Le Saint Jour de Paquês

Au matin

La nuit du Samedi au Dimanche voit enfin s’épuiser ses longues heures ; et le lever du jour est proche. Marie, le cœur oppressé, attend avec une courageuse patience le moment fortuné qui doit lui rendre son fils. Madeleine et ses compagnes ont veillé toute la nuit, et ne tarderont pas à se mettre en marche vers le saint tombeau. Au fond des limbes, l’âme du divin Rédempteur s’apprête à donner le signal du départ à ces myriades d’âmes justes si longtemps captives, qui l’entourent de leur respect et de leur amour. La mort plane en silence sur le sépulcre où elle retient sa victime. Depuis le jour où elle dévora Abel, elle a englouti d’innombrables générations ; mais jamais elle n’a tenu dans ses liens une si noble proie. Jamais la sentence terrible du jardin n’a reçu un si effrayant accomplissement ; mais aussi jamais la tombe n’aura vu ses espérances déjouées par un si cruel démenti. Plus d’une fois, la puissance divine lui a dérobé ses victimes : le fils de la veuve de Naïm, la fille du chef de la synagogue, le frère de Marthe et de Madeleine lui ont été ravis ; mais elle les attend à la seconde  mort. Il en  est  un autre ce pendant, au sujet duquel il est écrit : « O mort, je serai ta mort ; tombeau, je serai ta ruine. » (OSÉE. XIII, 14.). Encore quelques instants : les deux adversaires vont se livrer combat.

De même que l’honneur de la divine Majesté ne pouvait permettre que le corps uni à un Dieu attendit dans la poussière, comme celui des pécheurs, le moment où la trompette de l’Ange nous doit tous appeler au jugement suprême ; de même il convenait que les heures durant lesquelles la mort devait prévaloir fussent abrégées. « Cette génération perverse demande un prodige, avait dit le Rédempteur; il ne lui en sera accorde1 qu’un seul : celui du prophète Jonas. » (MATTH. XII, 39.) Trois jours de sépulture : la fin de la journée du Vendredi, la nuit suivante, le Samedi tout entier avec sa nuit, et les premières heures du Dimanche ; c’est assez : assez pour la justice divine désormais satisfaite : assez pour certifier la mort de l’auguste victime. et pour assurer le plus éclatant des triomphes : assez pour le cœur désolé de la plus aimante des mères.

« Personne ne m’ôte la vie ; c’est moi-même qui la dépose ; j’ai le pouvoir de la quitter, et j’ai aussi celui de la reprendre. » (JOHAN. X, 18.) Ainsi parlait aux Juifs le Rédempteur avant sa Passion : la mort sentira tout à l’heure la force de cette parole de maître. Le Dimanche, jour de la Lumière, commence à poindre ; les premières lueurs de l’aurore combattent déjà les ténèbres. Aussitôt l’âme divine du Rédempteur s’élance de la prison des limbes, suivie de toute la foule des âmes saintes qui l’environnaient. Elle traverse en un clin d’œil l’espace, et pénétrant dans le sépulcre, elle rentre dans ce corps qu’elle avait quitté trois jours auparavant au  milieu des angoisses de l’agonie. Le  corps sacré se ranime, se relève, et se dégage des linceuls, des aromates et des bandelettes dont il était entouré. Les meurtrissures ont disparu, le sang est revenu dans les veines ; et de ces membres lacérés par les fouets, de cette tète déchirée parles épines, de ces pieds et de ces mains perces par les clous, s’échappe une lumière éclatante qui remplit la caverne. Les saints Anges, qui adorèrent avec attendrissement l’enfant de Bethléhem, adorent avec tremblement le vainqueur du tombeau. Ils plient avec respect et déposent sur la pierre où le corps immobile reposait tout à l’heure, les linceuls dont la piété des deux disciples et des saintes femmes l’avait enveloppé.

Mais le Roi des siècles ne doit pas s’arrêter davantage sous cette voûte funèbre ; plus prompt que la lumière qui pénètre le cristal, il franchit l’obstacle que lui opposait la pierre qui fermait l’entrée de la caverne, et que la puissance publique avait scellée et entourée de soldats armés qui faisaient la garde. Tout est resté intact ; et il est libre, le triomphateur du trépas ; ainsi, nous disent unanimement les saints Docteurs, parut-il aux yeux de Marie dans l’étable, sans avoir fait ressentir aucune violence au sein maternel. Ces deux mystères de notre foi s’unissent, et proclament le premier et le dernier terme de la mission du Fils de Dieu : au début, une Vierge-Mère ; au dénoûment, un tombeau scellé rendant son captif.

Le silence le plus profond règne encore, à ce moment où l’Homme-Dieu vient de briser le sceptre de la mort. Son affranchissement et le nôtre ne lui ont coûté aucun effort. O Mort ! que reste-t-il maintenant de ton empire ? Le péché nous avait livrés à toi ; tu te reposais sur ta conquête ; et voici que ta défaite est au comble. Jésus, que tu étais si fière de tenir sous ta cruelle loi, t’a échappé ;et nous tous, après que tu nous auras possédés, nous t’échapperons aussi. Le tombeau que tu nous creuses deviendra notre berceau pour une vie nouvelle ; carton vainqueur est le premier-né entre les morts (Apoc. I, 5) ; et c’est aujourd’hui la Pâque, le Passage, la délivrance, pour Jésus et pour tous ses frères. La route qu’il a frayée, nous la suivrons tous ; et le jour viendra où toi qui détruis tout, toi l’ennemie, tu seras anéantie à ton tour par le règne de l’immortalité. (I Cor. XV, 26.) Mais dès ce moment nous contemplons ta défaite, et nous répétons, pour ta honte, ce cri du grand Apôtre: « O Mort, qu’est devenue ta victoire? Qu’as-tu fait de ton glaive ? Un moment tu as triomphé, et te voilà engloutie dans ton triomphe. » (Ibid. 55.)

