie était une fidèle dans l’Église, une laïque. Je ne le redirais plus aujourd’hui, mais il faut bien situer Marie dans l’Église”. Or, il n’est pas faux de dire que Marie est membre de l’Église, mais il est faux de dire que Marie est un membre de l’Église comme les autres, et qu’elle n’est pas en même temps, comme entre autres, Paul VI dit aussi, Mère de l’Église et donc supérieure, avec un rôle supérieur qui la rapproche davantage de l’Église et du Christ.
Et ici nous arrivons précisément à cette double polarisation de la Mariologie, qui s’opposa aussi à Lourdes, mais qui de toute façon couvait déjà, chez les allemands surtout, et chez les progressistes de partout, mais surtout chez les français et les allemands, ceux du livre Le Rhin se jette dans le Tibre du Père Wiltgen. L’auteur appelle justement le Rhin, c’est-à-dire l’alliance rhénane, les pères du concile qui venaient des pays baignés par le Rhin. Eh bien, c’était cette différence d’idées, de considérer Marie comme unie au Christ et assimilée à Lui, comme l’exprimait dans une formule très exacte la proclamation du dogme de l’Immaculée et comme le reprenait la proclamation du dogme de l’Assomption, c’est-à-dire que Marie a été voulue par Dieu uno eodemque decreto avec le Christ, c’est-à-dire que dans la sagesse éternelle de Dieu, Dieu a librement voulu par un décret divin éternel, qui est Dieu Lui-même, l’Incarnation du Verbe et sa Sainte Mère non comme distincts mais comme une seule chose : c’est-à-dire qu’Il l’a voulue Elle avec Lui et Lui avec Elle inséparables dans un seul et même décret divin. Donc ceci nous amène à la profondeur de tout ce que l’on doit dire sur la Vierge Marie : l’inséparabilité du Verbe de Dieu fait chair et de Sa très sainte Mère parce que Dieu a voulu qu’il en soit ainsi ! Dieu aurait pu vouloir de manière différente. Dieu aurait pu ne pas créer, Dieu aurait pu une fois qu’il a créé l’homme ne pas le racheter du péché, Dieu aurait pu ne pas se faire homme, mais Dieu de toute éternité a voulu créer, a voulu élever l’homme à la vie surnaturelle, a voulu racheter l’homme tombé dans le péché, il a voulu le faire par l’Incarnation du Verbe (je n’entre pas dans la question de l’Incarnation en vue de la Rédemption seulement ou non, c’est une autre question) et il a voulu Marie avec Jésus. Ceci est ce que Dieu a voulu, sans demander la permission de Congar. Et ceci est son tort…
L’autre courant, celui des théologiens rhénans, c’est-à-dire des théologiens influencés par le protestantisme, provenant de pays divisés où le protestantisme a eu une influence profonde dans la pensée, voulait au contraire assimiler Marie non au Christ mais à l’Église. Mais dans leur esprit que voulait dire assimiler Marie à l’Église ? La faire rentrer dans l’Église. C’est-à-dire, que signifie la faire rentrer dans l’Église ? La considérer comme un membre éminent de l’Église. Comme un saint, comme les autres saints, peut-être un peu plus, mais substantiellement comme tous les autres, comme nous tous. Comme dit brutalement Congar, qui s’est ensuite un peu repenti, une laïque. Ce qui encore une fois n’est pas faux pour ce qu’il dit, mais est faux pour ce qu’il ne dit pas évidemment. Le même jugement devra être donné sur le texte du concile. Chez les historiens du concile, tant les historiens de tendance, entre guillemets, traditionnaliste, que chez les historiens de tendance, entre guillemets, progressiste, comme la fameuse et volumineuse Storia del Concilio Vaticano II dirigée par l’École de Bologne, sont décrits les mêmes faits, expliquant donc comment au début fut préparé un schéma qui devait être pratiquement un document conciliaire uniquement dédié à la Vierge Marie. Et ce document, qui avait pour titre, si je me souviens bien, “Marie mère de Dieu et mère des hommes”, autrement dit la maternité divine et la maternité vis-à-vis de nous, mère de Dieu parce que mère de Jésus qui est Dieu, notre mère parce que mère du Verbe qui est la tête du Corps Mystique, et notre mère parce que le Christ de la Croix nous la confia comme mère : “Voilà ta mère”, et en tant que telle Médiatrice et co-Rédemptrice.
Ce schéma aurait dû conduire à la proclamation solennelle par le Concile de cette vérité de foi sur la Vierge Marie. Ce plan originel naturellement fut déformé. Au début, on changea le texte et l’orientation, c’est-à-dire Marie non plus mère de Dieu et mère des hommes mais Marie pont du mystère du Christ et de l’Église, autrement dit plus orientée vers l’Église que vers le Christ. Après quoi on décida : nous ne devons plus faire un document à part pour la Vierge Marie, mais nous devons insérer ce que l’on devra dire sur Marie (on ne pouvait pas moins faire parce que ç’aurait été un blasphème à cette époque de faire moins) dans le document sur l’Église. Voilà ce que je vous disais que Congar a expliqué brutalement : enlève-toi de là et va en arrière à la place qui est juste pour toi, c’est-à-dire au milieu de tous les autres. Naturellement il y eut des discussions pour savoir s’il fallait vraiment faire ainsi ou pas.
