Le problème de l’“Una Cum” : un cas de conscience

(Extrait de Sodalitium n°41)

 

Nous avons reçu à la rédaction une lettre qui, du fait de l’importance de la question qu’elle pose, mérite d’être publiée avec une réponse appropriée. Si nos lecteurs désirent soumettre à la revue d’autres questions intéressantes, sur la foi ou la morale, nous serons heureux d’y répondre, dans les limites des possibilités offertes par notre bulletin.
Sodalitium

 

“A la rédaction de Sodalitium,

J’ai lu avec attention la “Note liturgique sur l’Una Cum…” (publiée sur le numéro 35 de votre revue) et je dois dire qu’elle m’a paru convaincante : si Jean-Paul II n’est pas Pape formaliter, comme vous dites, on ne peut célébrer la Messe (ou assister à la Messe célébrée) en union avec lui. Mais il me reste un doute, auquel je ne suis pas capable de donner une réponse : j’espère que vous pourrez me dire quelque chose à ce sujet…

Ce n’est un mystère pour personne que de nombreux prêtres, qui officiellement reconnaissent la légitimité de Jean-Paul II, en réalité sont d’un tout autre avis, et ne citent pas son nom au canon de la Messe. Le cas est surtout fréquent parmi les prêtres de Mgr Lefebvre, qui ne peuvent manifester publiquement leur opinion sans avoir des problèmes avec les supérieurs. Dans ce cas, la Messe est célébrée “non una cum” : Peut-on assister sans scrupule de conscience à leurs Messes ? Qu’en pense votre Institut ? Sincèrement, dans ce cas, je n’arrive pas à voir la différence qu’il y a entre ces Messes et celles que vous célébrez !

Le problème, pour moi, n’est pas seulement théorique, parce que, pour des raisons familiales, il m’est beaucoup plus facile d’assister à une Messe de ce genre…

Dans l’attente de votre réponse, veuillez agréer mes salutations distinguées”.

Suit la signature.

 

Réponse de Sodalitium à notre lecteur (et à tous les lecteurs intéressés)

Je vous félicite tout d’abord pour votre accord de principe sur la question de l’una cum. Cela m’évitera de revenir sur les termes du problème, sur lesquels vous vous déclarez convaincu ; si d’autres lecteurs, au contraire, n’en avaient pas eu connaissance, je les invite à se reporter à l’article cité.

Avant de répondre à votre question, il est nécessaire de donner (ou de rappeler) quelques précisions. A la lecture de votre lettre il apparaît presque qu’il s’agit d’une question personnelle entre nous et les autres prêtres qui, bien que célébrant la Sainte Messe avec le rite romain promulgué par Saint Pie V, se disent, au canon de la Messe, en communion avec Jean-Paul II. Vous me donnez ainsi l’occasion de préciser, s’il en était besoin, qu’il ne s’agit pas d’une question personnelle, mais doctrinale. D’un côté, nous ne pensons nullement juger les consciences ou nier l’éventuelle bonne foi des prêtres qui croient bien (tout en se trompant) de citer l’una cum. D’autre part, nous ne prétendons certes pas être les seuls à célébrer la Messe sans nommer Jean-Paul II comme Souverain Pontife. Comme vous l’écrivez vous-même ils sont nombreux (du moins en France) à le faire, et nous ne prétendons certainement pas avoir un monopole en la matière ! Au contraire, fasse le Ciel que soient toujours plus nombreuses les Messes et les prêtres cohérents sur ce point si important…

Ceci dit, je vous donne ma réponse, qui peut-être vous décevra: non, le cas des prêtres qui de manière cachée ne citent pas Jean-Paul II au canon de la Messe, n’est pas substantiellement différent, quant à l’acte pratique, de celui de ceux qui le citent. En d’autres termes, leur position n’est pas licite, et les fidèles qui se rendent compte de ce problème doivent s’abstenir d’assister à leurs célébrations, surtout s’ils y assistent de manière active.

Naturellement, vous désirez savoir aussi le pourquoi de cette réponse, qui, je m’en rends compte, n’est pas du tout évidente.

Ici aussi, il est nécessaire de donner d’abord une précision qui s’impose. La simple omission du nom de Jean-Paul II au Te igitur n’est pas, en elle-même, une garantie d’orthodoxie ! (Même, si – je dis bien: “si”- Jean-Paul II était ou devenait formellement Pape, se serait un acte schismatique). En effet, de nombreux hérétiques et schismatiques qui se sont séparés de l’Eglise catholique (par exemple, les orientaux soi-disant “orthodoxes”) ne citent pas le nom de Jean-Paul II dans leur liturgie, mais pour des motifs opposés aux nôtres (c’est-à-dire, parce qu’ils ne reconnaissent pas le primat de Pierre). Pour pouvoir assister à une Messe, même si elle est célébrée non una cum, il faut qu’elle soit célébrée par un prêtre catholique.