Mais le sépulcre ne doit pas rester toujours scellé ; il faut qu’il s’ouvre, et qu’il témoigne au grand jour que celui dont le corps inanimé l’habita quelques heures l’a quitté pour jamais. Soudain la terre tremble, comme au moment où Jésus expirait sur la croix . mais ce tressaillement du globe n’indique plus l’horreur ; il exprime l’allégresse. L’Ange du Seigneur descend du ciel ; il arrache la pierre d’entrée, et s’assied dessus avec majesté; une robe éblouissante de blancheur est son vêtement, et ses regards lancent des éclairs. A son aspect, les gardes tombent par terre épouvantés; ils sont là comme morts, jusqu’à ce que la bonté divine apaisant leur terreur, ils se relèvent, et, quittant ce lieu redoutable, se dirigent vers la ville, pour rendre compte de ce qu’ils ont vu.

Cependant Jésus ressuscité, et dont nulle créature mortelle n’a encore contemplé la gloire, a franchi l’espace, et en  un moment il s’est réuni à sa très sainte Mère. Il est le Fils de Dieu, il est le vainqueur de la mort; mais il est aussi le fils de Marie. Marie a assisté près de lui jusqu’à la fin de son agonie; elle a uni le sacrifice de son cœur de mère à celui qu’il offrait lui-même sur la croix ; il est donc juste que les premières joies de la résurrection soient pour elle. Le saint Evangile ne raconte pas l’apparition du Sauveur à sa Mère, tandis qu’il s’étend sur toutes les autres ; la raison en est aisée à saisir. Les autres apparitions avaient pour but de promulguer le fait de la résurrection ; celle-ci était réclamée parle cœur d’un fils, et d’un fils tel que Jésus. La nature et la grâce exigeaient à la fois cette entrevue première, dont le touchant mystère fait les délices des âmes chrétiennes. Elle n’avait pas besoin d’être consignée dans le livre sacré; la tradition des Pères, à commencer par saint Ambroise, suffisait à nous la transmettre, quand bien même nos cœurs ne l’auraient pas pressentie ; et lorsque nous en venons à nous demander pour quelle raison le Sauveur, qui devait sortir du tombeau le jour du Dimanche, voulut le faire dès les premières heures de ce jour, avant même que le soleil eût éclairé l’univers, nous adhérons sans peine au sentiment des pieux et savants auteurs qui ont attribué cette hâte du Fils de Dieu à l’empressement qu’éprouvait son cœur, de mettre un terme à la douloureuse attente de la plus tendre et de la plus affligée des mères.

Quelle langue humaine oserait essayer de traduire les épanchements du Fils et de la Mère, à cette heure tant désirée ? Les yeux de Marie, épuisés de pleurs et d’insomnie, s’ouvrant tout à coup à la douce et vive lumière qui lui annonce l’approche de son bien-aimé ; la voix de Jésus retentissant à ses oreilles, non plus avec l’accent douloureux qui naguère descendait de la croix et transperçait comme d’un glaive son cœur maternel, mais joyeuse et tendre, comme il convient à un Bis qui vient raconter ses triomphes à celle qui lui adonne le jour; l’aspect de ce corps qu’elle recevait dans ses bras, il y a trois jours, sanglant et inanimé. maintenant radieux et plein de vie, lançant comme les reflets de la divinité à laquelle il est uni; les caresses d’un tel fils, ses paroles de tendresse, ses embrassements qui sont ceux d’un Dieu; pour rendre cette scène sublime, nous n’avons que le mot du pieux abbé Rupert, qui nous dépeint l’effusion de joie dont le cœur de Marie se trouve alors rempli, comme un torrent de bonheur qui l’enivre et lui enlève le sentiment des douleurs si poignantes qu’elle a ressenties (1).

Toutefois cette invasion des délices que le Fils divin avait préparées à sa mère ne fut pas aussi subite que les paroles de ce dévot auteur du XII° siècle nous donneraient à l’entendre . Notre Seigneur a bien voulu décrire lui-même cette ineffable scène dans une révélation qu’il fit à la séraphique vierge sainte Thérèse. Il daigna lui confier que l’accablement de la divine M ère était si profond, qu’elle n’eût pas tardé à succomber à son martyre, et que lorsqu’il se montra à elle au moment où il venait de sortir du tombeau, elle eut besoin de quelques moments pour revenir à elle-même avant d’être en état de goûter une telle joie; et le Seigneur ajoute qu’il resta longtemps auprès d’elle, parce que cette présence prolongée lui était nécessaire (2).

Nous, chrétiens, qui aimons notre Mère, qui l’avons vue sacrifier pour nous son propre fils sur le Calvaire, partageons d’un cœur filial la félicité dont Jésus se plaît à la combler en ce moment, et apprenons en même temps a compatir aux douleurs de son cœur maternel. C’est ici la première manifestation de Jésus ressuscité : récompense de la foi qui veilla toujours au cœur de Marie, pendant même la sombre éclipse qui avait duré trois jours. Mais il est temps que le Christ se montre à d’autres, et que la gloire de sa résurrection commence a briller sur le monde. Il s’est fait voir d’abord â celle de toutes les créatures qui lui était la plus chère, et qui seule était digne d’un tel bonheur; maintenant, dans sa bonté, il va récompenser, par sa vue pleine de consolation, les âmes dévouées qui sont demeurées fidèles à son amour, dans un deuil trop humain peut-être, mais inspiré par une reconnaissance que ni la mort, ni le tombeau n’avaient découragée.

