Choix de discours de Pie XII sur la vie de famille et l’éducation des enfants (2e partie)

Le rôle de l’époux

[Discours aux jeunes époux du 8 avril 1942.]

Ne vous étonnez point, chers jeunes mariés, si Nous aimons, dans ces audiences générales, à vous adresser, à vous, la parole en particulier : c’est que dans les mouvements si divers de Notre pensée, elle en vient pour l’ordinaire à graviter dans l’orbite de la nouvelle famille que vous inaugurez. La famille humaine est le suprême prodige de la main de Dieu dans l’univers, la merveille suprême dont il a couronné le monde visible au dernier et septième jour de la création, lorsqu’il forma et établit au paradis de délices qu’il avait aménagé et planté lui-même, l’homme et la femme, leur ordonnant de le cultiver et de le garder (cf. Gen. Gn 2, 8, 15) et leur donnant autorité sur les oiseaux du ciel, les poissons de la mer et les animaux de la terre (cf. Gen. Gn 1, 28). N’est-ce point là la royale grandeur dont l’homme conserve les signes même après sa chute aux côtés de la femme, et qui l’élève au-dessus de ce monde qu’il contemple au firmament et dans les étoiles, au-dessus de ce monde dont il parcourt hardiment les océans, au-dessus de ce monde qu’il foule et qu’il dompte par son travail et sa sueur pour en tirer le pain qui restaure et soutient sa vie ?

Épouses qui Nous écoutez, lorsque vous avez lu les paroles que Nous avons récemment prononcées sur la responsabilité de la femme dans le bonheur de la famille, vous avez peut-être dit en votre cœur que cette responsabilité ne concerne pas uniquement la femme, bien loin de là, qu’elle est mutuelle, qu’elle incombe non moins au mari qu’à l’épouse. Et votre pensée aura revu l’image de plus d’une femme que vous connaissez ou dont vous avez entendu parler : femme et épouse exemplaire, dévouée aux soins de la famille jusqu’au-delà de ses forces, elle se trouve encore, après plusieurs années de vie commune, en face de l’égoïsme indifférent, grossier, violent même peut-être, de son mari, et cet égoïsme, loin de diminuer n’a fait que se développer avec l’âge.

Ces héroïques mères de famille, filles d’Eve, oui, mais femmes fortes, généreuses imitatrices de la seconde Eve qui a écrasé la tête du serpent tentateur et gravi le douloureux calvaire jusqu’au pied de la croix, Nous ne les ignorons point. Nous n’ignorons pas non plus les procédés des maris, leurs manières parfois affectueuses et délicates, parfois sans égards et dures. Ils ont, eux aussi, leurs responsabilités dans le gouvernement de la famille. Ces responsabilités, Nous Nous étions réservé de les exposer dans une allocution spéciale et c’est ce que Nous faisons aujourd’hui même en ce bref discours.


« Le Mariage de la Vierge » de Raphaël.

La responsabilité de l’homme à l’égard de sa femme et de ses enfants a sa première origine dans les devoirs qui lui incombent envers leur vie, devoirs dont il s’acquitte la plupart du temps par sa profession, son art ou son métier. Son travail doit procurer aux siens un gîte et une nourriture quotidienne, leur assurer la subsistance et les vêtements convenables. Sous la protection qu’offrent et donnent à la famille la prévoyance et l’activité de l’homme, il faut qu’elle puisse se sentir heureuse et tranquille. Le mari ne vit pas dans la condition de l’homme sans famille : il doit subvenir à l’entretien de son épouse et de ses enfants. Il doit penser à eux, lorsqu’il se trouve parfois devant des entreprises aventureuses qui attirent par l’espérance de gains élevés, mais qui facilement, par des sentiers insoupçonnés, mènent à la ruine. Les rêves de richesse trompent souvent la pensée plus encore qu’ils ne satisfont les désirs, et la modération du cœur et de ses rêves est une vertu qui jamais ne saurait nuire, parce qu’elle est fille de la prudence. Aussi, même en l’absence d’autres difficultés d’ordre moral, il y a des limites déterminées que l’homme marié n’a pas le droit de franchir, des limites tracées par l’obligation qui lui incombe de ne pas mettre en danger sans motif très grave la subsistance assurée, tranquille et nécessaire de son épouse et de ses enfants actuels ou à venir. Autre chose, si, sans faute ni coopération de sa part, des circonstances indépendantes de sa volonté et de son pouvoir compromettent le bonheur de son foyer, comme il arrive aux époques de bouleversements sociaux ou politiques, où les flots de l’angoisse, de la misère et de la mort se répandent par le monde et submergent des millions de foyers. Seulement, avant de passer à l’action ou d’y renoncer, avant d’entreprendre ou de risquer quoi que ce soit, que l’homme se demande toujours : est-ce que je peux assumer cette responsabilité devant ma famille ?

