L’incroyable histoire du cardinal Morone

L’hérésie au sommet de l’Église… au XVI° siècle ?
(extrait de Sodalitium n° 36)

par M. l’Abbé Francesco Ricossa

card. Morone

Un Pape luthérien… L’Église catholique aux mains des hérétiques… Un complot de cardinaux œcuménistes, appuyé par le pouvoir mondain et les “lobbies” des intellectuels pour conquérir les sommets de l’Église et la réformer de l’intérieur.
Un Concile œcuménique pour obtenir la réconciliation historique entre l’Église et Martin Luther…

Eh bien, nous ne sommes cependant pas en train de parler de Jean-Paul II, de sa visite au temple luthérien de Rome ou de son “pèlerinage” (c’est exactement ce qu’il a dit) en Allemagne “sur les pas de Luther”.

Cette histoire est vieille de plus de quatre siècles, et pourtant est toujours actuelle.

Historia magistra vitæ” : l’histoire – dit le proverbe – est maîtresse de vie.

En effet : “Qu’est-ce qui est arrivé ? Cela même qui doit arriver à l’avenir. Qu’est-ce qui a été accompli ? Cela même qui doit être accompli à l’avenir. Rien de nouveau sous le soleil et nul ne peut dire : vois, ceci est récent ! Car cela s’est déjà produit au cours des siècles qui nous ont précédés” (Ecclésiaste I, 9-10). Puisque, à travers les siècles, la nature humaine est toujours la même, les hommes tendent à répéter, en substance, les expériences du passé.

L’étude de l’histoire les aiderait pourtant à ne pas commettre les mêmes erreurs que, dans des circonstances semblables, leurs ancêtres ont commises, ou, à tout le moins, à ne s’étonner de rien.
Malheureusement l’histoire est maîtresse de vie, mais c’est une maîtresse non écoutée.

Et cependant elle réserve beaucoup d’enseignements aussi pour notre époque.

Un épisode peu et mal connu du XVIème siècle – donc à l’époque du Concile de Trente – nous aidera, par exemple, à mieux comprendre, bien qu’avec les distinctions qui s’imposent, la situation de l’Église au XXème siècle, à l’époque du Concile Vatican II.

La Bulle de Paul IV

La situation de crise, doctrinale et disciplinaire, qui s’est créée dans l’Église après le Concile a redonné de l’importance, du moins auprès des fidèles appelés “traditionalistes”, aux études sur un sujet réservé autrefois aux spécialistes, à savoir l’hypothèse théologique d’un “Pape hérétique” : il suffit de penser au livre consacré au sujet par Arnaldo Vidigal Xavier da Silveira (“La Nouvelle Messe de Paul VI : qu’en penser ?”, Diffusion de la pensée française, Vouillé 1975 ; la seconde partie du livre traite, justement, de cette question), particulièrement important puisque voulu par Mgr Antonio de Castro Mayer, alors Evêque résidentiel de Campos, au Brésil.

Au milieu de ces études a été découverte la Bulle du Pape Paul IV (qui régna de 1553 à 1559), “Cum ex apostolatus” du 15 février 1559, la dernière année de vie du Pape (le détail n’est pas sans importance).
Le texte latin d’origine se trouve dans le Bullarium Romanum (par exemple dans la “Taurinensis editio de 1860 vol. VI, pp. 551-556) ou dans l’œuvre du cardinal Gasparri Codicis Juris Canonici Fontes (vol. I, pp. 163-166).

C’est à partir de 1976, lorsque la revue française “Forts dans la Foi” s’y intéressa, que les traductions, plus ou moins exactes, de la Bulle du Pape Carafa se multiplièrent. Nous l’avons fait nous aussi dans l’édition italienne de “Sodalitium” (les six premiers paragraphes précédés d’une introduction, à laquelle je renvoie) dans le numéro 14 de la revue (septembre 1987, pp. 9-13, non traduit en français).

Le motif de cet intérêt réside dans le fait que Paul IV, dans le paragraphe VI de cette Bulle, déclare nulle l’élection comme Pontife Romain d’un sujet qui serait tombé dans l’hérésie avant l’élection, et cela même dans le cas où l’élection aurait été faite avec le consentement unanime des cardinaux et suivie du couronnement dudit “pape”, et même s’il avait obtenu de la part de tous, pour n’importe quel laps de temps, l’obéissance due au Pontife Romain (1) .

Toutefois, pour ce que j’en sais, aucune de ces éditions de la Bulle de 1559, même celles qui prétendent en donner une présentation soignée, ne fait allusion au contexte historique dans lequel le document pontifical se situe, contexte qui explique les mots de Paul IV et les mesures extraordinaires qu’il prit à cette occasion (2).