Les historiens de tendance traditionnaliste, De Mattei par exemple, nous donnent les noms de ceux qui ont voulu que le schéma sur Marie disparaisse pour être absorbé dans celui de l’Église et le principal nom est Rahner, le jésuite Rahner, mais il en oublie un, il oublie le nom d’un autre théologien qui avec Rahner voulut cela, le torpillage de la doctrine catholique sur Notre-Dame. Pourtant la source de De Mattei est la même pour tous, c’est Wiltgen, qui cite l’autre nom : Ratzinger. Mais on voit que la plume de notre historien s’est bloquée à ce moment et le nom fatidique, qui aujourd’hui est au contraire plus intéressant que Rahner, s’est mystérieusement évaporé, a disparu, évidemment. Et ainsi j’ai tenu à remettre les choses et les personnes à leur place et à leur donner les mérites ou les démérites qui leur reviennent. Pourquoi seulement Rahner, le pauvre, doit-il porter le mérite ou le démérite de cette mauvaise plaisanterie ? Donnons à chacun ce qui lui est dû et à Ratzinger ce qui revient à Ratzinger. Alors on passa aux votes et le 29 octobre 1963 un groupe d’évêques progressistes très organisé, qui s’était déjà réuni à Fulda et ailleurs pour atteindre son but, gagna par 17 voix sur les autres pères, très nombreux, qui voulaient maintenir le schéma uniquement pour la Vierge Marie, mais qui étaient désorganisés ; jamais on ne se serait attendu à une chose de ce genre. Donc 1 114 voix sur les 1 097 requises pour avoir la majorité. On ne parlait plus désormais de définitions et de dogmes et de Marie médiatrice de toutes les grâces. Le père Balič et les autres dévots de Marie et qui croyaient dans le Magistère du Pape (le Pape Pacelli était mort depuis quelques années), tentèrent de sauver ce qui pouvait l’être. On ne parlait plus de co-Rédemption, pensez-vous ! De Médiation de toutes les grâces, absolument pas ! Ils demandaient de pouvoir mettre le mot médiatrice. De quoi, on ne sait pas. Un saint peut aussi être médiateur de quelque chose par ses prières. Et alors ils le concédèrent. Il y eut un accord de compromis entre le théologien Philipps et le théologien Balič et voilà pourquoi à partir de là, à partir du compromis, est venu le chapitre 8 de Lumen Gentium, qui n’est pas mal pour ce qu’il dit, parce qu’il dit des choses bonnes et vraies, mais qui est mal pour ce qu’il ne veut pas dire, pour ce qu’il se refuse de dire et pour la manière dont il réduit la doctrine catholique sur Marie par rapport à ce que l’enseignement de l’Église avait déjà déclaré jusqu’à quelques années avant. Le motif, ou l’un des motifs, de ce changement a évidemment été l’œcuménisme.
Ce n’était pas le seul motif en réalité. En réalité, le motif principal est un rationalisme de fond qui est typique du modernisme agnostique, mais un des motifs, qui n’est pas seulement un prétexte, mais un motif, était l’œcuménisme : le Concile veut réaliser l’œcuménisme, veut aller à la rencontre des non-catholiques, que ce soit les orientaux qui vénèrent la Vierge Marie mais n’admettent pas les dogmes de l’Immaculée Conception, de l’Assomption, etc., s’éloignant de la tradition grecque et orientale plus ancienne ou au moins des principes de cette tradition vénérable, et surtout des protestants. Et alors ici nous aurons un aspect que le père Guérard des Lauriers soulignera, sur une manière de faire de la théologie. Il dit qu’il y a deux manières de faire de la théologie : celle qui regarde vers la vérité, la théologie qui parle de Dieu et donc celle qui regarde vers Dieu, qui a Dieu devant les yeux, qui regarde vers Dieu et parle de Dieu, et au contraire celle qui consiste à faire de la théologie en regardant vers l’homme.
Et alors là nous ne voyons plus Dieu et la vérité première, mais nous voyons l’homme avec ses aspirations, avec ses nécessités, avec ses désirs, etc., et donc nous voyons les choses non par le haut mais par le bas. Et nous verrons comment le père Guérard des Lauriers ramène cela, je vous l’expliquerai, à Satan. C’est tout le contraire de Marie. Cela ne veut pas dire que tous les théologiens qui s’occupent plus de l’homme que de Dieu suivent Satan, mais c’est une mentalité qui justement est rattachée non à Marie mais à son ennemi, au serpent infernal. Maintenant essayons de voir un peu ce que l’Église dit à propos de ces belles vérités sur la Sainte Vierge. Jusque-là, je vous ai dit toutes les vérités, tout ce qu’on peut dire et connaître sur la Vierge Marie : tout tourne autour de la maternité divine. Maintenant sans parler de la maternité divine, ou en en parlant d’un certain point de vue, je voudrais commencer en me servant là aussi d’un mot de Pie XII dans l’encyclique Ad Cæli Reginam dans laquelle Pie XII, en développant ensuite ce terme, appelle la Sainte Vierge “alma socia”, la sainte associée. De qui ? De Jésus-Christ. Le père Guérard des Lauriers donnait des retraites spirituelles, des exercices spirituels à des religieuses de son Ordre dominicain, et dans son écrit Recueillement sur le parvis du Mystère, la dernière des méditations concerne la Sainte Vierge et il choisit pour titre ces deux paroles, l’une tirée de saint Luc et l’autre de la Genèse. La première : “Marie a trouvé grâce devant Dieu” (Luc I, 30). Et “Dieu s’est choisi en Marie une ʻaide semblable à luiʼ” (Gen. II, 18). Naturellement, en Genèse II, 18, une aide semblable à lui, on parle d’Adam : c’est le récit de la Création. Dieu crée le monde et à la fin de la création comme couronnement, comme complément du monde créé, qui est toujours créé, il y a l’homme, Adam. Adam est semblable à Dieu, il est à son image et à sa ressemblance, il est à l’image et à la ressemblance de Dieu naturellement et surnaturellement. Naturellement parce qu’à la différence de tous les autres êtres créés, au soleil, aux étoiles, aux planètes, aux merveilles seulement même de cette petite planète terre, l’homme a en lui l’intelligence qui est faite pour le vrai et sa volonté libre qui est faite pour le bien.
Tandis que tout le reste suit nécessairement les lois divines, voilà que l’homme au contraire doit librement aller à Dieu souverain bien et doit connaître Dieu vérité première. En cela l’homme ressemble analogiquement, de manière très éloignée à Dieu qui est la vérité première, le souverain bien, la volonté et l’intelligence même, la sagesse divine, la divine volonté et il y a donc un reflet et une image dans l’homme de la grandeur divine, parce que Dieu aussi est personne, il est même en trois personnes. Et puis surnaturellement. Ce n’est pas seulement une image, mais une vraie ressemblance parce que Dieu gratuitement, librement, sans aucune nécessité, décida d’élever l’homme, qui a déjà, en tant qu’il est doué de raison, la capacité de connaître et d’aimer Dieu à travers la nature, la vie surnaturelle, la vie divine. C’est pourquoi l’homme est participant de la vie divine, a la vie divine en lui, participant de la nature divine, c’est pourquoi nous pouvons vraiment appeler Dieu, Père : Adam fut créé en grâce de Dieu, librement, non nécessairement.