Mais, si des liens moraux lient l’homme marié à sa famille, il y en a aussi qui le lient à la société : la fidélité dans l’exercice de sa profession, de son art ou de son métier, l’honnêteté sur laquelle ses supérieurs doivent pouvoir compter absolument, la droiture et l’intégrité de vie qui lui gagnent la confiance de tous ceux qui traitent avec lui. Ces liens ne sont-ils pas d’éminentes vertus sociales ? Ces vertus si belles ne forment-elles pas le rempart du bonheur domestique, de la paix de la famille, dont la sécurité est le premier devoir d’un père chrétien ?

Nous pourrions ajouter, puisque l’estime publique du mari tourne à l’honneur de sa femme, que l’homme doit, par égard pour elle, chercher à se signaler et à exceller parmi ses collègues. Toute femme, en général, désire pouvoir être fière de son compagnon de vie. Louons donc le mari qui, par un noble sentiment d’affection pour sa femme, s’efforce d’accomplir sa tâche de son mieux et de se distinguer.

La digne et honnête élévation que sa profession et son labeur procurent à l’homme dans la société, tourne donc à l’honneur et à la consolation de son épouse et de ses enfants, puisque, « les pères sont, au dire de l’Écriture (Pr 17, 6), la gloire de leurs enfants ». Cependant, l’homme n’a pas non plus le droit d’oublier combien il importe au bonheur de la vie familiale qu’il porte en son cœur et témoigne sans cesse à la mère de ses enfants, à son épouse, par son attitude et ses paroles, le respect et l’estime qu’elle mérite. Si la femme est le soleil de la famille, elle en est aussi le sanctuaire, elle est le refuge du tout petit en pleurs, le guide des plus grands, le réconfort de leurs peines, l’apaisement de leurs doutes, la confiance de leur avenir. Maîtresse de douceur, elle est aussi maîtresse de maison. La considération que vous lui portez, chefs de famille, il faut que vos enfants et vos domestiques la discernent, la sentent et la voient dans votre attitude, dans votre conduite, dans vos regards, dans vos paroles, dans votre voix, dans votre salut. On dit que les couples mariés se distinguent des autres par les manières indifférentes, moins délicates ou parfaitement impolies et grossières de l’homme envers sa femme : qu’il n’en soit jamais ainsi. Au contraire, toute l’attitude du mari à l’égard de son épouse doit s’inspirer sans cesse d’une cordialité empressée, naturelle, noble et digne qui convient à un homme intègre et craignant Dieu, à un homme conscient de l’inestimable influence qu’exerce sur l’éducation des enfants la bonne entente vertueuse et délicate des époux. L’exemple du père a beaucoup de puissance sur les enfants : c’est pour eux une vivante et pressante invitation à entourer leur mère, et leur père lui-même, de respect, de vénération et d’amour.

Cependant la coopération de l’homme au bonheur du foyer domestique ne saurait s’arrêter ou se limiter à de respectueux égards envers sa compagne de vie : il faut encore qu’il sache voir, apprécier et reconnaître l’œuvre et les efforts de celle qui, silencieuse et assidue, se dévoue à rendre la commune demeure plus confortable, plus charmante et plus gaie. Avec quels soins affectueux cette jeune femme n’a-t-elle pas tout disposé pour fêter aussi joyeusement que le permettent les circonstances, l’anniversaire du jour où elle s’est unie devant l’autel à celui qui devenait son compagnon de vie et de bonheur, et qui va maintenant rentrer du bureau ou de l’usine ! Regardez cette table : des fleurs délicates la parent et l’égaient. Elle a soigneusement préparé le repas : elle a choisi ce qu’il y avait de meilleur, ce qu’il aime le plus. Mais voici que l’homme, épuisé par les longues heures d’un travail plus fatigant peut-être que d’habitude, agacé par des contrariétés imprévues, rentre plus tard que de coutume, sombre, préoccupé d’autres pensées. Les paroles de joie et d’affection qui l’accueillent tombent dans le vide et le laissent muet ; il ne semble rien remarquer sur la table que sa femme a ornée avec amour ; il ne s’aperçoit que d’une chose : un plat, apprêté cependant pour lui faire plaisir, est resté trop longtemps sur le feu, et voilà qu’il se plaint, sans songer que c’est la longue attente, son propre retard, qui en est la cause. Il mange à la hâte, parce que, dit-il, il doit sortir tout de suite. La pauvre jeune femme avait rêvé d’une douce soirée passée côte à côte dans la joie, une soirée toute pleine de souvenirs, et le repas est à peine fini qu’elle se retrouve seule dans les chambres désertes : elle a besoin de toute sa foi, de tout son courage, pour refouler les larmes qui lui montent aux yeux.