Hier, Madeleine et ses compagnes, lorsque le coucher du soleil vint annoncer que, selon l’usage des Juifs, le grand Samedi faisait place au Dimanche, sont allées par la ville acheter des parfums, pour embaumer de nouveau le corps de leur cher maître, aussitôt que la lumière du jour leur permettra d’aller lui rendre ce pieux devoir. La nuit s’est passée sans sommeil ; et les ombres ne sont pas encore totalement dissipées, que Madeleine, avec Marie, mère de Jacques, et Salomé,est déjà sur le chemin qui conduit au Calvaire, près duquel est le sépulcre où repose Jésus. Dans leur préoccupation, elles ne s’étaient pas même demandé quels bras elles emploieraient pour déranger la pierre qui ferme l’entrée de la grotte ; moins encore ont-elles songé au sceau de la puissance publique qu’il faudrait auparavant briser, et aux gardes qu’elles vont rencontrer près du tombeau. Aux premiers rayons du jour, elles arrivent au terme de leur pieux voyage ; et la première chose qui frappe leurs regards, c’est la pierre qui fermait l’entrée, ôtée de sa place, et laissant pénétrer le regard dans les profondeurs de la chambre sépulcrale. L’Ange du Seigneur, qui avait eu mission de déranger cette pierre et qui s’était assis dessus comme sur un trône, ne les laisse pas longtemps dans la stupeur qui les a saisies : « Ne craignez pas, leur dit-il ; je sais que vous cherchez Jésus ; il n’est plus ici ; il est ressuscité, comme il l’avait dit ; pénétrez vous-mêmes dans le tombeau, et reconnaissez la place où il a reposé. »

C’était trop pour ces âmes que l’amour de leur maître transportait, mais qui ne le connaissaient pas encore par l’esprit. Elles demeurent «consternées », nous dit le saint Evangile. C’est un mort qu’elles cherchent, un mort chéri ; on leur dit qu’il est ressuscité; et cette parole ne réveille chez elles aucun souvenir. Deux autres Anges se présentent à elles dans la grotte tout illuminée de l’éclat qu’ils répandent. Eblouies de cette lumière inattendue, Madeleine et ses compagnes, nous dit saint Luc, abaissent vers la terre leurs regards mornes et étonnés. « Pourquoi cherchez-vous chez les morts, leur disent les Anges, celui qui est vivant ? Rappelez-vous donc ce qu’il vous disait en Galilée : qu’il serait crucifié, et que, le troisième jour, il ressusciterait. » Ces paroles font quelque impression sur les saintes femmes; et au milieu de leur émotion, un léger souvenir du passé semble renaître dans leur mémoire. « Allez donc, continuent les Anges ; dites aux disciples et à Pierre qu’il est ressuscité, et qu’il les devancera en Galilée. »

Elles sortent en hâte du tombeau et se dirigent vers la ville, partagées entre la terreur et un sentiment de joie intérieure qui les pénètre comme malgré elles. Cependant elles n’ont vu que les Anges, et un sépulcre ouvert et vide. A leur récit, les Apôtres, loin de se laisser aller à la confiance, attribuent, nous dit encore saint Luc, à l’exaltation d’un sexe faible tout ce merveilleux qu’elles s’accordent à raconter. La résurrection prédite si clairement, et à plusieurs reprises, par leur maître, ne leur revient pas non plus en mémoire. Madeleine s’adresse en particulier à Pierre et à Jean ; mais que sa foi à elle est faible encore ! Elle est partie pour embaumer le corps de son cher maître, et elle ne l’a pas trouvé; sa déception douloureuse s’épanche encore devant les deux Apôtres : « Ils ont enlevé, dit-elle, le Seigneur du tombeau ; et nous ne savons pas où ils l’ont mis. »

Pierre et Jean se déterminent à se rendre sur le lieu. Ils pénètrent dans la grotte ; ils voient les linceuls disposés en ordre sur la table de pierre qui a reçu le corps de leur maître; mais les Esprits célestes qui font la garde ne se montrent point à eux. Jean cependant, et c’est lui-même qui nous en rend témoignage, reçoit en ce moment la foi : désormais il croit à la résurrection de Jésus. Nous ne faisons que passer rapidement sur des récits que nous aurons occasion de méditer plus tard, lorsque la sainte Liturgie les ramènera sous nos yeux. En ce moment, il s’agit seulement de suivre dans leur ensemble les événements de ce jour, le plus grand  des jours.

Jusqu’à cette heure, Jésus n’a encore apparu qu’à sa Mère : les femmes n’ont vu que des Anges qui leur ont parlé. Ces bienheureux Esprits leur ont commandé d’aller annoncer la résurrection de leur maître aux disciples et à Pierre. Elles ne reçoivent pas cette commission pour Marie ; il est aise d’en saisir la raison : le fils s’est déjà réuni a sa mère ; et la mystérieuse et touchante entrevue se poursuit encore durant ces préludes. Mais déjà le soleil brille de tous ses feux, et les heures de la matinée avancent : c’est l’Homme-Dieu qui va proclamer lui-même le triomphe que le genre humain vient de remporter en lui sur la mort. Suivons avec un saint respect l’ordre de ces manifestations, et efforçons-nous respectueusement d’en découvrir les mystères.