Voilà ce que Dieu a fait, la merveille de l’homme innocent. Mais le pauvre Adam regardait autour de lui et voyait des petits chiens, des chats, des lions, un peu de tout et personne avec qui parler parce que personne semblable à lui. Lui était semblable à son Père qui est Dieu, mais ne trouvait personne semblable à lui et alors Dieu lui donna une associée, lui donna quelqu’un qui fût semblable à lui et en même temps différent de lui, et c’est la femme. Dieu a créé l’homme masculin et féminin et de l’homme il a créé la femme afin qu’elle lui fût soumise, mais en même temps semblable à lui et sa “compagne”, entre guillemets. C’est un terme inapproprié à tous points de vue, pour le concubinage par exemple, mais en somme compagne en soi veut dire “qui mange le même pain”, donc qui vit avec, qui serait donc l’associée d’Adam. Les premiers hommes, c’est ce que nous enseigne la foi, ce sont eux. Récemment, à un enfant en CM1 et qui est très pieux, ils ont expliqué le livre de la Genèse, et l’ont mis dans l’épique : Odyssée, Iliade, la Genèse. Et l’enfant a dit : “Mais ce n’est pas croyable la Genèse”. Je lui ai au contraire expliqué les significations très profondes de ce que Dieu révèle dans ces pages de la Sainte Écriture. Déjà le seul concept de création à partir du néant est quelque chose d’unique, d’une profondeur extraordinaire à laquelle personne n’était jamais arrivé.
Eh bien parmi les autres choses nous voyons donc l’importance de l’homme et de la femme ; ils s’appellent Adam qui veut dire “tiré de la terre”, et Ève qui est la “mère des vivants”. Ils ont été les premiers, dans l’ordre chronologique, les premiers comme on dirait théologiquement, dans l’exécution, mais étaient-ils les premiers dans l’intention divine ? Non. Dans l’intention divine, la fin en général que nous voulons se réalise à la fin et avant nous avons les moyens, avant nous prenons les moyens et ensuite nous arrivons au but que nous nous proposions. La fin arrive à son terme, mais est voulue avant toute autre chose. Ainsi in mente Dei, dans l’esprit de Dieu, Adam et Ève les pauvres, l’homme et la femme naturels, ne sont pas la fin pour laquelle Il a créé toute la création. Nous voyons que Adam est au centre de la création, il est le roi de la création, il est le sommet de la création au-dessous de Dieu, ne parlons pas des anges maintenant, mais en réalité est-ce vraiment lui, Adam, le roi de la création ? Non. Le vrai Adam est le premier voulu par Dieu. Quand Dieu a voulu librement se communiquer à la créature pour qu’elle soit intimement unie à Lui (puisqu’il veut bien se communiquer à nous) Dieu pense au vrai Adam qui est le Christ. C’est ce que dit saint Paul, non le père Roschini ni Pie XII, c’est saint Paul, c’est la Sainte Écriture. Jésus-Christ est le véritable Adam. L’Adam raté, l’Adam misérable, l’Adam pécheur, l’Adam tombé, que nous sommes tous en lui dans le péché originel, n’était pas celui qui était voulu en premier par Dieu.
Celui qui est voulu en premier par Dieu c’est Jésus-Christ. Mais Dieu a-t-il voulu Adam seul, l’homme seul ou a-t-il voulu aussi la femme ? Il a voulu aussi la femme, qui provient de sa côte, qui est tirée de lui, qui est comme une seule chose donc avec lui, qui est voulue avec lui et qui doit être l’associée, c’est-à-dire celle qui fait toute chose avec lui, indissolublement unis comme indissoluble est le mariage que Dieu veut entre le premier homme et la première femme. Au commencement c’était ainsi. À qui veut le divorce, le Christ enseigne que ce n’est pas voulu par Dieu et qu’au commencement avec Adam ce n’était pas ainsi. Ils deviennent une seule chose. Eh bien ce vrai Adam c’est Jésus-Christ, dont saint Paul nous dit que “par la faute d’un seul, la mort a régné par ce seul homme”, la mort physique et la mort éternelle, la damnation, et que “de même par l’obéissance d’un seul tous seront constitués justes”, et donc sauvés par Jésus-Christ. Ceci est révélation divine, explicite, mais implicitement qu’avons-nous alors ? Qu’à côté de cet homme il y a Ève, la vraie Ève, la nouvelle Ève. Et les pères de l’Église dès les premiers siècles expliquent cette vérité, qui est déjà présente dans saint Paul et dans le livre de la Genèse, c’est-à-dire que Dieu n’a pas voulu Adam seul mais a voulu Adam et Ève. S’il est vrai que dans le péché la faute s’est transmise à la descendance à travers Adam, non Ève, c’est parce que c’était lui le chef de l’humanité, ainsi c’est le Christ le nouvel Adam qui nous a sauvés (mais il est vrai que la faute commença avec Ève).
Et de la même manière, comme dans l’œuvre de la création (la Rédemption est comme la nouvelle vraie création de l’homme) l’homme qui a été admirablement créé et encore plus admirablement sauvé, voilà que l’œuvre de la Rédemption est certainement l’œuvre du Christ (comme hélas le péché fut l’œuvre d’Adam) mais ayant comme associée de manière indissoluble Marie, parce qu’Il l’a voulu ainsi : Dieu a choisi en Elle une associée, une aide semblable à Lui. Et ainsi donc, de la même manière que la chute d’Ève commença le péché, ainsi Marie commença l’œuvre de la Rédemption, avec Jésus, sous Jésus, dans la dépendance de Jésus, analogiquement à Jésus, de sorte que Jésus est l’unique Rédempteur, est l’unique Médiateur comme il est explicitement révélé. Mais c’est pourquoi – comme précise très bien le père Guérard – nous ne devons pas voir et concevoir la chose comme un Rédempteur et une co-Rédemptrice comme l’un en face de l’autre, un Médiateur et une Médiatrice comme l’un en face de l’autre, il faut toujours comprendre que Marie est en Jésus-Christ et que ce ne sont pas comme deux personnes distinctes, mais qu’elles sont dans un unique décret, dans un unique mystère, dans une seule chose, comme il l’expliquera ensuite encore mieux.