Bien rares sont les foyers qui ne connaissent point de temps à autre des scènes de ce genre. Un principe proclamé par le grand philosophe Aristote veut que nous jugions des faits d’après ce que nous sommes en nous-mêmes ou, en d’autres termes, que les choses plaisent ou déplaisent à l’homme selon ses dispositions naturelles ou ses passions du moment. Et vous voyez comment les passions, même innocentes, les affaires et les événements font, à l’égal des sentiments, changer d’idées et de préoccupations, oublier les convenances et les égards, refuser ou négliger les gentillesses et amabilités. Sans doute le mari pourra-t-il faire valoir comme excuse l’accablante fatigue d’une journée de travail intense, aggravée par les contrariétés et les ennuis. Croit-il toutefois que sa femme ne ressente jamais de fatigue, n’éprouve jamais de déplaisirs ?

L’amour véritable et profond des époux devra se montrer dans l’un et l’autre plus fort que la fatigue et les déplaisirs, plus fort que les événements et les contrariétés de chaque jour, plus fort que les changements de temps et de saison, plus fort que les variations d’humeur et les malheurs inattendus. Il faut se dominer soi-même, il faut dominer les événements, sans se laisser influencer ni balloter par eux. Il faut savoir donner le sourire et le merci de l’affection mutuelle, apprécier les attentions de l’amour, procurer la joie à ceux qui vous consacrent leurs peines. Quand donc, maris, vous vous retrouverez à la maison, où la conversation et le repos restaureront vos forces, ne vous attachez pas à voir et à rechercher les petits défauts inévitables en toute œuvre humaine. Regardez plutôt toutes les bonnes choses, grandes ou petites, qui vous sont offertes comme le fruit de pénibles efforts, de soins diligents, d’affectueuses attentions féminines qui vont faire de votre demeure, même modeste, un petit paradis de bonheur et de joie. Ne vous contentez point de considérer ces bonnes choses et de les aimer dans le secret de votre pensée et de votre cœur : témoignez votre reconnaissance à celle qui n’a ménagé aucun effort pour vous les procurer et qui ne trouvera pas meilleure ni plus douce récompense que l’aimable sourire, la parole gracieuse, les regards d’attention et de complaisance qui lui traduiront votre gratitude.

Nous vous avons promis d’être bref et, les quelques autres conseils qu’il Nous reste à donner aux maris, Nous les réservons pour un prochain discours.

Chers jeunes mariés, la Bénédiction apostolique que Nous allons vous accorder, Nous demandons qu’elle s’étende à tous ceux qui Nous écoutent et à tous les leurs. Cependant, Nous avons une pensée spéciale pour ces hommes qui, outre la charge souvent bien lourde que leur impose le gouvernement et l’entretien de leur famille, ont conscience de leurs devoirs envers la société et le bien public, surtout en ces temps de graves épreuves ; qui acceptent de s’acquitter de ces obligations souvent bien loin de leur foyer, dans les privations et les sacrifices ; qui savent, dans l’accomplissement de ces devoirs, unir à l’héroïsme un amour conjugal que l’éloignement ne fait que rendre plus intense et plus noble, dans une vie fervente de fidélité et de vertu. C’est à eux tout particulièrement que Nous donnons la Bénédiction apostolique.

[Discours aux jeunes époux du 15 avril 1942.]

Que de merveilles l’homme découvre dans l’univers de la création, chers jeunes époux, soit qu’il contemple l’extrême variété des êtres inanimés avec les minéraux et les terrains, ou l’immensité du règne végétal avec les herbes, les fleurs, les fruits, les blés et les arbres, ou le vaste empire des animaux qui lui apparaissent dans les airs et dans les eaux, sur les monts, dans les plaines et dans les forêts. Vous remarquerez en outre, au sein de cette diversité, comment les individus d’une même espèce se différencient par leurs caractères morphologiques et physiologiques, par leur vigueur, par la beauté de leurs couleurs et de leurs formes. Et vous-mêmes, dans les enfants qu’il plaira au Seigneur de vous donner, vous pourrez également observer et discerner les inclinations qui distinguent un garçon d’une fille et qui, par des dispositions diverses, orientent l’homme et la femme vers la vie particulière que Dieu prépare à l’un et l’autre.