Madeleine, après le retour des deux Apôtres, n’a pu résister au de:sir de visiter de nouveau la tombe de son maître. La pensée de ce corps qui a disparu, et qui, peut-être, devenu le jouet des ennemis de Jésus, git sans honneurs et sans sépulture, tourmente son âme ardente et bouleversée. Elle est repartie, et bientôt elle arrive à la porte du sépulcre. Là, dans son inconsolable douleur, elle se livre a ses sanglots; puis bientôt, se penchant vers l’intérieur de la grotte, elle aperçoit les deux Anges assis chacun à une des extrémités de la table de pierre sur laquelle le corps de Jésus fut étendu sous ses veux. Elle ne les interroge pas; ce sont eux qui lui parlent : « Femme, disent-ils, pourquoi pleures-tu ? » — « Ils ont enlevé mon maître, et je ne sais où ils l’ont mis. » Et après ces paroles, elle sort brusquement du sépulcre, sans attendre la réponse des Anges. Tout à coup, à l’entrée de la grotte, elle se voit en face d’un homme, et cet homme est Jésus. Madeleine ne le reconnaît pas ; elle est à la recherche du corps mort de son maître ; elle veut l’ensevelir de nouveau. L’amour la transporte, mais la foi n’éclaire pas cet amour ; elle ne sent pas que celui dont elle cherche la dépouille inanimée est là, vivant, près d’elle.

Jésus, dans son ineffable condescendance, daigne lui faire entendre sa voix: «Femme, lui dit-il, pourquoi pleures-tu ? que cherches-tu ? » Madeleine n’a pas reconnu cette voix ; son cœur est comme engourdi par une excessive et aveugle sensibilité ; elle ne connaît pas encore Jésus par l’esprit. Ses veux se sont pourtant arrêtés sur lui ; mais son imagination qui l’entraîne lui fait voir dans cet homme le jardinier chargé de cultiver le jardin qui entoure le sépulcre. Peut-être, se dit-elle, est-ce lui qui a dérobé le trésor que je cherche ; et sans réfléchir plus longtemps, elle s’adresse à lui-même sous cette impression : « Seigneur, dit-elle humblement à l’inconnu, si c’est vous qui l’avez enlevé, dites-moi où vous l’avez mis, et je vais l’emporter. » C’était trop pour le cœur du Rédempteur des hommes, pour celui qui daigna louer hautement chez le Pharisien l’amour de la pauvre pécheresse ; il ne peut plus tarder à récompenser cette naïve tendresse ; il va l’éclairer. Alors, avec cet accent qui rappelle à Madeleine tant de souvenirs de divine familiarité, il parle ; mais il ne dit que ce seul mot : « Marie ! » — « Cher maître ! » répond avec effusion l’heureuse et humble femme, illuminée tout à coup des splendeurs du mystère.

Elle s’élance, et voudrait coller ses lèvres à ces pieds sacrés, dans l’embrassement desquels elle reçut autrefois son pardon. Jésus l’arrête ; le moment n’est pas venu de se livrer à de tels épanchements. Il faut que Madeleine, premier témoin de la résurrection de l’Homme-Dieu, soit élevée, pour prix de son amour, au plus haut degré de l’honneur. Il ne convient pas que Marie révèle à d’autres les secrets sublimes de son cœur maternel; c’est à Madeleine de témoigner de ce qu’elle a vu, de ce qu’elle a entendu dans le jardin. C’est elle qui sera, comme disent les saints Docteurs, l’Apôtre des Apôtres eux-mêmes. Jésus lui dit : «Va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père et le leur, vers mon  Dieu et le leur. »

Telle est la seconde apparition de Jésus ressuscite, l’apparition à Marie-Madeleine, la première dans l’ordre du témoignage. Nous la méditerons de nouveau, le jour où la sainte Eglise nous donnera à lire le passage de saint Jean où elle est rapportée. Mais adorons dès ce moment l’infinie bonté du Seigneur, qui, avant de songer à établir la foi de sa résurrection dans ceux qui devaient la prêcher jusqu’aux extrémités du monde, daigne d’abord récompenser l’amour de cette femme qui l’a suivi jusqu’à la croix, jusqu’au-delà du tombeau, et qui , étant plus redevable que les autres, a su aussi aimer plus que les autres. En se montrant d »abord à Madeleine, Jésus a voulu satisfaire avant tout l’amour de son cœur divin pour la créature, et nous apprendre que le soin de sa gloire ne vient qu’après.

Madeleine, empressée de remplir l’ordre de son maître, se dirige vers la ville et ne tarde pas à se trouver en présence des disciples. « J’ai vu le Seigneur, leur dit-elle, et il m’a dit ceci. » Mais la foi n’est pas encore entrée dans leurs âmes ; le seul Jean a reçu ce don au sépulcre, bien que ses yeux n’aient vu que le tombeau désert. Souvenons-nous qu’après avoir fui comme les autres, il s’est retrouvé au Calvaire pour recevoir le dernier soupir de Jésus, et que là il est devenu le fils adoptif de Marie.