Alors voyez, cette vérité très profonde nous amène à considérer l’Immaculée Conception de Marie : Ève la pécheresse fut créée immaculée et Marie, qui est la Mère de Dieu, ne fut-elle pas créée immaculée ? Et de la même façon, et par voie de conséquence, sa victoire sur la mort, son Assomption au Ciel, sa glorification, le couronnement de Marie, Marie Reine, qui n’est pas la même chose que l’Assomption, comme les mystères du Rosaire nous font entrevoir, comme le père Guérard l’explique si bien. Et enfin ce double rôle, puisque royauté veut dire tant co-Rédemption que médiation. Alors essayons de comprendre ces choses et pour vous aider je voudrais, avant tout parce que c’est plus court, même si je dois changer de sujet, développer ce que je viens de dire avec le commentaire sur Marie Reine ; maintenant nous devons parler du père Guérard. Je vous citerai donc deux écrits seulement des très nombreux sur la Sainte Vierge du père Guérard : l’un s’intitule comme je vous ai dit Marie, anti-type de Satan et l’autre Marie-Reine, commentaire de l’encyclique du Pape à laquelle le père Guérard collabora puisqu’il était enseignant de Mariologie au Latran, qui était, pour ainsi dire, l’université du Pape à Rome ; les autres appartenaient aux ordres religieux, le Latran était celle du diocèse, donc de l’Église.
Voyons un peu ce premier texte Marie, anti-type de Satan, c’est-à-dire que l’un est un type, une typologie, un modèle et l’autre une autre typologie, un autre modèle. Bon, nous avons parlé d’Adam et Ève et nous avons parlé du péché et voyons toujours ce que dit le livre de la Genèse, le fameux Ipsa conteret dans le texte de la Vulgate et Ipsum conteret dans le texte hébreu et qui en réalité sont vrais tous les deux, c’est-à-dire Elle t’écrasera la tête et Lui t’écrasera la tête. Qu’est-ce qui est vrai dans les deux versions ? Toutes les deux, parce que Lui écrase la tête du serpent, Elle écrase la tête du serpent parce qu’Elle est l’associée de Lui, parce qu’Elle est en Lui dans l’œuvre de la Rédemption et du salut de tous les hommes, c’est évident. Et cela est confirmé par ce qu’est le contexte de cette citation, à savoir le châtiment du serpent, c’est-à-dire du démon qui est le tentateur, et tous, le père Guérard, le père Roschini, Pie XII, tous les Papes, tous, tous les docteurs, tous nous présentent ce rapport antithétique de ces deux scènes fondamentales, l’une qui est au début de l’Ancien Testament, l’autre qui est au début du Nouveau.
Au début de l’Ancien Testament c’est un ange qui trompe une vierge en ruinant le genre humain, en lui disant qu’elle doit se faire Dieu avec ses propres forces, et ceci est un péché, et puis nous avons l’Annonciation au commencement de l’Évangile de saint Luc, un autre ange qui salue au nom de Dieu une vierge, laquelle au contraire par son “oui” à l’Incarnation du Verbe de Dieu commence l’œuvre de la Rédemption et du salut du genre humain. Nous avons donc déjà cette nette antithèse entre ange et ange, entre femme et femme, entre l’orgueil satanique de la religion de l’homme qui se fait Dieu et celui au contraire de la religion de Dieu qui se fait homme, qui sont à l’opposé l’une de l’autre, une qui est satanique, l’autre qui est divine, alors que Paul VI, dans le fameux discours de clôture du Concile, dit qu’il y a une sympathie immense entre ces deux religions. Et alors nous voyons que dans le châtiment du péché tous sont châtiés, la femme, l’homme et Satan. Et le châtiment de Satan est aussi la promesse qui est faite à l’homme et à la femme pécheurs : Inimicitias ponam, voilà qu’est donnée une promesse et un châtiment. “Je mettrai des inimitiés entre toi (le serpent) et la femme, entre ta postérité et sa postérité : elle te brisera la tête, et toi, tu lui tendras des embûches au talon”. Or dans ces paroles nous avons vraiment en “Marie l’anti-type de Satan”. Il y a la descendance de la femme, cette femme mystérieuse que nous trouvons au chapitre 3 du livre de la Genèse qui est Marie clairement, la mère du Messie, du Sauveur, du Rédempteur, qui en renversant le péché de l’humanité restaure, réintègre l’humanité dans la justice et dans la sainteté, et même encore mieux qu’avant, et écrase la tête du serpent évidemment. Et puis il y a la descendance du démon, l’esprit de mensonge.
Alors le père Guérard nous montre Satan et Marie présents tant dans le livre de la Genèse que dans le symbole du chapitre 12, “Signum magnum”, du livre de l’Apocalypse ; même si là la femme est avant tout l’Église, Israël, l’antique Israël, l’Église, et ensuite Marie est figure et type exemplaire de l’Église. Mais voyons ici Satan et Marie. Satan est opposé à Marie parce qu’il est le père du mensonge, menteur et homicide, dit Jésus de lui, depuis le début parce qu’il dit : “Non, vous ne mourrez pas” et au contraire ils mourraient ; homicide et menteur parce qu’il dit qu’il n’y aura pas de châtiment pour le péché et qu’au contraire il y en aurait eu un. Quiconque aujourd’hui dit qu’il n’y a pas de châtiment pour le péché est fils de Satan parce qu’il est menteur et homicide. Et alors Satan a commis dans l’ombre le premier péché duquel découle ensuite tout le péché du monde. Marie au contraire est l’instrument dont Dieu s’est servi personnellement pour écraser la tête du serpent, une sorte d’antidote vivant et efficace du péché.
Jusque-là le père Guérard ne dit rien qui ne soit déjà connu. Ensuite notre auteur s’engage dans un premier examen, celui sur le péché de l’ange : pour qui a lu saint Thomas la chose est claire, pour qui ne l’a pas lu, elle n’est pas claire. Saint Thomas dans le Traité des anges se demande comment l’ange a pu faire, lui à l’intelligence si parfaite qui voit toutes les conséquences dans les principes, qui ne raisonne pas comme nous mais voit tout de manière intuitive, comment un des anges parmi les plus parfaits a-t-il pu pécher et donc accomplir une sottise de ce genre. Saint Thomas l’explique ainsi : le péché de l’ange commence par inadvertance. Ce fut un péché, qui n’était pas encore un péché au commencement, c’était une non advertance, une sorte d’oubli, une prétérition, c’est-à-dire qu’il a avancé sans observer ce qu’il devait. Qu’est-ce qu’il n’a pas observé ? L’ange rebelle n’a pas pensé à cet instant au péché, à Dieu. Ce n’est pas qu’il l’ait haï, qu’il ait voulu l’offenser, etc. Il a fait abstraction en pensant à lui-même, à sa perfection naturelle : c’est justement sa perfection qui l’a porté comme nous verrons à sa ruine. Donc le péché de l’ange est une prétérition. Il commence ainsi : il n’a pas porté son propre regard sur Dieu. Alors Satan est tenté. On se dit : comment tenté ? Adam, Ève furent tentés par Satan, mais Satan par qui le fut-il ? Il fut tenté dans le sens qu’étant une créature il n’est pas, comme Dieu seul l’est, la règle de lui-même. Quand nous disons : je suis moi, je veux mon autonomie, c’est-à-dire je me règle moi-même, nous proclamons être Dieu, nous voulons être Dieu parce que Dieu seul est la règle de lui-même, est la sagesse divine, est la règle de lui-même ; toute créature n’est pas la règle d’elle-même, elle est réglée par Dieu.