Paul IV, en effet, en publiant sa Bulle contre la possible élection pontificale d’un hérétique, n’évoquait pas un cas purement hypothétique.
Il avait 83 ans, savait qu’il allait bientôt mourir, et détenait prisonnier au Château Saint-Ange un cardinal de la Sainte Église Romaine accusé d’hérésie, le cardinal Jean Morone.
Il savait que bientôt il y aurait un conclave pour élire le nouveau Pape et que Morone, libéré, pouvait être facilement élu.
Il fallait trouver des solutions… C’est de ce contexte que naquit la Bulle du 15 février.

Il mourut le 18 août de la même année.
Morone fut libéré. Mais, grâce à la Bulle, il ne fut pas élu Pape.

Grâce à Paul IV fut épargnée à l’Église de ce temps l’occupation du Siège apostolique par un hérétique.

Pour illustrer cet épisode historique, je me servirai des travaux de Massimo Firpo, enseignant à l’Université de Turin et, sans doute, le plus important chercheur sur le cardinal Morone.
Nous lui devons, avec Dario Marcatto, l’édition critique des actes du procès auquel le cardinal milanais dut comparaître (M. Firpo, D. Marcatto. Il processo inquisitoriale del cardinal Giovanni Morone. Edizione critica. vol. 5, Roma, Istituto storico italiano per l’età moderna e contemporanea, 1981-1989) et de nombreux autres écrits sur ce sujet (Tra alumbrados e spirituali. Studi su Juan de Valdés e il valdesianesimo nella crisi religiosa del ‘500 italiano, Firenze 1990. Inquisizione romana e Controriforma. Studi sul cardinal Giovanni Morone e il suo processo di eresia, Il Mulino. Bologna, 1992. Riforma protestante ed eresie nell’Italia del Cinquecento, Laterza, Roma-Bari 1993).
Même si nous ne partageons pas toutes ses interprétations, nous en suivrons les études documentées pour illustrer ce que fut une très grave crise interne à l’Église Catholique en lutte contre l’hérésie protestante.

La crise luthérienne et le sommeil des Pasteurs

Avec la mort de Boniface VIII, outragé à Anagni en 1303, prit fin l’époque de l’apogée de la papauté romaine, et commença une longue période de tribulations.

La captivité d’Avignon d’abord (1309-1378), le grand schisme d’Occident ensuite (1378-1417, avec des séquelles jusqu’en 1449), affaiblirent le prestige et la force de la papauté.
La décadence de la philosophie scolastique minée par le nominalisme, le début de la sécularisation des États, la culture humaniste de la soi-disant “Renaissance”, préparèrent la catastrophe.

Les Papes eux-mêmes se firent humanistes. “Pendant que les hommes dormaient, son ennemi vint (…) et sema de l’ivraie au milieu du froment, et s’en alla” (Matth. XIII, 25). Les humanistes fréquentèrent la cour papale comme, au XVIIIème siècle, les illuministes fréquentèrent celles des Rois.

Erasme de Rotterdam fut, au XVIème siècle, ce que Voltaire fut deux siècles après.
François Ier et Charles-Quint ensanglantaient les champs de bataille européens.
Et naquit Luther.

Bien que très solide au point de vue dogmatique, la réaction des Pontifes Médicis à l’hérésie luthérienne fut, cependant, pratiquement inefficace.
Les pontifes de la Maison Médicis étaient encore trop liés au climat de l’humanisme et de la Renaissance. Il y eut “un retard historique” de la part de la curie papale, dans la réaction au défi luthérien.

“Ce fut la terrible expérience du sac de Rome, au printemps 1527, suite aux violences atroces, aux terribles cruautés, aux profanations impies perpétrées par les lansquenets allemands, pour imposer un changement politique et religieux” (3) . La soldatesque luthérienne à la solde de Charles-Quint, en violant dans Rome “ce qu’ils avaient trouvé de plus sacré dans la ville symbole de la Chrétienté occidentale – églises, autels, hosties consacrées, ornements, objets de culte, cardinaux, évêques, prêtres, religieuses” (4) amena la cour romaine à une “mutation radicale du climat spirituel”.

La réforme non de l’Église et du dogme (“sacra per hommes”) comme voulaient les luthériens, mais des mœurs des hommes d’Église (“homines per sacra”) était inévitable, et cela “in capite et in membris” : non seulement chez les fidèles mais aussi dans la personne même du Chef visible de l’Église, le Pape.

Une réforme s’avérant nécessaire et urgente, le problème était de savoir quelle direction elle devrait prendre.