Cependant les compagnes de Madeleine, Marie mère de Jacques, et Salomé, qui l’ont suivie de loin sur la route du saint tombeau,  reviennent seules à Jérusalem. Soudain Jésus se présente à leurs regards, et arrête leur marche lente et silencieuse. « Je vous salue » , leur dit-il. A cette parole leur cœur se fond de tendresse et d’admiration elles se précipitent avec ardeur à ses pieds sacrés, elles les embrassent, et lui prodiguent leurs adorations. C’est la troisième apparition du Sauveur ressuscité, moins intime mais plus familière que celle dont Madeleine fut favorisée. Jésus n’achèvera pas la journée sans se manifester à ceux qui son appelés à devenir les hérauts de sa gloire : mais il veut, avant tout, honorer aux yeux de tous les siècles à venir ces généreuses femmes qui, bravant le péril et triomphant de la faiblesse de leur sexe, l’ont consolé sur la croix par une fidélité qu’il ne rencontra pas dans ceux qu’il avait choisis et comblés de ses faveurs. Autour de la crèche où il se montrait pour la première fois aux hommes, il convoqua de pauvres bergers par la voix des Anges, avant d’appeler les rois par le ministère d’un astre matériel ; aujourd’hui qu’il est arrivé au comble de sa gloire, qu’il a mis par sa résurrection le sceau à toutes ses œuvres et rendu certaine sa divine origine, en assurant notre foi par le plus irréfragable de tous les prodiges, il attend, avant d’instruire et d’éclairer ses Apôtre que d’humbles femmes aient été par lui instruites, consolées, comblées enfin des marques de son amour. Quelle grandeur dans cette conduite si suave et si forte du Seigneur notre Dieu, et qu’il a raison de nous dire par le Prophète: « Mes pensée ne sont pas vos pensées ! » (Isaie, LV, 8.)

S’il eût été à notre disposition d’ordonner les circonstances de sa venue en ce monde, quel bruit n’eussions-nous pas fait pour appeler le genre humain tout entier, rois et peuples, autour de son berceau? Avec quel fracas eussions-nous promulgue devant toutes les nations le miracle des miracles, la Résurrection du crucifie, la mort vaincue et l’immortalité1 reconquise ? Le Fils de Dieu, qui est « la Force et la Sagesse du Père » (I Cor. 1, 24), s’y est pris autrement. Au moment de sa naissance, il n’a voulu pour premiers adorateurs que des hommes simples et rustiques, dont les récits ne devaient pas retentir au-delà des confins de Bethléhem ; et voilà qu’aujourd’hui la date de cette naissance est l’ère de tous les peuples civilisée. Pour premiers témoins de sa Résurrection, il n’a voulu que de faibles femmes ; et voilà qu’en ce jour même, à l’heure où nous sommes, la terre entière célèbre l’anniversaire de cette Résurrection ; tout est remué, un élan inconnu le reste de l’année se fait sentir aux plus indifférents ; l’incrédule qui coudoie le croyant sait du moins que c’est aujourd’hui Pâques; et du sein même des nations infidèles, d’innombrables voix chrétiennes s’unissent aux nôtres, afin que s’élève de tous les points du globe vers notre divin ressuscite l’acclamation joyeuse qui nous réunit tous en un seul peuple, le divin Alleluia. « O Seigneur » , devons-nous nous écrier avec Moïse, quand le peuple élu célébra la première Pâque et traversa à pied sec la mer Rouge, « ô Seigneur, qui d’entre les forts est semblable à vous ? » (Exode, XV, 11.)

[…]

 

L’après-midi

La journée s’avance dans son cours, et Jésus ne s’est pas montre encore à ses disciples. Les saintes femmes sont tout entières à la joie et à la reconnaissance que leur inspire la faveur dont elles ont été l’objet. Elles ont rendu leur témoignage aux Apôtres: ce ns sont plus seulement  des Anges qui leur ont apparu; Jésus lui-même s’est montre; il  a daigné leur parler ; elles ont embrassé ses pieds sacrés ; elles sont termes dans leurs affirmations-, néanmoins elles ne parviennent pas à vaincre le découragement  de ces hommes que les scènes de la Passion  de leur maître ont  profondément abattus.  Quelque récit qu’ils entendent, ils sont tristes comme des gens qui ont  éprouvé une cruelle déception. Ce sont eux  cependant que l’on verra bientôt affronter les supplices et la mort, en témoignage de la résurrection de ce maître dont le  souvenir est en ce moment pour eux comme une humiliation.

Nous pouvons nous faire l’idée des impressions auxquelles ils sont en proie, en écoutant la conversation de deux hommes qui ont passe avec eux une partie du jour, et qui eux-mêmes avaient des relations avec Jésus. Ce soir même, sur le chemin d’Emmaüs, ils exprimeront ainsi l’état de leur âme déçue :  « Nous avions espéré en lui comme en celui qui devait racheter Israël ; et voilà déjà trois jours que la catastrophe a eu lieu. Il y a bien eu quelques femmes qui sont des nôtres, et qui, étant allées au tombeau avant le jour, nous ont causé par leurs récits une certaine émotion. N’ayant pas trouvé son corps, elles sont revenues disant avoir vu des Anges qui leur auraient raconte qu’il vit maintenant. Quelques-uns d’entre nous sont ailes au tombeau, et ils ont constate ce que les femmes avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas trouvé. » Chose étonnante !l’annonce de sa résurrection que, tant de fois, Jésus avait faite devant eux, même en présence des Juifs, ne leur revenait pas en mémoire : tant le spectacle et le souvenir de la mort étouffent, chez les hommes charnels, le sentiment de cette nouvelle naissance que notre corps doit puiser au sein du tombeau !