De cette manière, il est donc tenté d’être la règle de lui-même, d’abord par une simple prétérition, un oubli, qui devient ensuite omission et au milieu il y a la tentation : entre ne pas tourner son regard vers Dieu et le fait de pécher il y a la tentation, vouloir être seulement soi-même. L’ange fidèle dès le commencement, au premier instant, s’orienta au contraire lui-même vers Dieu, posa son regard sur Dieu. Ceci se répète de manière beaucoup plus terre à terre en nous : quand vient la tentation, si nous regardons vers Dieu et sa force, la tentation est déjà vaincue, si nous nous regardons nous et que nous voyons les choses par le bas et les créatures par le bas, nous sommes déjà vaincus. Dans le péché, il y a cette prétérition qui isole la créature de Dieu, ne la place plus sous la motion divine parce que tout vient de Dieu. Alors “Satan succombe à sa propre splendeur, il veut en prendre possession, pour lui” : c’est une phrase du père Guérard qui, je trouve, résume parfaitement le péché de l’ange. Il succombe à sa splendeur, tenté par lui-même, par la perfection de sa nature, en voulant en prendre possession pour lui-même, en ne mettant donc plus Dieu comme sa fin dernière : c’est la définition du péché mortel.
Pour Marie, c’est l’inverse. Marie est dans son être même, comme Dieu l’a voulu de toute éternité, totalement relative à Dieu. Non comme les personnes divines qui ne sont autre que relation, explique le père Guérard, mais de toute façon toujours relative à Dieu. Par disposition divine, avant l’être de Marie, comme elle a été voulue et conçue par Dieu, ensuite l’agir de Marie est pour se tourner vers Dieu, se référer à Dieu. Ici nous avons donc l’idée de l’Immaculée en positif, c’est-à-dire non en négatif privée de tache, privée de péché, ce qui est vrai, mais en positif, pleine de grâce. Pleine de grâce est la face positive de sans péché. Et donc pleine de grâce originelle qui est la possibilité positive et efficace d’atteindre Dieu dans l’intimité divine, parce que c’est la grâce qui nous met en relation avec Dieu, qui nous unit à Lui, à sa vie divine intime. La pleine de grâce est totalement relative à Dieu. Dieu donc annule en elle, en Marie, ce que Satan a accompli en lui, le péché, toute ombre entre Dieu et elle. Et ce dès le premier instant : comme Satan pécha dès le premier instant, dit saint Thomas, ainsi Marie fut immaculée et pleine de grâce dès le premier instant. À partir de là, les deux descendances, celle de Satan et celle de Marie. Si donc Marie écrase la tête du serpent c’est par opposition de contrariété entre Marie et Satan : en lui prétérition, passage, le fait de ne pas regarder Dieu, en elle référence à Dieu, c’est pourquoi elle est celle qui écrase la tête du serpent, c’est le contraire de ce qu’a accompli Satan.
Ensuite il y a toute une autre réflexion sur l’amour. Alors ici le père Guérard parle de l’amour, tant de l’amour humain que de l’amour divin et montre comment l’amour commence par un amour de soi qui est naturel, il n’y a rien de mal, nous ne pouvons pas ne pas nous aimer nous-mêmes, ontologiquement, tant il est vrai que Dieu dit : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. L’amour de soi est fait de l’identité parfaite de moi-même. Mais quand on commence à aimer un autre voilà que nous sortons de nous-mêmes. C’est ce que saint Thomas appelle l’extase, c’est-à-dire aller dehors, sortir, et on a donc quelque chose en plus qui porte ensuite directement à l’amour vrai, d’amitié, dans le don et dans le sacrifice de soi. Maintenant voyez, même dans l’amour divin ou dans la négation de tout amour il y a ces aspects. Satan est négation de tout amour et le demeure parce qu’il ne peut pas ne pas être dans l’amour de soi ; et cet amour de soi qui ne le porte pas vers l’autre, qui est Dieu, fait qu’ensuite il ne s’aime même plus lui-même. C’est une sorte de mensonge latent pour la créature dans la prétérition de Dieu. Alors qu’à l’inverse voilà que dans la Sainte Vierge c’est le contraire : c’est l’amour de Dieu évidemment et conséquemment le sacrifice, qui sera son œuvre de co-Rédemptrice. Alors une dernière idée que nous voyons dans ce que dit le père Guérard à ce propos dans ce texte est : en quoi pèche le monde moderne, comme je vous ai dit avant ? Dans cette prétérition satanique de Dieu. Aussi quand il ne nie pas Dieu il fait comme si Dieu n’existait pas, il ne pose pas son regard sur Dieu. Et encore avant le péché il y a ceci : ne pas poser le regard avant tout et principalement sur Dieu qui fait que le monde moderne est sous l’esprit du père du mensonge.
Comme je vous expliquais, même en théologie, même dans celle des bons auteurs, quand l’homme et les choses humaines viennent à la première place et qu’il y a comme une prétérition des principes, et donc de Dieu, nous avons une théologie faussée, viciée. Marie à l’inverse est exactement le contraire. Je n’ai pas le temps de vous commenter le texte Marie-Reine, cet écrit dans lequel le père Guérard nous explique justement les deux aspects, celui de la co-Rédemption et celui de la médiation dans le domaine de la royauté.
Avant j’ai oublié de dire que pour le Pape Pie IX l’Immaculée était vraiment Celle qui devait défendre l’Église. Notamment je rappelle ainsi, en passant, mais c’est important, que le Syllabus contre les erreurs modernes fut publié lui aussi en la fête de l’Immaculée ; dans l’intention de Pie IX, il devait être uni à la définition du dogme, au contraire, il a été publié dix ans après, mais cela démontre précisément comment ce grand Pape avait mis l’Église et lui-même sous la protection de Marie Immaculée contre les ennemis de l’Église, c’est-à-dire la révolution. On m’a demandé de parler de ces ennemis et aussi de l’actualité ; nous avons aujourd’hui les conséquences extrêmes de la dissolution totale causée par une révolution qui a commencé il y a plusieurs siècles. Et parmi lesquelles la révolution italienne du XIXème siècle n’a été qu’une étape.