Vraie et fausse réforme dans l’Église

Clément VII étant mort en 1534, son successeur Paul III voulut concrétiser cette exigence en instituant, en 1537, une commission pour la réforme appelée Consilium de emendanda Ecclesia, Conseil pour la réforme de l’Église.
Parmi les signataires de cet important document nous trouvons les noms des protagonistes de l’histoire que je vais narrer : encore unis dans le zèle pour la réforme, mais déjà inclinés, et ils le seront toujours plus, vers des solutions diamétralement opposées.
On constate déjà, en somme, “la formation progressive de deux orientations différentes, d’abord parallèles et solidaires, puis de plus en plus divergentes, l’une qui vise à une réforme de l’Église finalisée surtout à une lutte plus efficace contre l’hérésie, l’autre par contre disposée à s’inspirer des conflits et des fractures religieuses en cours pour arriver à une confrontation ouverte et s’accommodant iréniquement aux doctrines de la Réforme(5) .

Le premier groupe est représenté de manière emblématique par Jean-Pierre Carafa, fondateur avec St Gaëtan de Thienne du nouvel Ordre religieux des Théatins, cardinal depuis 1536 et élu Pape au conclave de 1555 sous le nom de Paul IV.

Le second, “fortement caractérisé par une présence vénitienne, mûrie dans les salles de l’Université de Padoue et les cercles humanistes réunis autour d’un lettré de prestige tel que Pierre Bembo (cardinal depuis 1539) et d’un personnage de grande importance et autorité tel que Gaspard Contarini(6) qui fut le président du Consilium pour la réforme de l’Église.

Ce fut une vraie réforme que celle préconisée par Carafa. Une réforme – passée à l’histoire comme Contre-Réforme catholique en opposition à la fausse réforme luthérienne – qui alliait sainteté de vie, intransigeance de doctrine et sévère répression des hérésies.

Le modèle et le patron de cette réforme est sans aucun doute le Pape St Pie V, qui fut élevé par le Pape Carafa à la dignité de cardinal grand Inquisiteur et fut le continuateur de la politique du Pape Carafa sur le Siège de St Pierre.

L’idée de Jean-Pierre Carafa était condensée dans une affirmation qui peut scandaliser les âmes sensibles, faibles, de peu de foi, mais qui est d’une évidence éclatante. “Li heretici se voleno trattare da heretici”, écrivait Carafa, alors Evêque de Chieti, dans son mémoire adressé au Pape Clément VII “De lutheranorum hæresi reprimenda et Ecclesia reformanda” (octobre 1532) (7).

Les hérétiques doivent être traités comme des hérétiques ! La chose semble évidente à quiconque possède un peu de foi et de bon sens.
“Si mon fils même était hérétique, je ramasserais moi-même le bois pour le faire brûler”, aurait affirmé le Pape Carafa.
“Mots épouvantables”, commente l’historien de l’Église, Lortz (8) . Sans doute.
Mais encore plus épouvantable est l’hérésie, qui conduit les âmes “au feu éternel” (Matth. XXV, 41) puisque “celui qui ne croit pas est déjà condamné” (Jn III, 18). Il faut admirer plutôt, dans le Pape, pourtant si affectionné à sa famille, la charité enseignée par le Christ : “Qui aime son père ou sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi et qui aime son fils ou sa fille plus que moi, n’est pas digne de moi” (Matth. X, 37).

Tous les historiens, et dernièrement Firpo et Canosa, auteur de la Storia dell’inquisizione in Italia (9) , affirment que l’expansion de l’hérésie luthérienne en Italie fut bloquée (aussi) par l’institution par Paul III, avec la bulle Licet ab initio de 1542, de l’Inquisition romaine, fortement voulue par le cardinal Carafa et par St Ignace (10) .
Et paradoxalement, ce fut justement le cardinal Morone, incarcéré pour hérésie par Paul IV comme nous le verrons, qui rendit involontairement la meilleure louange à la politique de son “adversaire”, dans l’apologie écrite pour se disculper. Si j’ai professé des opinions hérétiques, écrit en substance le cardinal soumis à l’Inquisition, ce fut sans malice, à cause de la confusion qui régnait avant l’institution de l’Inquisition en 1542 :

Il y a de nombreuses années que les affaires de la religion en Italie étaient confuses – écrira-t-il en juin 1557, dans son Apologia rédigée au lendemain de son arrestation au Château Saint-Ange – parce que l’Office de la Sainte Inquisition n’était pas encore institué ou n’était pas encore bien affermi et puissant. Et cependant partout on parlait des dogmes ecclésiastiques et chacun se faisait théologien, et on écrivait des livres sur ce sujet qui se vendaient sans problème partout. Et de nombreux endroits étaient sans inquisiteurs et de nombreux inquisiteurs étaient de peu de poids, au point qu’il était presque licite ou toléré pour chacun de faire ou de dire ce que bon lui semblait (11) .