Il en va de même de l’union conjugale : l’homme est chef de la femme et il la surpasse d’ordinaire en force et en vigueur. Cependant cette différence n’abaisse point la femme ; car, si elle met souvent la main à des tâches apparemment insignifiantes, elle n’en réalise pas moins de grandes et puissantes choses par la responsabilité qui lui incombe de procurer le bien-être de son foyer et de mériter la reconnaissance de son mari. Toutefois, hommes mariés, pour affectueuse que soit votre gratitude, vous pouvez et devez faire davantage. Si votre perfection de chef de famille vous impose d’accomplir votre devoir professionnel soit dans votre foyer soit au-dehors, elle vous demande davantage encore : dans votre maison aussi, dans le royaume même de votre épouse, vous avez une tâche à accomplir. Vous êtes plus forts et souvent plus habiles à manier les instruments ou les outils, et nombre de menus travaux que demande le confort de votre logement vous offriront des occupations qui conviennent mieux à l’homme qu’à la femme. Ce ne sera pas des tâches et entreprises comparables à celles du bureau, de l’usine ou du laboratoire où vous allez travailler, ni des occupations incompatibles avec votre dignité ; il s’agira de prendre part à la sollicitude de votre compagne, souvent accablée de soucis et de travaux ; il s’agira de donner un coup de main qui vienne bien à propos, ce qui sera pour elle une aide, un soulagement, et pour vous une distraction et un délassement. Pour cultiver un jardin – si la Providence vous a fait la grâce d’en avoir un – pour divers embellissements ou réparations, pour tant de choses plus ou moins faciles à enlever, à placer, à arranger, comme il s’en présente continuellement, n’avez-vous pas des mains mieux faites et plus alertes que celles de votre épouse ? Et en général lorsqu’un travail exigera plus de force, n’aurez-vous pas la délicatesse et la précaution de vous le réserver ? Pourrait-il se rencontrer dans une maison chrétienne rien de plus triste et de plus opposé au sens chrétien que des scènes de vie qui rappelleraient un spectacle trop fréquent autrefois chez certains peuples que n’avait pas encore éclairés ni adoucis le divin mystère de Nazareth : le spectacle d’une femme qui chemine ployée, telle une bête de somme, sous un pesant fardeau, tandis que son seigneur la suit et la surveille en fumant tranquillement ?

Un des grands bienfaits sociaux des temps passés, c’était le travail à domicile, que bien des hommes eux-mêmes pratiquaient alors, et qui unissait en un même labeur, en un même foyer, l’homme et la femme côte à côte, tous les deux auprès de leurs enfants. Mais les progrès de la technique, le gigantesque développement des usines et des bureaux, la multiplication des machines de toute sorte, ont rendu aujourd’hui ce genre de travail fort rare, excepté dans les campagnes, et les époux sont contraints par leurs occupations de se séparer et de passer de longues heures de la journée loin de leurs enfants.

Toutefois, si absorbante que soit l’occupation qui vous tienne loin des vôtres une bonne partie de la journée, vous trouverez encore à votre retour, Nous n’en doutons pas, la force de rendre à votre compagne de menus services, vous conciliant par là sa reconnaissance. Une reconnaissance bien affectueuse, car il n’échappera point à votre épouse qu’il vous aura fallu, pour l’aider, vaincre la fatigue et un légitime besoin de repos, grâce à cette complaisance qui se dévoue jusque dans les humbles circonstances du foyer et qui associe la famille entière à la réalisation du bonheur domestique et à la joie qui en découle.

Mais la vie de la famille connaît encore des circonstances plus difficiles, des heures mélangées de joies et de douleurs, des temps de peines et d’angoisses, de privations et de larmes : les naissances, les maladies, les deuils. Il s’agit alors de faire davantage. La mère ne pourra point ou ne pourra guère vaquer à ses diverses occupations : il faudra que tous à la maison, jusqu’aux petits, y mettent du leur, dans la mesure de leurs forces. Mais qui donc sera le premier à l’ouvrage, sinon le père, le chef de la famille ? N’est-ce pas lui qui se dépensera aussitôt à tous les instants pénibles, donnant l’exemple du dévouement et de la prévoyance ? N’est-ce pas en de pareilles circonstances que se révéleront sa digne sagesse de père et l’énergie de son gouvernement familial ?

