Mgr Guérard et le nouvel ordinaire de la messe – précisions

(Extrait de Sodalitium n°49)

Le sel de la terre et Mgr Guérard des Lauriers. Précisions. Nous avons déjà eu l’occasion de parler de la revue Le sel de la terre, éditée par les Pères dominicains d’Avrillé. Cette revue thomiste est certainement la plus intéressante parmi celles qui se situent “dans la ligne du combat pour la Tradition dans l’Eglise entrepris par S.Exc. Mgr Lefebvre” et nous partageons une bonne partie de ses positions. Nous devons – plus que critiquer – préciser et compléter ce qu’elle affirme à propos du Père Guérard des Lauriers dans son numéro 30 (automne 1999).
Nous faisons référence à la recension d’un livre des éditions (de la Fraternité) Clovis, intitulé La raison de notre combat: la messe catholique. A 30 ans du Novus ordo, la Fraternité saint Pie X a rassemblé en un seul volume plusieurs écrits sur ce sujet, parmi lesquels le célèbre Bref examen critique du Novus Ordo Missæ présenté à Paul VI par les cardinaux Otta­viani et Bacci. A ce propos, l’auteur de la recension écrit: “le ‘Bref examen critique’ a été rédigé par un groupe de théologiens, parmi lesquels le plus actif et le plus convaincu fut le père Guérard des Lauriers o.p.” (p. 209). “Le ‘Bref examen critique’ fut rédigé en italien et publié en octobre 1969. La traduction française fut diffusée par ‘Itinéraires’ à partir de mars 1970. Dans son numéro 112 de l’année 1969, ‘La Pensée catholique’ avait déjà publié un texte développant les considérants doctrinaux contenus dans le ‘Bref examen critique’, sous le titre: ‘L’Ordo missæ, par un groupe de théologiens’. Le père Guérard des Lauriers, dans sa ‘Déclaration’ de septembre-octobre 1970 (‘Itinéraires’ 146, p. 76), a reconnu avoir apporté ‘une collaboration décidée à la rédaction du ‘Bref examen critique’” et être l’auteur de l’étude publiée par la ‘Pensée catholique”, en accord avec d’autres théologiens. C’est l’honneur du père Guérard d’avoir écrit ces pages” (ibidem, note 28). La reconnaissance des mérites du P. Guérard est certainement due à l’honnêteté de l’auteur de la recension, mais aussi au fait que les dominicains d’Avrillé doivent beaucoup au P. Guérard qui, nous allons le voir, s’en occupa au début de leur fondation. Mais, puisque la revue, se place explicitement dans la ‘ligne de Mgr Lefebvre’, nos confrères se sentent obligés de préciser que le P. Guérard “malheureusement, se sépara de Mgr Lefebvre dix ans après, en 1978-1979” (fin de la note 28). Puisque nos confrères aiment l’histoire comme nous, il est utile de préciser brièvement aux nouvelles générations de lecteurs comment les choses se passèrent.
Le P. Guérard était encore professeur au séminaire d’Ecône en septembre 1977. Au cours de l’été avait éclaté la ‘révolte’ des professeurs modérés fomentée par l’abbé Gottlieb et soutenue par le directeur même du séminaire le chanoine Berthod (maintenant inhumé dans l’église d’Ecône). Elle présageait l’expulsion des éléments intransigeants et même la mise à l’écart de Mgr Lefebvre dans un prieuré. Mgr Lefebvre n’apprécia pas (spécialement la seconde proposition!) et plusieurs professeurs et séminaristes, y compris le directeur du séminaire, quittèrent la Fraternité. Fut appelé alors pour prêcher la retraite de début d’année le point de référence de l’aile intransigeante, c’est-à-dire le P. Guérard des Lauriers (septembre 1977), précisément au moment où, jour après jour, se succédaient les abandons. La position du prédicateur – qui annonçait la future Thèse de Cassiciacum – ne fut cependant pas agréée, raison pour laquelle lui aussi fut exclu, de fait, de l’enseignement même si ce ne fut pas officiellement. De ce moment date, en réalité, l’éloignement du P. Guérard des Lauriers d’Ecône, qui perdait ainsi – sur sa ‘droite’ (avec Guérard) et sur sa ‘gauche’ (avec Berthod) – ses enseignants les plus compétents.
De retour à Etiolles, le P. Gué­rard fut alors contacté par un groupe de jeunes du M.J.C.F. qui voulaient vivre la vie dominicaine. Il leur donna l’habit religieux le 8 décembre 1977 et, avec le P. de Blignières, commença la formation intellectuelle de ces jeunes gens. Comme le travail était supérieur à ses forces, le P. Guérard pensa pouvoir s’appuyer – malgré tout – sur Ecône, qui en effet accepta en tant qu’étudiants pour l’année 1978-79, (lettre de Mgr Lefebvre au P. Guérard du 24 août 1978), les quatre jeunes dominicains sans qu’ils appartiennent à la Fraternité. Dans la lettre collective de vœux pour les 80 ans du Père (24 octobre), Mgr Lefebvre et les professeurs d’Ecône considéraient la fondation des dominicains comme une fondation du P. Guérard et attendaient une visite au séminaire. Mais, en novembre 1978, Frère Innocent-Marie Chassagne écrivait au P. Guérard que “Mon­seigneur, tout en vous aimant et estimant beaucoup est inquiet et troublé de vous voir venir ici” (lettre du P. Guérard à Mgr Lefebvre du 14 novembre 1978).