 

Ce fut une fausse réforme de l’Église, au contraire, que celle préconisée par Contarini et son groupe de lettrés, évêques et cardinaux.
A partir de leur position œcuméniste envers les luthériens naquirent, de fait, et fatalement, “des orientations doctrinales toujours plus difficilement compatibles avec l’orthodoxie officielle” (12), c’est-à-dire avec la foi catholique.

De l’humanisme à l’œcuménisme

Quelles sont les origines intellectuelles du mouvement de la “fausse réforme” de l’Église auxquelles nous nous intéressons maintenant et que les historiens modernes appellent “évangélisme” ?
“Les racines de l’évangélisme – écrit Eva Maria Jung dans l’Enciclopedia Cattolica – se fondent d’une part dans la devotio moderna et dans Erasme, et de l’autre dans le néo-platonisme de Ficin, dans la mystique de la Croix de Savonarole, dans l’éthique de la Compagnie du Divin Amour, et même dans la mystique espagnole hétérodoxe des Alumbrados(13) .
Avec Ficin et Erasme, nous sommes en plein humanisme.

Erasme de Rotterdam (1469-1536) est certainement un personnage qui mérite, de nos jours, une attention particulière ; non seulement comme l’un des pères de l’évangélisme mais, plus en général, comme un modèle archétype du modernisme et surtout du néo-modernisme : c’est-à-dire, d’une hérésie, qui ne veut pas sortir de l’Église mais la transformer de l’intérieur (14).

Lui aussi, comme Luther, moine sans vocation, sortit du couvent comme le fougueux saxon mais… avec la permission du Pape.

Les œuvres d’Erasme, sous le voile de la satire, visent à détruire la théologie scolastique, taxée d’ignorance et de barbarisme, la dévotion catholique, accusée de superstition et de formalisme, les institutions ecclésiastiques elles-mêmes, ridiculisées par ses traits acérés. Les Pères de l’Église étaient artificieusement opposés à la scolastique, l’Écriture devait être libérée des interprétations des théologiens…
Quand Luther se rebella, on se rendit compte que “son œuvre avait indubitablement contribué à créer l’atmosphère propice à la naissance et au développement du mouvement protestant” (15).

Epouvanté par les conséquences du mouvement luthérien, par ses violences, par ses extrémismes, par la négation du libre arbitre, Erasme refusa de prendre position et chercha à concilier les inconciliables.
En 1553 encore, dans son De sarcienda Ecclesiæ concordia, Erasme blâmait “le radicalisme des novateurs d’une part et le zèle excessif des théologiens qui voyaient en tout de l’hérésie chez les autres” et “il montrait que la scission était encore guérissable avec un peu de bonne volonté : mais il se trompait. (…) Il y eut un moment où toute l’Europe parut érasmiste au point qu’en 1527 Charles-Quint saluait encore Erasme comme astre de la chrétienté et le plaçait au-dessus des Papes, empereurs et princes (…) ; les champions de la Contre-réforme le jugèrent très sévèrement ; en 1557, l’Inquisition en condamnait au feu les oeuvres, en 1559 et en 1590 Paul IV et Sixte V en interdisaient purement et simplement la lecture” (16).

Le parcours de l’itinéraire intellectuel d’Erasme est résumé dans le titre: “de l’humanisme à l’œcuménisme”.
L’Erasme humaniste prépare le protestantisme en ridiculisant le catholicisme et ensuite, œcuméniquement, comme on dirait aujourd’hui, tente la conciliation et l’accord entre foi et hérésie au nom de la tolérance.

Or, si nous prenons les noms des nombreux protagonistes de l’évangélisme, nous nous apercevrons qu’ils étaient, d’abord, des humanistes et des disciples d’Erasme, comme l’écrit Firpo : leur “racine commune” peut être définie de manière synthétique “humaniste et érasmienne, animée par une inspiration irénique, par l’engagement réformateur dans la lutte contre les abus et les superstitions, par la polémique antiscolastique, par la volonté de retrouver un christianisme rétabli dans sa pureté originelle et, surtout, par la défense à outrance de l’unité de l’Église : De amabili ecclesiæ concordia, comme avait écrit Erasme en 1533, livre auquel peu d’années après avait fait écho Pole avec le De unitate Ecclesiæ(17).

Le Consilium de emendanda Ecclesia (1537), dont nous avons déjà parlé, est l’expression de leur esprit bien que les collaborateurs ne fussent pas tous de la tendance du cardinal Contarini, président du Consilium.