Je voudrais dire maintenant un mot sur Marie Reine. Comme déjà dit, ce privilège de la Royauté de Marie fut inséré dans la liturgie le 11 octobre 1954 par le Pape Pie XII. Le Christ est Roi, or Marie a ce rapport singulier avec le Christ que n’a aucune autre créature, Marie est donc Reine. Alors il faut voir quels sont les titres de cette Royauté de Marie. Le Pape Pie XI en parlant de la Royauté de Marie contre le laïcisme de nos sociétés, de nos états et de nos constitutions rappela les titres de la Royauté du Christ. Je ne dis pas de la Royauté de Dieu, Dieu est Roi sans doute, mais le titre de Seigneur qui inclut la Royauté lui appartient davantage. Dieu est le Seigneur, le Christ aussi en tant qu’homme est Roi et Marie en tant qu’associée du Christ est Reine.
Alors quels étaient les titres de la Royauté du Christ ? Les titres de la Royauté du Christ étaient non seulement, comme nous dirions pour un roi humain, par droit de naissance ; il est roi parce que fils de roi, et ainsi de la même manière, Jésus-Christ – bien plus que naturellement et qu’analogiquement - Jésus-Christ est Roi parce qu’il est Fils de Dieu. Aussi en tant qu’homme dans son humanité Jésus, la personne de Jésus la personne divine, Jésus est le Fils de Dieu, Dieu est le Seigneur de tout le Créé, conséquemment Jésus-Christ est le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs. Mais après, on est parfois roi par droit de conquête en conquérant un royaume, et Jésus-Christ est Roi non seulement par droit de naissance par sa nature divine, par sa Personne divine aussi, mais il est Roi par droit de conquête puisqu’il nous a sauvés, rachetés et conquis par son Précieux Sang. C’est donc en tant que Rédempteur que le Seigneur est Roi, et enfin on peut aussi dire que cela est exprimé surtout dans les Épîtres de saint Paul, et aussi dans la liturgie de la Fête du Christ-Roi – Le Christ est Roi puisque tout le Créé a été fait pour Lui ; Il est Celui qui récapitule tout le Créé et qui en tant qu’homme l’offre à Dieu le Père, à la Très Sainte Trinité. Le Créé a été fait pour le Christ et le Christ l’offre et le met aux pieds du trône divin ; et en cela le Christ exerce aussi son sacerdoce et unit donc en lui dans sa Personne le sacerdoce, non seulement dans le Sacrifice de la Croix, mais aussi dans ce rôle à l’égard de la Trinité qui est ce rôle royal : il est Prêtre et Roi et assume donc la perfection en ce sens. Maintenant, que devons-nous dire de Marie ? Il y a en Marie, comme nous avons dit, selon ce principe d’assimilation à Jésus-Christ, non pas clairement d’identité, il y a une royauté en Marie selon les mêmes points que nous venons d’expliquer. C’est-à-dire qu’avant tout, Marie dans son assimilation au Christ est Reine puisqu’Il est Roi.
Assimilée au Christ, Marie Le glorifie, fait partie de Sa gloire et réciproquement Elle-même est la Gloire du Christ en tant qu’elle est l’œuvre du Christ. Et il n’y a aucune ombre dans la gloire de l’un par rapport à l’autre comme cela arrive au contraire chez les hommes. Cette Royauté de Marie, avant tout, se démontre dans le Mystère de l’Incarnation, de la Maternité Divine, dans le Mystère de la Rédemption, donc avant tout, dans l’Incarnation, dans la Rédemption et ensuite dans cette offrande à la Trinité et au Père du Créé qui récapitule toute chose. Et ceci se réalisera dans la maternité divine de Marie vis-à-vis de nous. Avant tout dans l’Incarnation : notre théologien explique que dans l’Incarnation, dans le récit de l’Annonciation de l’Ange, c’est un acte de Marie qui est le “fiat”, le “oui” de Marie à ce Mystère, qui portera ensuite au concours de Marie en concevant et en enfantant de manière virginale le Verbe de Dieu Incarné. Mais où se pose cet acte de Marie dans ce Mystère ? Dans l’action génératrice de Marie : Marie enfante le Verbe de Dieu, elle est donc la Mère de Dieu dans le Mystère de l’Incarnation, puisque Jésus est une Personne Divine et cette Personne est donc celle que Marie a conçue et enfantée. Cette opération génératrice de Marie, explique le père Guérard, n’est pas antérieure à celle assomptive du Verbe. Qu’est-ce que cela veut dire ? Le Verbe Éternel de Dieu, le Fils de Dieu, la Seconde Personne de la Trinité dans l’Incarnation assume une nature humaine. Cet acte par lequel le Verbe assume une nature humaine doit être logiquement antérieur à l’acte de Marie par lequel elle devient Mère de Dieu. Pourquoi ? Autrement Jésus n’aurait jamais été Dieu ; et au contraire, contrairement aux théories de Nestorius, Jésus n’est pas un homme qui devient Dieu, mais Jésus a toujours été Dieu.
L’acte de Marie ne peut pas non plus être postérieur parce qu’il y aurait eu à ce moment un instant dans lequel Marie n’aurait pas été Mère de Dieu. Ce sont des choses un peu difficiles, mais j’essaye de m’expliquer : le Verbe assume une nature humaine, cet Acte Divin qui est premier, qui précède toute chose, ne peut cependant pas être précédent à l’acte de Marie, ne peut être postérieur à l’acte de Marie par lequel Marie devient Mère de Dieu, et donc comment ? Marie en devenant Mère de Dieu le fait de manière concomitante, c’est-à-dire avec cet Acte Divin par lequel Dieu assume une nature humaine. Mais de telle manière qu’entre l’acte de Marie qui est humain et celui du Verbe qui est Divin quel est celui qui est premier ? Celui qui est le fondement ? Le principal ? Celui de Dieu, qui se fait homme. Donc cet Acte Divin du Verbe qui se fait homme, du Verbe qui s’incarne, fonde celui de Marie.