Tout ceci arriva dans ce contexte: Paul VI était mort et Jean-Paul II devait recevoir en audience Mgr Lefebvre précisément le 18 novembre: Mgr Lefebvre déclara accepter le Concile à la lumière de la Tradition (comme Jean-Paul II lui-même avait dit qu’on devait faire). Suite à cela, Mgr Lefebvre, la veille de Noël 1978, écrivit une lettre à Jean-Paul II demandant simplement la liberté pour la “messe traditionnelle” à côté de la messe moderne: “les évêques décideraient des lieux, des heures réservés à cette Tradition. L’unité se retrouverait immédiatement au niveau de l’évêque du lieu”. Une anticipation, en somme, du “protocole d’accord” de 1988 et de l’Indult!
Dans ce nouveau climat, Mgr Lefebvre écrivit au P. Guérard: sa position sur le ‘Pape et la Messe’ “jette le trouble et cause des divisions violentes, ce que je tiens à éviter”; lui, Mgr Lefebvre, a une conduite qui “tient davantage compte des réalités, aussi bien traditionalistes que progressistes”. C’était une invitation à ne plus se présenter à Ecône. Dans sa réponse du 7 février 1979, le P. Guérard des Lauriers précisa sa position (qui était déjà la Thèse): des extraits des deux lettres ont été publiées dans Sodalitium n° 18, pp. 16-18. Le 19 mars, Mgr Lefebvre publiait la lettre n° 16 aux amis et bienfaiteurs, contenant sa lettre de Noël à Jean-Paul II. Le P. Guérard des Lauriers réagit ouvertement contre cette reddition par un document intitulé: “Mon­seigneur, nous ne voulons pas de cette paix”. La publication de la Thèse dans les Cahiers de Cassiciacum, en mai 1979 (immédiatement violemment attaquée par Jean Ma­diran), ne fit que sceller une rupture déjà consommée.
A tant d’années de distance, nous voudrions savoir des confrères du Sel de la terre s’ils souscriraient à la lettre n° 16 de Mgr Lefebvre ou non (le supérieur général de la Fraternité de l’époque, Schmidberger, répondant à nos perplexités par rapport à son initiative suite à l’Indult – la “pétition au Saint-Père” – nous dit que sa position était plus ferme que celle de Mgr Lefebvre dans la lettre n° 16, qu’il n’aurait jamais écrite). Ceci, pour l’histoire.
Mais Le sel de la terre avance une autre objection au pourtant vénéré P. Guérard des Lauriers, à propos de la validité du nouveau missel. Il le fait en citant précisément le ‘Bref examen critique’ dans sa note 15: “Telles qu’elles figurent dans le nouvel Ordo, les paroles de la Consécration peuvent être valides en vertu de l’intention du prêtre. Mais elles peuvent aussi ne l’être pas, car elles ne le sont plus par la force même des paroles (‘ex vi verborum’); ou plus précisément: elles ne le sont plus en vertu de leur signification propre, du ‘modus significandi’ qu’elles ont dans le canon romain du Missel de saint Pie V. Les prêtres qui, dans un proche avenir, n’auront pas reçu la formation traditionnelle, et qui se fieront au nouvel Ordo pour ‘faire ce que fait l’Eglise’ consacreront-ils validement? Il est légitime d’en douter”. De ce texte Le sel de la terre déduit que Mgr Lefebvre a conservé la doctrine du Bref examen critique, alors que “en revanche, le père Guérard, qui approuva pourtant et, peut-être même, rédigea personnellement cette note, affirma, à partir de 1979, que la nouvelle messe était de soi invalide, quelle que soit l’intention du célébrant. C’était aller beaucoup plus loin que les autres ténors de la résistance qui qualifiaient cette messe de: mauvaise, équivoque, ambiguë, révolutionnaire, favorisant l’hérésie, etc. Dans la pratique, ces raisons sont d’ailleurs largement suffisantes pour imposer le devoir de ne pas y participer activement” (note 33, p. 210). Nous répondons aux observations de nos confrères…
D’abord, la note du B.E.C. nous semble contradictoire. En effet on y affirme que dans le N.O.M. les paroles de la consécration n’ont plus en elles-mêmes le même sens. Or, les rubriques du missel romain sont très claires à ce propos: “si quelqu’un diminuait ou changeait quelque chose de la forme de la consécration du Corps et du Sang, et qu’avec ce changement de paroles, les paroles ne signifieraient plus la même chose, il ne confectionnerait pas le Sacrement [la Messe serait invalide]. Si au contraire il ajoutait quelque chose, qui ne changerait pas le sens, il confectionnerait effectivement [le Sacrement], mais pécherait très gravement” (de defectibus in celebrazione missarum occurrentibus, cap. V: de defectibus formæ). Pour la validité il faut trois éléments: matière, forme et ministre avec l’intention de faire ce que fait l’Eglise; le B.E.C., comparé à la rubrique citée, affirme l’invalidité de la Messe pour un défaut de la forme; on ne voit pas comment la présence de l’intention dans le (bon) prêtre puisse suppléer à ce défaut.