Lisons les noms des signataires : si on exclut Carafa et Aleandro, les autres “étaient tous très liés à Contarini et furent à ce moment-là ou peu après honorés du chapeau rouge” : “Jacques Sadolet, compagnon et ami de Bembo à la secrétairerie de Léon X, Réginald Pole, cousin du roi d’Angleterre dont il avait condamné le schisme, renommé pour sa grande culture et sa piété, le bénédictin Grégoire Cortese, le dominicain Thomas Badia, le patricien genevois Frédérique Fregoso (…). Et aussi l’évêque de Vérone Jean-Matthieu Giberti” (18 ).

Arrêtons-nous un instant sur ces noms : ce sont des personnages prestigieux, cardinaux, évêques, intellectuels. Ce sont aussi des personnes pieuses et dévotes : Mgr Giberti est même considéré comme “un vrai archétype de l’évêque exemplaire post-tridentin” (19) . Et, à y regarder de près, on peut même dire que ces “saints” réformateurs sont passés “de l’humanisme à l’œcuménisme” et de l’œcuménisme (ou irénisme) à l’hérésie ou au soupçon d’hérésie. C’était inévitable.

Les origines culturelles de ces hommes peuvent être recherchées dans la République de Venise, gardienne jalouse “des prérogatives juridictionnelles de l’Etat et souvent en conflit avec Rome” et appelée justement par Firpo, qui reprend une expression d’un partisan de l’évangélisme, le religieux apostat Ochino, “porte de la Réforme” en Italie (20) .

“En mars 1528 Luther avait communiqué au gouvernement de la Sérénissime son approbation pour l’accueil accordé à l’authentique parole de Dieu” (21) .

“Souvent liés au cercle humaniste qui se réunissait autour de Bembo dans sa demeure de Treville, lettrés et professeurs (…) et étudiants comme Marc-Antoine Flaminio, Aonio, Paleario, Cosme Gheri, Alvise Priuli, Réginald Pole (le futur cardinal d’Angleterre) mûrissaient leurs orientations iréniques dans l’étude des textes bibliques et patristiques et des écrits d’Erasme…” (22) . Retenons ces noms : Paleario, hérétique, finira sur le bûcher par ordre de St Pie V en 1570 ; le cardinal Pole, à une voix près ne sera pas élu pape, mais avec Flaminio et Priuli, son secrétaire, adhérera, comme nous le verrons, à l’hérésie de Valdés.

En outre, plusieurs évêques de la république de Venise furent poursuivis pour hérésie. Il faut citer le patriarche d’Aquilée Jean Grimani, le successeur de Bembo comme évêque de Bergame Victor Soranzo, déjà camérier secret de Clément VII, l’évêque de Limassol (Chypre) André Zantani, dégradé et condamné en 1559, qui s’enfuit ensuite à Chiavenna chez les protestants, et l’évêque de Capodistria, Pierre-Paul Vergerio. Celui-ci, veuf d’une Contarini, entra dans la Curie papale, fut Nonce en Autriche sous Clément VII et en Allemagne sous Paul III et Evêque en 1536 ; mais devenu suspect d’hérésie il jeta le masque et se réfugia chez les protestants en 1549, dont il devint l’un des chefs de file et parmi lesquels il mourut en 1565.

De cette Vénétie passée à l’influence luthérienne, le personnage sans doute le plus intéressant est le cardinal Contarini (1483-1542).

Descendant d’une noble famille vénitienne, après des études à l’université de Padoue, il commença sa carrière au service de la République de Venise. Traditionnellement, ces hommes de gouvernement fournissaient ensuite à l’Église de Venise ses propres prélats ; simple laïc, il fut appelé par Paul III à la pourpre cardinalice en 1535, et à l’épiscopat en 1536.

Si l’on parcourt son cursus honorum tout concourt à son prestige : collaborateur du Pape dans la réforme de l’Église, légat pontifical à Bologne, il mourut sur le point de partir, comme légat, en Espagne. Et pourtant…

Et pourtant son orthodoxie n’était pas exempte de doutes (23) . Alors que dans son irénisme (aujourd’hui on dirait pacifisme ou œcuménisme) avec les protestants il n’y a que des certitudes.

Qu’il soit suspect de la pureté de sa foi ne surprend pas plus que cela, puisqu’il écrivait à son ami, le cardinal Pole, à propos de la doctrine luthérienne sur la justification : “Le fondement de l’édifice des luthériens est très vrai, et en aucune façon nous ne devons parler contre, mais nous devons l’accepter comme vrai et catholique, qui plus est comme fondement de la religion chrétienne(24) . Ce fut, en substance, la thèse que Contarini soutint à la diète impériale de Ratisbonne convoquée par Charles-Quint en 1541.

La thèse de la double justification proposée à cette occasion par Contarini aux protestants comme étant son opinion personnelle était un moyen terme entre la foi catholique et la doctrine de Luther, mais entre les deux il penchait pour la dernière, puisque, en dernière analyse la justification était extrinsèque à l’homme, au moyen de la seule foi, donnée et imputée par les mérites du Christ.