Époux, préparez-vous à ces graves et inévitables épreuves par un raffermissement de votre courage. Ne comptez point que l’avenir qui vous attend échappe au sort commun des foyers. Tirez lumière et profit des épreuves d’autrui. Ne vous arrêtez point à calculer les peines et les fatigues de votre personne, la générosité de vos efforts, pour les comparer au dévouement de votre épouse. Le véritable amour ne connaît pas de ces calculs ni de ces comparaisons : il se donne, estimant que ce qu’il fait pour la personne qu’il aime n’est jamais assez. Ce que l’Imitation du Christ affirme de l’amour de Dieu vaut aussi pour l’amour si profond et si saint qu’est l’amour conjugal : « Rien ne lui pèse, rien ne lui coûte, il essaie plus qu’il ne peut, il ne prétexte jamais l’impossibilité… il peut tout et il accomplit en perfection beaucoup de choses où celui qui n’aime pas défaille et succombe. » Il ne faut donc point s’étonner que l’Apôtre des gentils – qui avait l’esprit et le cœur pleins de charité, au point d’exalter cette vertu au-dessus des prophéties, des mystères et de la foi miraculeuse, au-dessus du don des langues et de la science, au-dessus du martyre et de la libéralité envers les pauvres – il ne faut point s’étonner qu’il ose assimiler l’amour de l’époux pour son épouse à l’amour du Christ pour son Église.

Oh ! oui, aimez vos épouses : vous leur devez en conscience le don le plus haut et le plus nécessaire, le don de l’amour. C’est dans l’amour que la chasteté conjugale et la paix de la famille trouvent leur sauvegarde ; c’est l’amour qui affermit la fidélité, qui remplit de fierté les enfants, qui perpétue, inviolable, le sacrement qui a uni l’homme et la femme devant la face de Dieu. Époux, sanctifiez vos épouses par l’exemple de vos vertus ; donnez-leur la gloire de pouvoir vous imiter dans la pratique du bien et dans la piété, dans l’assiduité au travail, dans la vaillance à supporter les lourdes épreuves et les cruelles souffrances auxquelles nulle vie humaine ne saurait échapper. D’où vient à l’époux sa joie, sa fierté de père, sinon de la maternité de la femme ? Pourra-t-il donc jamais oublier les peines et les douleurs de son épouse, les dangers où l’expose la maternité et les sublimes sacrifices alors parfois exigés de la mère ? Et là où l’instinct et l’amour maternels ont tout accepté sans compter, se permettra-t-il, lui, dans son amour d’époux et de père, de marchander son dévouement ?

Jetez un regard sur l’histoire de l’Église, l’Épouse du Christ. Que de héros, que d’héroïnes dans le secret du sanctuaire familial ! Que de vertus connues de Dieu seul et de ses anges ! Au moyen âge, à cette époque si rude parfois, le peuple, les châteaux, les cours, sans parler des monastères, savaient rendre à la femme l’hommage d’une vénération mêlée de tendresse. Adolescentes, fiancées, épouses, mères, toutes semblaient couronnées d’une auréole céleste, soit que rejaillît sur toutes les filles d’Ève l’amour qu’inspirait au cœur des croyants la nouvelle Eve, la Mère du Christ et des hommes, soit qu’une autre pensée de foi sortie des profondeurs de l’esprit chrétien épanouît alors ce sentiment de déférente et affectueuse courtoisie ignorée des païens, anciens ou modernes, qui marchent toujours la tête haute dans leur orgueil d’homme, comme aussi dans les révoltes de l’orgueil féminin. La considération de la femme exaltait le poète croyant, dont l’enthousiasme éclatait en cantiques de louanges à « la Vierge Mère, fille de son Fils », à « la Vierge belle, de soleil revêtue », la priant de « le recommander à son Fils, vrai Dieu et vrai homme, pour qu’il daignât recueillir son dernier souffle dans la paix ».

Maris, tournez vos regards vers Nazareth ; entrez dans cette demeure. Considérez ce charpentier, ce très saint dépositaire des secrets de Dieu, cet ouvrier qui nourrit de son labeur une famille sans éclat, mais plus noble que la famille des Césars romains ; observez avec quelle dévotion, avec quel respect, il aide et vénère cette Mère, épouse immaculée et sans tache. Admirez celui qui passe pour « le fils du charpentier », lui, le Verbe, la Sagesse toute-puissante qui a créé le ciel et la terre, sans qui rien n’a été fait ni ne saurait se faire, et qui ne dédaigne point de se soumettre à Marie et à Joseph dans les services de la maison et de l’atelier ; contemplez ce modèle de sainteté dans la vie familiale, objet de l’admiration et de l’adoration des hiérarchies angéliques.

Puisse cette contemplation cultiver en vos cœurs les sentiments de reconnaissante et tendre donation de vous-mêmes, afin qu’ils se traduisent dans votre vie quotidienne par votre généreux concours au bonheur et à la sécurité de la famille. Dans votre vie professionnelle, vous mettez, maris, votre honneur à n’éluder aucune de vos responsabilités : mettez de même dans votre vie chrétienne le noble courage et la fierté de votre conscience, mettez votre générosité et votre amour à prendre, en collaboration avec votre épouse, la part de travail et de soucis qui vous revient dans l’édification du bonheur de votre foyer.