En adhérant au Mystère par sa foi, qui contribue à produire, en enfantant en Son sein le Verbe de Dieu, Marie devient Mère du Verbe Incarné. Elle le fait dans la foi, dans son “fiat”, dans son “oui” et intègre son être dans l’opération divine. Comme toujours c’est Dieu qui aime en premier, c’est Dieu qui commence toute action et Marie est intégrée comme instrument dans l’Acte de Dieu et il y a en cela un ordre parfait et une harmonie parfaite. Comme toujours entre les choses divines et les choses créées. C’est pourquoi voyez-vous, Marie ici n’est pas montrée comme séparée ; “il y a le Verbe de Dieu qui se fait chair, il y a la Mère de Dieu, etc.”, mais Marie nous est montrée, l’acte de Marie – par son “fiat” et avec l’opération génératrice avec laquelle elle devient Mère de Dieu – intégré en cet Acte Divin bien supérieur qui est celui par lequel Dieu, le Verbe de Dieu, de toute éternité le Fils du Père, assume une nature humaine dans le sein de Marie.

Les noces de Cana
(Giotto, chapelle des Scrovegni à Padoue)
Donc premier titre par lequel Marie est Reine, puisqu’elle est la Mère de Dieu, Mère de Dieu qui est le Seigneur et Mère de Jésus-Christ qui est Roi des rois, elle est donc la Reine. Second titre, la Rédemption ; et alors nous avons l’idée de co-Rédemption. Jésus est Roi par conquête, Marie qui est assimilée à Lui et qui est son associée le sera elle aussi avec Lui, analogiquement à Lui. Ici, le père Guérard examine le mystère de Cana. Pourquoi Cana ? On penserait plus au Mystère de la Croix ; en effet Marie est aussi co-Rédemptrice au pied de la Croix (Stabat Mater, etc.). Mais pourquoi Cana ? Dans le mystère de Cana Marie invite Jésus, silencieusement, à poser cet acte qui conduira à la Passion. Parce que avec les noces de Cana Jésus commence sa vie publique, réunit autour de lui les Apôtres qui les premiers, pour la première fois, croient en Lui. Ayant vu le premier miracle, celui de Cana, les Apôtres croient en Lui. Et Jésus débute ainsi sa vie publique en manifestant aux hommes sa divinité ; vie publique qui finira, d’ailleurs bientôt, dans son accomplissement qui est celui de la Passion.
La Passion, le sacrifice sur la Croix, la Rédemption du genre humain commence, pour ainsi dire, à Cana. Et Cana commence par une intervention de Marie ; parce que c’est Marie qui dit, sans le dire, “ils n’ont plus de vin” et par ces paroles Jésus décida le premier miracle. Jésus pose l’acte qui conduira à la Passion. C’est cela l’heure de Cana ; or Jésus dit “mon heure n’est pas encore venue”. De quelle heure parle Jésus ? Celle du premier miracle ? Non, substantiellement celle de l’Agonie, de la Passion, celle qu’Il appellera toujours “son heure”. Et la prière de Marie anticipe cette heure ; elle anticipe cette heure non parce que Dieu change d’idée, ce n’est pas possible. D’ailleurs toutes nos prières sont ainsi. Ce n’est pas que nos prières fassent changer à Dieu ses propos, c’est que Dieu de toute éternité veut que telle grâce soit accordée, telle chose se réalise, non sans notre prière. C’est donc Dieu qui nous pousse à la prière pour nous donner au moyen de la prière ce que Lui veut nous donner uniquement par le moyen de notre prière ; il n’en va pas différemment avec Marie.
La demande de Marie fait anticiper l’heure, l’heure de Cana, qui est celle de l’Agonie et de la Passion qui au fond est la même heure. Le père Guérard dit “l’heure n’est pas venue – dit Jésus – et cependant elle commence de venir puisque, sur la prière de Marie, Il accomplit le miracle qui L’achemine vers l’heure décisive de la Rédemption”. Et donc le premier miracle fondement de l’Église et initiateur de la Passion du Christ est à la prière de Marie. Non cependant parce qu’à Marie est venue à l’esprit cette idée ; oui aussi, mais parce que Dieu a voulu qu’il en fût ainsi. Et comme dans l’Incarnation la prière de Marie, le “fiat” de Marie, la foi de Marie, le “oui” de Marie s’intègre dans l’œuvre divine, c’est pourquoi le “fiat” de Marie “est dans” et est fondé dans l’acte divin qui assume la nature humaine, ainsi à Cana Elle est mue par Jésus et de manière instrumentale meut Jésus. Qu’est-ce que cela veut dire ? Que d’un côté elle est mue par Jésus-Christ, par Dieu, parce que personne ne peut prier sinon par motion divine, de l’autre que c’est Dieu – comme je vous ai expliqué – qui de toute éternité veut que Marie, par sa prière, anticipe l’heure de la Passion et donc aussi l’heure du miracle.
En même temps Marie qui est pourtant une personne différente de Jésus, c’est-à-dire qu’elle est elle-même et qu’elle se meut donc librement, par sa prière a été l’instrument divin pour mouvoir Jésus à son tour à dire “oui” à sa demande et à décider l’heure. Anticiper l’heure. À commencer le processus qui le conduira à sa Passion. Ceci d’ailleurs se produit aussi pour nous ; Dieu nous meut toujours à faire et nous, à notre tour, nous pouvons nous mouvoir librement. Et ainsi Marie est mue par Dieu et en même temps meut. Ainsi, de cette manière, nous voyons aussi dans ce second aspect Marie présente dans cette œuvre rédemptrice du Christ. Mais nous ne devons pas, comme je vous ai dit, imaginer comme deux rédempteurs, il ne peut y en avoir qu’un, mais nous devons comprendre que Marie est au cœur de la Rédemption ; son vouloir rédempteur s’intègre dans la volonté rédemptrice de Jésus-Christ même. Il n’y a pas “UN Rédempteur”, “UNE Rédemptrice”, mais une co-Rédemptrice qui est intégrée à l’Être même du Rédempteur en tant que tel, qui est le Christ. L’uniformité de Marie à la volonté de Jésus est d’ailleurs exprimée là aussi dans le Mystère de l’Annonciation : “Voici la servante du Seigneur (donc comme créature esclave de Dieu), qu’il me soit fait selon votre Parole”.
Marie veut tout ce que veut Jésus et tout ce que Dieu veut. Puisque Dieu le Père veut la Passion du Christ et puisque le Christ est obéissant à la volonté du Père, ainsi jusqu’à la mort Marie est aussi obéissante à la volonté du Père. Il y a beaucoup d’autres façons pour expliquer cette œuvre rédemptrice : vous les trouverez dans l’encyclique de Pie XII, je vous signale seulement cette explication.