Naturellement, les choses étant ainsi, “sur l’argument il semble qu’un accord était possible” (25) avec les protestants, qui, dans la doctrine de Contarini, reconnurent la leur !

Mais la caractéristique de Contarini et de ses disciples était de ne pas vouloir tirer à partir du “fondement” luthérien les conclusions que tira le moine apostat : l’abandon de l’Église et de la Papauté, de la Messe et des sacrements.
Ainsi, l’œcuménisme du cardinal Contarini fut, comme tous les œcuménismes successifs, un fiasco total, et il obtint seulement le résultat d’être accusé de dissimuler sa propre adhésion au protestantisme tant par les luthériens que par les catholiques (le Saint-Office ouvrit secrètement un procès sur lui) (26).

Ayant été rappelé en Italie, Contarini récidiva, en répondant positivement à l’invitation du cardinal Morone pour dialoguer avec les protestants de Modène, à qui il proposa de nouveau ses demi-mesures, obtenant le même résultat qu’en Allemagne.
D’autre part, même s’il arriva au point de perdre la patience avec ces sournois hérétiques de Modène (27) il était de connivence avec eux, puisque auprès de lui (alors légat papal à Bologne) s’était “installé Philippe Valentini, un des chefs reconnus des hétérodoxes modénais, mari d’une nièce du (cardinal) Sadolet et déjà, dans le passé, familier de Contarini, qui l’avait nommé son auditore in civile, en espérant entre autre pouvoir tirer par son intermédiaire de bons résultats des affaires de Modène ainsi qu’il l’avait déjà écrit le premier avril à Thomas Badia” (28).

Quand, enfin, Contarini mourut, il était en train de retrouver quelque crédit, après la “disgrâce” dans laquelle il était tombé du fait de son comportement à la diète de Ratisbonne. Il voulait emmener avec lui en Espagne beaucoup de ses amis qui vivaient près du cardinal Pole, parmi lesquels Soranzo et Carnesecchi (29). Ils finirent tous deux condamnés comme hérétiques…

Le parti impérial

Mais le groupe des cardinaux et des autres prélats qui penchaient pour le protestantisme tout en voulant rester à l’intérieur de l’Église n’était pas composé seulement d’humanistes et d’adeptes d’Erasme. Il y avait aussi des influences politiques qui, comme aujourd’hui, poussaient en direction de ce parti.

A la veille de la révolte luthérienne, deux princes, chevaleresques, valeureux, catholiques et hommes de la Renaissance, se disputaient à main armée la suprématie en Europe: François Ier et Charles-Quint. Aujourd’hui nous serions bien aises de les avoir à la tête de nos pays.

Malheureusement, ils ne furent pas à la hauteur de la charge à laquelle leur position les appelait.

Tous les deux ils condamnèrent le protestantisme. Tous les deux, cependant, le favorisèrent.

François Ier, Roi de France, continuait la lutte de la monarchie nationale contre l’idée impériale.
Pour casser l’hégémonie des Habsbourg il n’hésita pas à s’allier avec les Turcs et avec les princes allemands protestants, rebelles à leur empereur.

Les conséquences de cette politique furent les terribles guerres de religion qui, sous ses successeurs, ensanglantèrent la France et dans lesquelles, sans les miracles de foi de tant de Français, non seulement la monarchie se serait écroulée dans le pays mais aussi la religion catholique.

Charles-Quint, lui aussi, comme nous l’avons vu, fasciné par Erasme (qui était l’un de ses sujets) avait comme objectif de faire cesser la lutte interne à l’Allemagne qui minait son pouvoir, en trouvant un accord entre catholiques et protestants.

C’est de là que proviennent ses concessions pratiques à l’hérésie :

  • le sauf-conduit à Luther (déjà excommunié) à la Diète de Worms (1521)…
  • …auxquelles font suite de continuelles temporisations et concessions aux Diètes de Spire (1526, 1528) et d’Augsbourg (1530), dans lesquelles on concède le mariage aux prêtres et la communion sous les deux espèces ;
  • la paix de religion de Nüremberg, qui diffère toute solution jusqu’au Concile œcuménique (1532) ouvert par la volonté de Charles-Quint à Trente en 1545 ;
  • les “colloques de religion” entre catholiques (Morone et Contarini) et protestants, à Haguenau (1540) et Ratisbonne (1542) ;
  • et enfin la Diète d’Augsbourg qui sanctionne, en 1555, la légalité des protestants en Allemagne (le traité de Westphalie en 1648 conclura au niveau international cette tragique décision).