Implorant donc, bien-aimés fils et filles, pour vous tous, époux ou épouses, les grâces nécessaires à cette féconde et sainte collaboration, Nous vous accordons de cœur Notre paternelle Bénédiction apostolique.

L’éducation des enfants

[Discours aux jeunes époux du 24 septembre 1941.]

Chers jeunes époux, avec quelle joie et avec quelle espérance n’avez-vous pas, au pied des autels et du prêtre, inauguré votre nouvelle famille ! Or un double lien, pour l’ordinaire, enserre la famille dans sa croissance et son développement : le lien qui unit étroitement sous un même toit, d’une part l’époux et l’épouse, d’autre part les parents et les enfants. Le premier vagissement du petit au berceau ravit la mère, transporte le père, réjouit les parents et amis, et voilà qu’à cette aurore d’une première vie se manifeste pour la première fois l’autorité du père et puis de la mère : ils ont conscience de leur obligation d’assurer le baptême à leur enfant, et ils s’empressent de remplir ce devoir, afin que ce sacrement fasse de lui un fils de Dieu, efface en lui le péché originel, lui communique la vie de la grâce, lui ouvre les portes du paradis, car « le royaume des cieux est pour les petits » (Mt 19,14). Comme une telle pensée doit ennoblir le père fier de sa foi dans le Christ, et réconforter la mère soucieuse du salut de ses enfants ! Ainsi tout enfant qui reçoit le sceau de l’adoption divine et boit à la source de l’eau surnaturelle a le bonheur de commencer dans l’Eglise le voyage de la vie, pour traverser les incertitudes et les périls de ce monde.

Que deviendra cet enfant ? Quis, putas, puer iste erit ? (Lc 1,66). Les enfants sont des roseaux agités par le vent ; ce sont des fleurs délicates et il ne faut qu’un zéphir pour ravir un pétale à leur corolle ; ce sont des plates-bandes vierges où Dieu a jeté des semences de bonté que menacent les sens et les pensées du cœur humain, de ce cœur que portent au mal dès l’adolescence (Gn 8,21) l’orgueil de la vie, la concupiscence de la chair et la concupiscence des yeux (cf. 1Jn 2,16). Qui donc affermira ces roseaux ? Qui donc défendra ces fleurs ? Qui donc cultivera ces plates-bandes et y fera germer, contre les embûches du mal, les semences de la bonté ? Avant tout, l’autorité qui régit la famille et les enfants : votre autorité, ô parents !

Les pères et mères se plaignent souvent de nos jours de ne plus réussir à plier leurs enfants à l’obéissance. Enfants capricieux qui n’écoutent personne ; adolescents qui dédaignent toute direction ; jeunes gens et jeunes filles impatients de tout conseil, sourds à tout avertissement, ambitieux de prix dans les jeux et les concours, entêtés à n’agir qu’à leur guise et persuadés d’être seuls à bien comprendre les nécessités de la vie moderne. En un mot, dit-on, la nouvelle génération – à part tant de belles et chères exceptions ! – n’est guère disposée pour l’ordinaire à s’incliner devant l’autorité du père et de la mère.

Quelle est la raison de cette attitude indocile ? Celle qu’on allègue de nos jours en général, c’est que les enfants, bien souvent, n’ont plus le sens de la soumission, du respect dû aux parents et à leurs paroles ; dans l’atmosphère d’ardente fierté juvénile où ils vivent, tout tend à détruire en eux la déférence envers les parents et à les émanciper ; tout ce qu’ils voient et entendent autour d’eux finit par accroître, enflammer, exaspérer leur inclination naturelle, et non encore domptée, à l’indépendance, leur mépris du passé, leur soif de l’avenir.

Si nous parlions en ce moment à des enfants ou à des jeunes gens, notre dessein serait d’examiner et de peser ces causes de leur manque d’obéissance et de soumission. Mais c’est à vous, jeunes époux, que nous adressons la parole, à vous qui, bientôt, aurez à exercer l’autorité paternelle et maternelle, et nous voulons attirer votre attention sur un autre aspect de cette question si importante.

L’exercice normal de l’autorité ne dépend pas seulement de ceux qui doivent obéir, mais aussi, et dans une large mesure, de ceux qui ont à commander. En d’autres termes : autre chose est le droit à l’exercice de l’autorité, le droit de donner des ordres, et autre chose la supériorité morale qui rend effective l’autorité et la rehausse, et qui réussit à s’imposer aux autres et à obtenir en fait leur obéissance.