Il faut cependant que Jésus ressuscité se manifeste à ceux qui doivent porter jusqu’aux extrémités du monde le témoignage de sa divinité. Jusqu’à cette heure, il n’a apparu encore que pour satisfaire sa tendresse filiale pour sa mère, et son infinie bonté envers les âmes qui avaient répondu, selon leur pouvoir, à ses bienfaits. Le moment semble venu pour lui de songer à sa gloire; du moins serions-nous portés à le penser. Attendons encore cependant. Jésus a voulu d’abord récompenser l’amour; niais, avant de proclamer sou triomphe, il éprouve le besoin de signaler sa générosité. Le collège apostolique, dont tous les membres ont fui au moment du péril, a vu son chef s’oublier jusqu’à renier, à la parole d’une servante, le maître qui l’avait comblé d’honneurs ; mais depuis le regard de reproche et de pardon que lui a lancé Jésus chez le Grand-Prêtre. Pierre n’a cessé de déplorer sa lâcheté avec les larmes les plus amères. Jésus veut, avant tout, consoler l’humble pénitent, l’assurer de vive voix qu’il lui pardonne, et confirmer de nouveau, par cette marque de prédilection divine, les sublimes prérogatives qu’il lui a conférées naguère devant tous les autres. Pierre doute encore de la résurrection ; il  ne s’est  pas rendu au témoignage de Madeleine ; mais il ne tardera pas à reconnaître le divin ressuscite dans la personne de ce maître offense, qui s’apprête à se montrer à lui sous les traits d’un ami qui pardonne.

Déjà, dès ce matin, par le commandement d’un maître si. généreux, l’Ange  a dit aux femmes : « Allez,  et dites à ses disciples et à Pierre qu’il vous précédera en Galilée. » Pourquoi Pierre est-il nommé ici  par son nom, si ce n’est afin qu’il sache que, s’il a eu le malheur de  renier Jésus. Jésus ne t’a pas  renié? Pourquoi n’est il pas nommé, cette fois, à la tête des autres, si ce n’est afin de  lui  épargner l’humiliation qu’offrirait le contraste de sa haute dignité avec la faiblesse indigne qu’il a commise ? Mais cette mention spéciale indique  aussi  qu’il  n’a cesse d’être présent  au cœur de son maître, et que bientôt il sera à portée d’expier par ses regrets, par son amende honorable aux pieds de ce maître si glorieux et si rempli de bonté, le malheur qu’il a eu de lui être infidèle. Pierre est lent à croire ;  mais son repentir est sincère et mérite récompense.

Tour à coup, à l’une des heures de cette après-midi, l’Apôtre voit paraître devant lui ce même Jésus qu’il vit, il y a trois jours, garrotté et traîné par les valets de Caïphe, et dont il craignit d’avoir à partager le sort. Mais ce Jésus, alors si humilié, brille maintenant de toutes les splendeurs de sa résurrection : c’est un vainqueur, un Messie glorieux ; mais ce qui rayonne le plus vivement aux yeux de l’Apôtre, c’est l’ineffable bonté de ce divin Roi, qui rassure le pécheur plus encore que son éclat ne l’éblouit. Qui oserait essayer de rendre ce colloque entre le coupable et le divin offensé : les regrets de l’Apôtre, qu’une telle générosité couvre de la plus profonde confusion ; l’assurance du pardon descendant de cette bouche sacrée et remplissant de la joie pascale ce cœur si abattu? Soyez béni, ô Jésus, qui avez relevé de son abaissement celui que vous nous laisserez pour Chef et pour Père, lorsque vous remonterez au ciel pour n’en plus redescendre qu’à la fin des temps.

Après avoir rendu hommage à cette infinie miséricorde qui réside dans le Cœur de notre Sauveur ressuscité, avec non moins de puissance et d’expansion qu’il la daigna manifester dans les jours de sa vie mortelle, admirons la sublime sagesse avec laquelle il continue d’accomplir en saint Pierre le mystère de l’unité de l’Eglise, mystère qui doit résider en cet Apôtre et dans ses successeurs. Jésus lui a dit en présence des autres, à la dernière Cène : « J’ai prié pour toi, Pierre, afin que ta foi ne défaille pas : lorsque tu seras converti, tu confirmeras tes frères. » Le moment est venu d’établir en Pierre cette foi qui ne doit jamais manquer : Jésus la lui donne à l’heure même. C’est lui qu’il instruit d’abord par lui-même, afin de poser le fondement. Bientôt il va se montrer aux autres Apôtres ; mais Pierre y sera présent avec ses frères ; en sorte que si cet Apôtre obtient des faveurs auxquelles les autres ne participent pas, ceux-ci n’en reçoivent jamais qu’il n’y ait sa part. C’est à eux de croire sur la parole de Pierre, comme ils le firent ; par le témoignage de Pierre, ils reçoivent la foi de la résurrection et ils la proclament, ainsi que nous le verrons bientôt. Jésus ensuite leur apparaîtra à eux-mêmes ; car il les aime, il les appelle ses frères, il les destine à prêcher sa gloire par toute la terre ; mais il trouvera déjà établie en eux la foi de sa résurrection, parce qu’ils ont cru au témoignage de Pierre ; et le témoignage de Pierre a opéré en eux le mystère de l’unité, qu’il opérera dans l’Eglise jusqu’au dernier jour du monde.

L’apparition de Jésus au Prince des Apôtres est appuyée sur l’Evangile de saint Luc et sur la première Epître de saint Paul aux Corinthiens, et elle est la quatrième de celles qui eurent lieu le jour de la résurrection.