Certes, Charles-Quint a l’excuse des guerres continuelles auxquelles il dut faire face : avec la France, l’Empire Ottoman, les princes allemands rebelles, mais sa responsabilité demeure grave et il fit bien, sur le conseil de son cousin, St François Borgia, de se retirer dans un monastère (1556) pour, au moins, essayer de bien mourir (1558).

Cette politique fut continuée par son frère et successeur à la couronne impériale, Ferdinand, et ensuite, dans un premier temps, par son fils Philippe II, Roi d’Espagne et champion du catholicisme (30).

Or, dans le Sacré-Collège des cardinaux, il y avait de nombreux cardinaux liés pour des motifs variés à la dynastie des Habsbourg.
Ils formaient le dénommé “parti impérial”, qui soutenait les intérêts habsbourgeois auprès de l’Église.
Il était normal que ces cardinaux partageassent la préoccupation principale de leur homme politique de référence (et qui, la plupart du temps, était leur souverain temporel) et qu’ils cherchassent par tous les moyens à mener une politique accommodante et conciliante avec les protestants pour cicatriser la blessure religieuse et politique que Luther avait ouverte en Allemagne.

Le cardinal Contarini était de ce groupe (séculier, il fut ambassadeur de Venise auprès de Charles-Quint) ainsi que le cardinal Hercule Gonzaga ou l’Evêque de Trente, le cardinal Christophe Madruzzo.

Mais le principal représentant de ce parti fut sans aucun doute le cardinal Jean Morone (né à Milan en 1509 et mort en 1580).

Si l’on considère uniquement les charges qu’il occupa dans l’Église, on ne sera pas étonné du jugement que donna de lui Mgr Paschini, alors prestigieux Recteur Magnifique de l’Université Pontificale du Latran, dans l’Enciclopedia Cattolica : “l’un des plus purs et des plus clairvoyants hommes d’Église de son temps(31) .
En effet, on est impressionné de le voir évêque de Modène à vingt ans (1529), puis évêque de Novare (1552-60) et à nouveau de Modène (1564-1571), nonce en Allemagne de 1536 (il succéda à Vergère, futur apostat) à 1542, lorsqu’il devint cardinal et légat pontifical (avec Pole) au concile de Trente, légat à Bologne (1544-48), membre de l’Inquisition (dès 1550), légat auprès de Ferdinand de Habsbourg (1555), vicaire suburbicaire d’Albano (1560) et à nouveau légat au Concile de Trente qu’il porta à une heureuse conclusion en 1563, à nouveau légat en Allemagne en 1576, pour enfin mourir évêque d’Ostie et doyen du Sacré-Collège.

Si l’on ajoute qu’il fut candidat à la papauté, avec de sérieuses chances d’élection, aux conclaves de 1555, 1559 et 1566 (quand il était soutenu rien moins que par St Charles Borromée), il y a vraiment de quoi se demander avec quel courage et avec quelle audace on peut en arriver à accuser d’hérésie un si illustre prélat.

Pourtant, c’est à lui que pensait le Pape Paul IV quand il écrivit la bulle Cum ex apostolatus (1559) sur l’invalidité de l’élection au souverain pontificat d’un hérétique.

Pourtant ce fut lui qui fut le premier à être secrètement l’objet d’une enquête et ensuite officiellement jugé (1555) et incarcéré (1557-1559) sur ordre de Paul IV lui-même.

Pourtant, deux Papes, Paul IV et St Pie V, étaient convaincus que le cardinal Morone (comme Pole et Bertano) était un très dangereux hérétique.

Pourtant, le même Mgr Paschini, qui exalte notre pur et clairvoyant homme d’Église, doit admettre “la particulière amitié qui le lia avec le cardinal Pole et avec le cercle spirituel qui se réunissait autour de lui d’abord à Capranica puis à Viterbe (1541-1545), où avec Vittoria Colonna, Marc-Antoine Flaminio, Alvise Priuli, se réunissaient parfois Pierre Carnesecchi, Donato Rullo, Victor Soranzo, Apollonio Merenda [aumônier de Pole, qui n’était pas encore prêtre, n.d.a.] et d’autres personnes pas très sûres dans la foi (euphémisme de Pie Paschini : Carnesecchi ne finit-il pas sur le bûcher ? n.d.a.). (…) Comme ceux-ci Morone inclinait alors vers le principe luthérien de la justification par la foi seule, grâce aux mérites du Sauveur, sans toutefois toucher au mystère de la présence réelle (Mais alors ? Celui qui perd la foi sur une seule vérité la perd totalement, n.d.a.) ; il admettait la nécessité des bonnes œuvres et l’autorité de l’Église (qu’il voulait infiltrer de l’intérieur, n.d.a.). Mais il eut le tort, comme beaucoup de catholiques, de contribuer à la diffusion du traité hérétique du Bienfait du Christ (1541-43), ensuite condamné” (32).
Cela vous semble peu ? Vous semble-t-il qu’il puisse être défini “l’un des plus purs et des plus clairvoyants hommes d’Église de son temps” ?