Vous me direz que les prêtres dont on parle dans le cas que vous soulevez sont catholiques, et certainement pas “orthodoxes”. Admettons cette hypothèse. Reste le problème, tout d’abord, de leur grave comportement. Profitant du fait que le canon de la Messe est récité à voix basse, ils omettent le nom de Jean-Paul II, alors que leurs supérieurs et la majorité de leurs fidèles croient le contraire. Il s’agit, donc, d’une tromperie. Qui plus est. Ces prêtres manquent à leur devoir, qui est de droit divin, de manifester leur propre foi ; or, la légitimité ou non d’un Pontife est un fait dogmatique qui implique la reconnaissance, ou pas, du magistère de cette personne comme règle vivante et prochaine de notre foi. Les soutenir dans cette façon de faire signifie coopérer au mal qu’ils commettent, ce qui n’est pas permis sans un motif proportionnellement grave.

C’est donc permis en certains cas ? Non. Et ce, en vertu d’autres considérations. Jusqu’ici, nous avons tenu pour sûr que ces prêtres sont, en réalité, non una cum. Bien. Mais qui nous assure qu’ils ne sont pas una cum puisqu’ils n’en parlent jamais ? Au contraire, non seulement ils n’en parlent jamais, mais ils disent explicitement le contraire ! Dans le cas des prêtres de la Fraternité Saint Pie X, par exemple (mais le cas vaut aussi, et n’est pas purement hypothétique, pour ceux qui ont demandé et obtenu l’“indult”), même en ne nommant pas Jean-Paul II au canon, ils ont fait la promesse solennelle ou le serment de se comporter de la manière opposée. Officiellement, donc, par le seul fait qu’il s’agit d’un prêtre de la Fraternité Saint Pie X, par exemple, on doit présumer qu’il est fidèle à la ligne de la Fraternité elle-même, aux injonctions de ses supérieurs et aux promesses faites ; le simple fait de supposer le contraire équivaut à traiter ce prêtre de menteur. Mais, me direz-vous, ce sont eux-mêmes qui implicitement se qualifient ainsi, quand ils me disent en privé (ou me laissent entendre) qu’ils ne sont pas una cum Joanne Paolo. Justement: comment peut-on croire un menteur reconnu ? Ce prêtre admet avec vous de mentir à ses supérieurs et à la majeure partie de ses fidèles ; comment être sûrs qu’il ne vous ment pas aussi (peut-être pour avoir… un fidèle de plus ? ). Encore une fois, nous devons présumer qu’il est… ce qu’il déclare officiellement être : c’est-à-dire, en communion avec Jean-Paul II (qui, dans de nombreux cas, lui interdit de célébrer la Messe et le déclare excommunié ! Mais cela relève d’un autre discours, et constitue une autre incohérence). Souvent, d’autre part, il en est vraiment ainsi, parce que le prêtre en question est réellement una cum (il s’agissait seulement de rumeurs, et pas toujours innocentes). D’autres fois non, mais le problème demeure.

Une dernière objection: que dire, dans le cas où j’ai la certitude morale que, en réalité, le prêtre en question n’est pas una cum (malgré les apparences). Même dans ce cas, cela reste un problème, et non seulement pour l’encouragement que l’on donne à une forme inacceptable de nicomédisme (je dirais presque de “marranisme”), puisque la coopération matérielle au mal d’autrui peut, pour de graves motifs, être permise. Permise, oui, mais à condition d’éviter le scandale (qui est un péché contre la charité, conduisant les autres au péché). Puisque, par définition, cet hypothétique prêtre est non una cum seulement de manière occulte, la majeure partie des personnes ignore sa position, et est même convaincue du contraire. En vous voyant assister à sa Messe, on se convaincra qu’il est licite d’assister à la Messe una cum, en ignorant qu’en réalité cette Messe est – de manière occulte – non una cum. Plus vous êtes connu et estimé pour vos opinions, plus vous courez le risque de faire scandale ; a fortiori si à votre place il s’agit d’un religieux, d’une religieuse, d’un prêtre ou d’une communauté entière bien connue pour s’opposer à la Messe una cum… Comme vous voyez, bien rares sont les cas dans lesquels le facteur-scandale n’intervient pas, et bien rares, d’autre part, sont les cas où il y a de très graves motifs pour coopérer à l’attitude en elle-même objectivement mauvaise de ces prêtres. Prêtres qui, par tant de points de vue, sont moins excusables que leurs confrères qui, de bonne foi, croient que Jean-Paul II est formellement Pape et, par conséquent, le citent au canon (mais ils devraient alors logiquement s’abstenir de célébrer la Messe traditionnelle sans indult, parce qu’autrement comment peuvent-ils s’excuser de désobéir au Pape en matière grave, comme il en est du rite de la célébration de la Messe?).

Je ne veux pas nier, je le répète, que dans de nombreux cas prêtres et fidèles… ne savent pas ce qu’ils font! Dieu seul juge les cœurs… Ma réponse, peut-être peu agréable mais pour le moins franche (plus franche que ces prêtres dont on me parle), concerne seulement le problème objectif pour les personnes qui, comme vous, admettent le principe selon lequel Jean-Paul II est seulement matériellement, mais non formellement Pape. Dieu vous accorde la vertu de force, pour être témoin cohérent de votre foi dans toutes les circonstances de la vie.

 

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