[…]

 

Le soir

Le jour marqué par le plus grand des prodiges s’avance rapidement vers son terme ; et bientôt la nuit va descendre avec ses ombres. Quatre fois, dans le cours de cette journée, la plus solennelle qui se soit levée sur le monde depuis la création de la lumière, Jésus a daigne manifester sa résurrection. Il lui resto maintenant à se faire voir aux Apôtres rassemblés, et à les mettre en  mesure de joindre  leur expérience personnelle au témoignage qu’ils ont accepté de la bouche de Pierre. Mais telle est la condescendance de notre divin ressuscité envers ceux qui s’attachèrent à lui dans les jours de sa vie mortelle, que, laissant pour quelques moments encore ceux qu’il nomme ses frères et qui maintenant ne doutent plus de son triomphe, il songe d’abord à consoler deux coeurs qui sont affligés à son sujet, mais dont l’affliction n’a cependant d’autre cause que leur peu de foi.

Sur la route de Jérusalem à Emmaüs cheminent lentement et tristement deux voyageurs. A leur extérieur abattu, on juge aisément qu’une cruelle déception les a atteints ; qui sait même s’ils ne s’éloignent pas de la ville par un sentiment d’inquiétude ? Ils étaient disciples de Jésus, lorsqu’il vivait ; mais la mort honteuse et violente de ce maître en qui ils avaient cru leur a causé une désolation aussi amère que profonde. Humiliés d’avoir compromis leur honneur en suivant un homme qui n’était pas ce qu’ils avaient pensé, ils s’étaient tenus cachés durant les premières heures qui suivirent son supplice ; mais tout à coup on a parlé de sépulcre ouvert et forcé, de la disparition d’un corps enseveli. Les ennemis de Jésus sont puissants, et sans doute en ce moment ils informent contre les violateurs d’un tombeau dont la pierre était scellée du sceau de l’autorité publique. Il est à croire que l’enquête amènera devant leur tribunal ceux qui s’étaient attachés à la suite d’un Messie que la Synagogue a crucifié entre deux voleurs. Tel était sans doute le sujet du dialogue de nos deux voyageurs.

Mais voici qu’ils sont joints par un troisième, et ce troisième voyageur est Jésus  lui-même. La concentration de leurs pensées sur l’objet lugubre qui les occupe leur a enlevé la liberté de reconnaître ses traits ; ainsi, lorsque nous nous laissons aller à une douleur trop humaine, nous arrive-t-il de perdre de vue le divin compagnon qui vient se placer près de nous, pour cheminer avec nous et raffermir nos espérances. Jésus interroge ces deux hommes sur le sujet de leur tristesse ; ils le lui avouent avec simplicité; et ce Roi de gloire, ce vainqueur de la mort en ce jour même, daigne balbutier avec eux, et leur expliquer, chemin faisant, toute la série des divins oracles qui annonçaient les humiliations, la mort et le triomphe final du Rédempteur d’Israël. Les deux voyageurs sont émus; ils sentent, comme ils l’avouèrent plus tard, leur cœur brûler d’un feu inconnu, à mesure que cette voix, qu’ils ne savent pas reconnaître encore, fait retentir à leurs oreilles ces touchantes vérités qu’ils avaient jusqu’alors méconnues. Jésus feint de vouloir les quitter; ils le retiennent. « Oh!restez avec nous, lui disent-ils; le jour baisse, et vous accepterez notre hospitalité. » Ils introduisent leur maître inconnu dans la maison d’Emmaüs ; ils le font asseoir à table avec eux ; et, chose merveilleuse ! ils n’ont pas deviné encore quel est ce céleste docteur qui vient de résoudre leurs doutes avec tant de sagesse et d’éloquence. Tels sommes-nous nous-mêmes, lorsque nous laissons les pensées humaines dominer en nous; Jésus est près de nous, il nous parle, il nous instruit, il nous console; et il nous faut souvent beaucoup de temps pour reconnaître que c’est Jésus.

Enfin le moment est venu où le maître de la lumière va se révéler à ces deux disciples si lents à croire. Ils l’ont invité à présider à leur table ; c’est à lui de rompre le pain. Il  le prend  entre ses mains sacrées, comme il fit à la Cène ; et à l’instant . où il en opère la fraction pour le leur partager, soudain leurs yeux s’ouvrent, et ils ont reconnu Jésus lui-même, Jésus ressuscité. Ils vont tomber à ses pieds; mais à peine s’est-il dévoilé à leurs regards qu’il disparaît, les laissant en proie à la stupeur, mais en même temps inondés d’une joie qui dépasse tout ce qu’ils ont jamais goûté de bonheur dans toute leur vie. C’est ici la cinquième apparition du Sauveur dans la journée de Pâques. Saint Luc nous en donne le récit ; et elle sera le sujet de la lecture du saint Evangile à la messe de demain.

Les deux disciples ne peuvent plus demeurer davantage à Emmaüs ; malgré l’heure avancée, ils ne songent désormais qu’à rentrer au plus tôt dans Jérusalem. Il leur tarde d’annoncer aux Apôtres, dont ils ont partagé ce matin l’abattement, que leur maître est vivant, qu’ils lui ont parlé, qu’ils l’ont vu. Ils franchissent rapidement l’espace qui sépare le village où ils comptaient passer la nuit, de la grande cité dont, il y a peu d’instants, ils fuyaient les périls. Bientôt ils sont au milieu des Apôtres, auxquels ils s’apprêtent à raconter leur bonheur; mais ils ont été prévenus;la foi de la Résurrection est vivante dans le collège apostolique. Avant qu’ils aient ouvert la bouche, on leur dit tout d’une voix : « Le Seigneur est vraiment ressuscité, et il a apparu à Pierre. » Les deux disciples racontent alors aux Apôtres qu’eux aussi ont été favorisés de l’entretien et de la vue de leur maître commun.