Cepen­dant, le P. Guérard fonde son argumentation sur l’invalidité (au moins probable) du N.O.M. précisément sur l’intention du célébrant qui se manifeste dans le rite qu’il adopte, (suivant l’enseignement de Léon XIII in Apostolicæ curæ), et ce contre la doctrine exposée par le B.E.C. à ce propos dans sa note 15. Nous ne croyons pas probable qu’il se soit démenti lui-même (même si à tous il est permis et nécessaire de changer d’opinion, si on s’est trompé précédemment). S’il fut un important collaborateur du B.E.C., il ne fut pas le seul théologien qui y participa: y travaillèrent par exemple Mgr Renato Pozzi, expert conciliaire et membre de la S.C. des Etudes et Mgr Guerrino Milani, de la même Congrégation, et surtout fut actif, d’après le témoignage du P. Guérard lui-même (dans l’édition bilingue du B.E.C. de 1983 éditée à Villegenon par les Editions sainte Jeanne d’Arc avec une introduction, précisément, du P. Guérard) “un liturgiste extrêmement distingué, courageux auteur d’articles critiques qu’il fit paraître à cette époque dans les journaux romains” et que nous croyons pouvoir identifier sans l’ombre d’un doute comme étant Mgr Domenico Celada. Enfin, le texte italien “à partir de notes écrites en français” par le P. Guérard, “fut complété et minutieusement mis au point (…) notamment pour tout ce qui concerne la liturgie” (cit., p. 6) par Vittoria Cristina Guerrini, connue dans le domaine littéraire sous le pseudonyme de Cristina Campo [une personne qui fit beaucoup, donc, pour la Messe, dans le milieu de l’association Una Voce, obtenant entre autres, avec Emilia Pediconi, l’approbation du cardinal Ottaviani, mais qui n’est malheureusement pas exempte d’inquiétants contacts – et c’est peu dire – avec l’ésotériste Elémire Zolla]. La théorie de l’intention exprimée à la note 15 du B.E.C. peut donc aussi être de Mgr Pozzi, Mgr Milani, Landucci (?) etc. et même de Cristina Campo…
Quant au P. Guérard, sa pensée sur l’intention est exprimée dans un volume inédit mais non inconnu de 400 pages environ. Le texte, intitulé Réflexions sur le nouvel Ordo Missæ est précédé d’une lettre… de Mgr Lefebvre que nous rapportons ici: “l’extension et la profondeur du changement apporté au Rite Romain du Saint Sacrifice de la Messe et sa similitude avec les modifications faites par Luther obligent les catholiques fidèles à leur foi de se poser la question de la validité de ce nouveau rite. Qui mieux que le révérend Père Guérard des Lauriers peut apporter une contribution avertie à la solution de ce problème? Qui toutefois demeure encore à l’état d’étude. Ces pages savamment rédigées, manifestent la gravité de ces changements qui touchent l’Eglise, ses prêtres et ses fidèles dans ce qu’ils ont de plus cher: l’effusion des grâces rédemptrices du Cœur Eucharistique de Jésus. Puissent-elles décider de nombreux prêtres à revenir au Rite dont les prières remontent aux temps apostoliques et canonisé par le Concile de Trente et saint Pie V. Marcel Lefebvre, Ecône, le 2 février 1977”. De ce témoignage on déduit que le P. Guérard, bien avant 1979, avait formulé amplement sa position sur l’invalidité du N.O.M., et que – avec Paul VI encore vivant et l’audience avec Jean-Paul II encore à venir – Mgr Lefebvre soutenait que le P. Guérard était la personne la plus appropriée pour résoudre le problème de la validité du nouveau missel. Quant au fait de l’assistance à la nouvelle “messe”, le P. Guérard et le P. Vinson prirent une position (contraire) dès 1970; Mgr Lefebvre – s’opposant au directeur d’Ecône de l’époque, Bernard Tissier de Mallerais, qui suivait la position de l’abbé Cantoni – ne prit position contre l’assistance à la nouvelle messe qu’au cours de l’été 1981 (après avoir encore lui-même assisté activement à la nouvelle messe le 30 juin 1980). Et en cela, comme ils nous l’expliquèrent alors à Ecône, et comme cela était évident, Mgr Lefebvre changea certainement d’opinion (heureusement, en mieux).
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