Le droit de donner des ordres, Dieu vous l’accorde par l’acte même qui vous rend père et mère. La seconde prérogative, la supériorité morale, il vous faut l’acquérir et la conserver ; vous pouvez la perdre, et vous pouvez l’augmenter. Or le droit de commander à vos fils n’obtiendra d’eux que fort peu de chose s’il n’est accompagné de ce pouvoir, de cette autorité sur eux de votre propre personne, autorité qui vous assurera une obéissance effective. De quelle manière, par quels sages moyens pouvez-vous acquérir, conserver et accroître ce pouvoir moral ?

À certaines personnes Dieu accorde le don naturel du commandement, le don de savoir imposer leur volonté à autrui. C’est un don précieux. Réside-t-il tout entier dans l’esprit, ou pour une grande part dans la personne, le comportement, la parole, le regard, le visage ? Il est souvent difficile de le dire. Mais c’est aussi un don redoutable. N’en abusez point, si vous le possédez, dans vos rapports avec vos enfants : vous risqueriez d’emprisonner leur âme dans la crainte et d’avoir, au lieu de fils aimants, des esclaves. Tempérez cette force par l’effusion d’un amour qui réponde à leur affection, par une bonté douce, patiente, empressée et encourageante. Ecoutez le grand apôtre saint Paul vous dire : Patres, nolite ad indignationem provocare filios vestros, ut non pusillo animo fiant, « Vous, pères, n’irritez point vos enfants, de peur qu’ils ne se découragent » (Col 3,21). Parents, souvenez-vous bien de ceci : la rigueur n’est digne d’éloge que lorsque le cœur est doux.

Joindre la douceur à l’autorité, c’est vaincre et triompher en cette lutte où vous engage votre mission de parents. Au reste, pour tous ceux qui commandent, l’exercice de leur autorité ne sera bienfaisant que s’ils savent d’abord se maîtriser eux-mêmes, discipliner leurs passions et leurs impressions.

L’autorité n’est forte et respectée que lorsque les subordonnés savent qu’elle n’a pour mobiles que la raison, la foi, la conscience du devoir ; ils se rendent compte alors qu’ils ont à donner au devoir de l’autorité la réponse de leur propre devoir.

Si les ordres que vous donnez à vos enfants et les réprimandes que vous leur adressez procèdent des impressions du moment, d’un mouvement d’impatience, d’une imagination ou d’un sentiment aveugles ou irréfléchis, vas ordres ne manqueront point d’être la plupart du temps arbitraires, incohérents, injustes peut-être, et inopportuns. Aujourd’hui, vous serez envers ces pauvres petits d’une exigence déraisonnable, d’une impitoyable sévérité ; demain, vous laisserez tout passer. Vous commencerez par leur refuser une petite chose, et, le moment, d’après, fatigués de leurs pleurs ou de leur bouderie, vous la leur accorderez avec des démonstrations de tendresse, pressés d’en finir avec une scène qui vous irrite les nerfs.

Pourquoi donc ne savez-vous pas dominer les mouvements de votre humeur, mettre un frein à vos caprices, vous conduire vous-mêmes, alors que vous entreprenez de conduire vos enfants ? Ne vous sentez-vous pas entièrement maître de vous-mêmes ? Remettez à une heure plus opportune la réprimande projetée, la punition que vous croyez devoir infliger. La fermeté apaisée et tranquille de votre esprit donnera à votre parole et au châtiment une tout autre efficacité, une influence plus heureuse et plus d’autorité réelle que les éclats d’une passion indisciplinée.

N’oubliez jamais que les enfants, même les plus petits, sont tout yeux à observer et à noter, et qu’ils remarqueront bien vite les changements de votre humeur. Dès le berceau, dès qu’ils parviendront à distinguer leur maman d’une autre femme, ils se rendront compte bien vite du pouvoir qu’exercent sur des parents faibles un caprice ou des pleurs, et, dans leur innocente petite malice, ils ne craindront point d’en abuser.

Gardez-vous donc de tout ce qui pourrait diminuer votre autorité auprès d’eux. Gardez-vous de gaspiller cette autorité par l’habitude des recommandations et observations continuelles et insistantes, qui finissent par les lasser ; ils feront la sourde oreille et n’y attacheront plus aucune importance. Gardez-vous de vous jouer de vos enfants et de les tromper en alléguant des raisons ou des explications fallacieuses et sans consistance, distribuées au hasard, pour vous tirer d’embarras et vous défaire de questions importunes. S’il ne vous paraît point opportun de leur exposer les vraies raisons d’un ordre ou d’un fait, il vaudra mieux pour vous faire appel à leur confiance en vous et à leur amour. Ne faussez point la vérité ; au besoin taisez-la ; vous ne soupçonnez peut-être même pas les troubles et les crises qui peuvent s’élever dans ces petites âmes, le jour où elles viennent à connaître que l’on a abusé de leur crédulité naturelle.