La conversation continuait entre ces hommes simples et droits, ces hommes si obscurs alors, et dont le monde entier devait plus tard connaître les  noms immortels. Les portes  de la maison étaient fermées cependant ; car la petite troupe craignait une surprise. Les gardes du tombeau avaient fait leur rapport aux princes des prêtres dans la matinée ; ceux-ci avaient cherché à les suborner, et leur avaient même donné de l’argent pour les engager à dire que, pendant leur sommeil, les disciples de Jésus étaient venus dérober te corps. Ce système déloyal des autorités juives pouvait amener quelque réaction populaire contre les Apôtres, et ceux-ci avaient jugé devoir prendre des précautions. A ce moment, ils se trouvaient dix rassemblés ; car Thomas, qui avait été présent au moment de l’entrée des disciples d’Emmaüs, était sorti plus tard dans la ville, à la faveur des ténèbres.
Au moment où les Apôtres repassaient entre eux les émotions de cette mémorable journée, voici Jésus qui paraît devant eux, et les portes ne se sont pas ouvertes pour lui donner passage. C’est bien lui, ce sont bien ses traits; c’est sa voix pleine de bonté. « La paix soit avec vous ! » leur dit-il avec tendresse. Toutefois ils demeurent interdits ; cette entrée mystérieuse et inattendue les a bouleversés. Ils ignorent encore les prérogatives d’un corps glorieux ; et sans douter de la résurrection de leur maître, ils ne savent s’ils ne sont point en présence d’un fantôme. Jésus, qui, dans toute cette journée, semble avoir plus souci de témoigner son amour aux siens que de proclamer sa gloire, daigne leur donner à toucher ses membres divins; il fait plus, et pour leur prouver la réalité de son corps, il leur demande à manger et mange devant eux. Qui pourrait dire la joie dont leurs coeurs sont remplis à la vue de cette ineffable familiarité, les larmes d’attendrissement qui coulent de leurs veux ? Avec quelle allégresse naïve ils disent à Thomas, lorsque cet Apôtre est de retour auprès d’eux : « Nous avons vu le Seigneur ! » Ainsi se passa la sixième apparition de Jésus ressuscité, en ce jour de Pâques. Elle nous est rapportée par saint Luc, dont la sainte Eglise nous donnera à lire le récit à la Messe de l’un des jours de l’Octave.

Soyez donc béni et glorifié, vainqueur de la mort, qui en ce seul jour avez daigné vous montrer aux hommes jusqu’à six fois, pour satisfaire votre amour et pour appuyer notre foi en votre divine Résurrection. Soyez béni et glorifié d’avoir consolé, par votre chère présence et vos douces caresses, le cœur si oppressé de votre Mère et la nôtre. Soyez béni et glorifié d’avoir calmé la désolation de la pauvre Madeleine par une seule parole de votre amour. Soyez béni et glorifié d’avoir essuyé en un moment les larmes des saintes femmes par votre vue soudaine, et de leur avoir donné à baiser vos pieds sacrés. Soyez béni et glorifié d’avoir donné à Pierre de votre propre bouche l’assurance de son pardon, et d’avoir confirmé en lui les dons de la Primauté, en lui révélant, à lui avant tous, le dogme fondamental de noire foi. Soyez béni et glorifié d’avoir rassuré avec tant de douceur le cœur chancelant des deux disciples, sur la route d’Emmaüs, et d’avoir mis le comble à cette faveur, en vous dévoilant à eux. Soyez béni et glorifié de n’avoir pas achevé cette journée sans visiter vos Apôtres, et sans leur avoir donné de si touchantes preuves de votre adorable condescendance à leur faiblesse. Soyez enfin béni et glorifié, ô Jésus, de ce que vous daignez aujourd’hui, par l’organe de votre sainte Eglise, nous faire entrer en participation, après tant de siècles, des joies si pures et si enivrantes que goûtèrent à pareil jour et Marie, votre mère, et Madeleine avec ses compagnes, et Pierre, et les disciples d’Emmaüs, et les Apôtres rassemblés. Rien ici n’est effacé ; tout est vivant, tout est renouvelé ; vous êtes le même, et notre Pâque aujourd’hui est aussi la môme que celle qui vous vit sortir du tombeau. Tous les temps sont à vous ; et le monde des âmes vit par vos mystères, comme le monde matériel se soutient par votre pouvoir, depuis le moment où, à pareil jour, il vous plut de commencer votre œuvre, en créant la lumière visible qui doit éclairer ce monde, jusqu’à ce qu’elle pâlisse et s’efface devant l’éternelle clarté que vous nous avez conquise aujourd’hui.

Célébrons en ce jour le premier des six jours de la création, celui qui vit la lumière sortir des ténèbres à l’appel souverain du Verbe de Dieu. Il est la lumière incréée du Père, et il a débuté dans son œuvre en produisant du néant cette image matérielle de sa propre splendeur ; et il a voulu que les justes fussent appelés enfants de la lumière, et les pécheurs enfants des ténèbres. Lorsqu’il s’est montré aux hommes dans la chair, il leur a dit : « Je suis la Lumière du monde : celui qui me suit ne marche point dans les ténèbres; mais il aura la lumière de vie. » (JOHAN. VIII, 12.) Enfin, pour montrer la parfaite harmonie et le lien sacré de l’ordre de nature et de l’ordre de grâce, il s st élancé des ombres du tombeau le jour même où il fit sortir du chaos la lumière visible qui nous éclaire, et qui est pour nous le premier des biens dans l’ordre matériel.


Notes :
  1. De divinis Officiis, lib. VII, cap. XXV.
  2. Vie de sainte Thérèse écrite par elle-même, dans les Additions.
Copyright © 2016 - 2019 Centro Librario Sodalitium