Parlons enfin de l’offrande à la Trinité et au Père du Créé qui est récapitulé en Jésus-Christ. Alors, se présente aussi ici la même économie ; mais ceci concerne la maternité de Marie envers nous ; c’est en tant que mère que Marie d’une certaine manière nous récapitule tous pour nous présenter par l’intermédiaire de Jésus-Christ à Dieu le Père et à la Très sainte Trinité. Et ici il y a une plus grande partie de la part de la Sainte Vierge. Dans le rôle d’une mère il y a deux aspects, pour ainsi dire : celui d’engendrer et celui d’éduquer.
En enfantant – et c’est un peu l’aspect précédent, celui de l’Incarnation – on est seulement des instruments ; en éduquant il y a bien plus, puisque c’est la mère qui forme vraiment ses enfants. Elle ne les a pas seulement enfantés, elle leur a transmis la vie et après elle ne peut plus la leur redonner, mais au contraire dans l’éducation, la mère façonne vraiment les enfants comme ses propres enfants. Alors explique le père Guérard : une mère enfante et éduque ; en enfantant elle est pur instrument comme dans le cas de la co-Rédemption où elle est INSTRUMENT du Rédempteur principal qui est Jésus-Christ, dans l’éducation elle est bien plus. Elle n’introduit pas au ciel les pécheurs, comme on a parfois l’habitude de dire, un peu en plaisantant, un peu sérieusement : Notre-Dame est la miséricorde et la bonté, Jésus est la justice et alors Notre-Dame introduit par une porte secrète les pécheurs au ciel ; non, ce n’est pas ainsi. En réalité, que fait Marie ? Elle n’introduit pas au ciel celui qui adhère au péché mais par sa prière – c’est là qu’elle est médiatrice de toute grâce – elle change la volonté des pécheurs.
Et nous savons – explique le père Guérard – combien il est difficile de changer une volonté. Ou plutôt à strictement parler Dieu seul le fait ; parce que Dieu seul, comme Créateur, peut sans violenter la libre volonté de l’homme entrer et sortir de notre volonté comme il veut, par sa prémotion. Alors Marie en s’uniformant à la prédestination antécédente, selon laquelle Dieu veut que nous soyons tous sauvés, et à la prédestination conséquente de Dieu pour ses élus, ceux qui effectivement sont sauvés, eh bien tous ceux qui effectivement sont sauvés (comme saint Louis Marie Grignion de Montfort l’explique très bien dans son Traité de la vraie dévotion à Marie), sont ceux qui reçoivent les grâces de Marie. Tous reçoivent des grâces, mais les grâces qui conduisent au salut éternel viennent toujours du Christ parce que seul le Christ est l’auteur de la grâce par la médiation de la Vierge Marie. C’est-à-dire que Marie se situe par son intercession entre l’un et l’autre des desseins divins à propos du salut éternel de l’homme.
Le père Guérard dit que c’est un fait indéniable que nous voyons des conversions inexplicables chez ceux qui ont maintenu la dévotion à Marie. Comme aussi il est indéniable de rencontrer chez certains une attraction particulière pour la Vierge Marie ; et chez d’autres malheureusement non, on voit même presque une hostilité. Ceci est l’un des signes – pour ainsi dire – du fait que chez les élus il y a cette intercession maternelle de la Vierge Marie. Puisque nous sommes dans l’ordre de la gratuité de Dieu qui donne à tous suffisamment et abondamment, et qui donne plus à certains, nous ne devons pas accepter en nous une ombre de jalousie, mais nous devons tous nous en réjouir. Et Marie en attire donc davantage certains. Il s’ensuit donc une réflexion sur la puissance quasi infinie de Marie. Répétons : “Marie n’introduit pas de pécheurs dans le ciel : Elle les convertit. Or pour convertir il faut pouvoir agir sur la volonté … Nous avons pour nous la force de la vérité mais il y a aussi un endurcissement dans le péché. De soi, il n’y a que Dieu qui puisse mouvoir une volonté” ; le Père Guérard explique ensuite que Marie peut parce qu’encore une fois elle œuvre en Dieu dans la motion divine, parce que Dieu veut qu’il en soit ainsi. Il s’ensuit donc que Marie connaît ses enfants, c’est-à-dire ceux qui l’aiment et qu’elle aime. Nous devons donc d’un côté – comme explique Montfort – mettre la Mère de notre côté et en même temps nous devons être, nous, du côté de la Mère. Et en cela il y a – je l’expliquerai ensuite – une triple gratuité de la part de Dieu, un triple labeur, c’est-à-dire un rôle de la part de Marie.
Quel est donc le rôle de Marie comme associée de Jésus dans l’acquisition de la grâce : la médiation. En théologie on dit “la Rédemption objective” et “la Rédemption subjective” ; objective qu’est-ce que c’est ? Le Christ qui avec Son Sang a sauvé tous les hommes (il y en a pour sauver le monde entier). La Rédemption subjective : le Sang du Christ qui est appliqué à chacun de nous en particulier, à ceux qui se sauvent. Eh bien Marie remplit une action de médiation en étant dans l’action du Christ, comme instrument du Christ (exactement comme instruments du Christ sont les sacrements, comme instrument du Christ est Son humanité : quiconque touchait ses vêtements était guéri). Était instrument l’humanité de Jésus, sont des instruments les sacrements, et Marie est un instrument. Dieu souvent se sert d’instruments pour disposer à l’action divine en lui celui qui doit recevoir Son action. Marie médiatrice d’une grâce a donc ce rôle instrumental, d’abord dans l’acquisition de la grâce comme co-Rédemptrice, puis dans la distribution de la grâce comme Médiatrice. Médiatrice est donc un aspect secondaire de co-Rédemptrice. Co-Rédemptrice et Médiatrice sont deux aspects de sa Royauté, qui font de Marie la “toute-puissante”.
J’ai dit cela pour terminer ce que je voulais dire avant ; dans le dictionnaire de Roschini vous trouverez expliquées de manière diffuse avec tous les arguments du Magistère, de la Sainte Écriture et de la Tradition, l’une et l’autre de ces idées ; définissables en 1958, elles le sont aujourd’hui encore et nous attendons des temps meilleurs.

La Très Sainte Trinité couronnant Marie Reine
(Annible Carracci)