Gardez-vous aussi de laisser transparaître le moindre signe de désaccord, la moindre divergence de vues sur l’éducation de vos enfants : ils remarqueraient bien vite la possibilité de se servir de l’autorité de la mère contre l’autorité du père, ou du père contre la mère, et ils résisteraient difficilement à la tentation de profiter de cette désunion pour satisfaire toutes leurs fantaisies. Gardez-vous enfin d’attendre que vos enfants aient grandi en âge pour exercer sur eux votre autorité, avec bonté et avec calme, il est vrai, mais aussi avec fermeté et courage, et sans vous laisser fléchir par aucune scène de pleurs ou de colère : dès le début, dès le berceau, dès les premières lueurs de leur petite raison, faites en sorte qu’ils éprouvent et sentent sur eux des mains caressantes et délicates, mais sages aussi et prudentes, vigilantes et énergiques.

Que votre autorité soit sans faiblesse, mais qu’elle naisse de l’amour, qu’elle soit pénétrée d’amour et soutenue par l’amour. Soyez les premiers maîtres et les premiers amis de vos enfants. Si c’est l’amour paternel et maternel qui inspire vos ordres, – un amour chrétien à tous égards, et non pas une complaisance plus ou moins inconsciemment égoïste – vos enfants en seront touchés, et ils lui répondront du plus profond de leur cœur, sans que vous ayez besoin de beaucoup de paroles ; car le langage de l’amour est plus éloquent dans le silence de l’action que dans les accents des lèvres. Mille petits signes, une inflexion de la voix, un geste imperceptible, une légère expression du visage, un geste d’approbation leur révéleront mieux que toutes les protestations d’amour, toute l’affection qui anime un refus affligeant, toute la bienveillance qui se cache en une recommandation ennuyeuse ; et alors, la parole de l’autorité apparaîtra à leur cœur, non pas comme un fardeau pesant ou un joug odieux à secouer le plus tôt possible, mais comme la suprême manifestation de votre amour.

Mais ne faut-il pas que l’amour s’accompagne du bon exemple ? Comment donc les enfants, par nature prompts à imiter, pourront-ils apprendre à obéir, s’ils voient leur mère en toute occasion ne faire aucun cas des ordres du père ou se plaindre de lui ? Comment les enfants apprendront-ils à obéir, s’ils entendent continuellement au foyer d’irrespectueuses critiques des autorités ? Comment apprendront-ils à obéir, s’ils constatent que leurs parents sont les premiers à manquer aux commandements de Dieu ou de l’Église ?

Il faut, au contraire, qu’ils aient sous les yeux un père et une mère qui, dans leur manière de parler et d’agir, donnent l’exemple du respect des autorités légitimes et d’une constante fidélité à leurs propres devoirs. Un exemple si édifiant leur apprendra, avec plus d’efficacité que la plus étudiée des exhortations, la véritable obéissance chrétienne et la manière de la pratiquer à l’égard de leurs parents.

Soyez bien persuadés, jeunes époux, que le bon exemple est l’héritage le plus précieux que vous puissiez donner et laisser à vos enfants. Il est le souvenir ineffaçable et lumineux d’un trésor d’œuvres et de faits, de paroles et de conseils, d’actes pieux et de démarches vertueuses, qui restera toujours vivant dans leur mémoire et dans leur esprit ; souvenir émouvant et cher qui, aux heures de doute et d’hésitation entre le mal et le bien, entre le danger et la victoire, leur rappellera vos personnes. Aux heures troubles, quand le ciel s’assombrira, vous leur réapparaîtrez dans une vision de lumière qui éclairera et dirigera leur chemin ; elle leur rappellera la voie que vous avez parcourue dans le travail et les soucis, rançon du bonheur d’ici-bas et de là-haut.

Est-ce là un rêve ? Non ! la vie que vous commencez avec votre nouvelle famille n’est pas un rêve : c’est un sentier où vous cheminez, investis d’une dignité et d’une autorité qui doivent être pour les enfants de votre sang une école et un apprentissage.

Daigne le Père céleste, qui, en vous appelant à participer à la grandeur de sa paternité, vous a aussi communiqué son autorité, daigne le Père céleste vous donner de l’exercer à son imitation, dans la sagesse et dans l’amour ! C’est en implorant de lui cette grâce, pour vous et pour tous les parents chrétiens, que Nous vous donnons avec toute l’affection de Notre cœur paternel la Bénédiction apostolique.