En vérité, et en cela Firpo a raison, les historiens ecclésiastiques étaient conditionnés par des intentions qu’il définit “apologétiques” mais que j’appellerai plutôt faussement apologétiques. Ils pensaient devoir présenter au lecteur les hommes d’Église solidaires et compacts comme un bloc de granit, face aux hérétiques. De cette façon, des personnes ayant appartenu au même groupe et au même courant de pensée étaient présentées de manière opposée, selon que leur rupture avec l’Église fut plus ou moins officielle : les Morone, Pole, et Contarini étaient très purs, alors que les Ochino, Vergerio et Carnesecchi… étaient infâmes.
On rendit ainsi un mauvais service à la vérité et même à l’Église, puisque plus l’erreur est sournoise et a atteint les sommets de l’institution, plus elle est grave.

En réalité, Morone fut, initialement, un homme politique qui prêta ses talents à l’Église, un diplomate ne connaissant pas la théologie et le droit canon, comme il l’admettait lui-même (33).
En un certain sens, il n’eut pas non plus de chance. Le Pape avait promis au père de Morone, puissant chancelier du duc de Milan, l’épiscopat de Modène pour son jeune fils. Une pratique déplorable, mais courante dans cette période de la Renaissance déclinante.

Arriva la révolution luthérienne qui bouleversa tout, et, comble de malheur, Modène devint, comme Venise, le centre de diffusion de la nouvelle hérésie. Les personnages les plus importants de la ville, réunis dans l’Académie locale, donnèrent des signes d’adhésion au luthéranisme à peine dissimulés.
Tout se prêtait à la diffusion de l’hérésie à Modène. La ville se trouvait dans le duché de Ferrare, dont la duchesse, Renée de France, fille du Roi Louis XII, dissimulait à peine son protestantisme et cacha même dans sa ville l’hérésiarque Calvin.
De Modène, encore, étaient les cardinaux Badia, Cortese et Sadolet, tous plus ou moins du cercle de Contarini et liés par amitié ou par parenté avec les Académiciens.

De plus, Morone était souvent hors du diocèse, occupé aux affaires de l’Allemagne.
C’est justement en Allemagne, au contact des protestants et… du cardinal Contarini, qu’une évolution significative se produisit en Morone. “Morone qui en 1540 souhaitait l’envoi à Modène des inquisiteurs, y était de retour deux ans plus tard convaincu que le meilleur moyen pour l’extirpation des hérésies, pour se confronter avec les âmes égarées (…) était celui d’agir avec bénignité et familiarité”.
En somme, les hérétiques n’étaient pas à traiter comme des hérétiques mais, il écrivait déjà en 1537 à Sadolet,

il est beaucoup mieux de procéder avec ces hérétiques modernes avec mansuétude plutôt que vouloir les irriter par des injures, et si dès le début on avait procédé de cette façon, on aurait moins de difficultés maintenant à obtenir l’union de l’Église…

Même par la suite, le jeune nonce continua à penser que les moyens aptes à réduire les luthériens devaient être essentiellement une rapide convocation du Concile, la concession de la communion sub utraque (la communion sous les deux espèces, n.d.a.) et du mariage des prêtres, la réformation de Rome et de la cour et de tous les évêchés en Italie (34) . Toutes ces choses qui auraient plu à sa référence politique, Charles-Quint, qui ne demandait rien d’autre qu’un modus vivendi avec les protestants !

Mais l’irénisme de Morone passa bien vite de l’aspect politique à l’aspect religieux : peu à peu, il absorba les idées mêmes des luthériens et ainsi il rentra en Allemagne, comme dit un prédicateur dominicain en 1541, “hors du droit chemin (…) imbibé de ces choses luthériennes” (35) .

“Ce fut à ce moment, en effet, que l’irénisme politique du jeune nonce parut s’enrichir et se compliquer d’une dimension proprement religieuse qui, surtout à partir de 1542 (justement depuis les événements modénais de l’été), aurait marqué en profondeur l’expérience des années futures, au cours desquelles il serait devenu l’un des leaders les plus prestigieux des spirituels. (…)
Il est probable, quoiqu’il en soit, qu’un important tournant fut pris par la diète de Ratisbonne, à laquelle il participa en qualité de nonce auprès du roi des Romains, non seulement pour les discussions doctrinales qui s’y déroulèrent ou pour les illusions qui s’y brûlèrent, mais surtout pour la rencontre avec Gaspard Contarini, pour le lien qui rapidement s’établit entre les deux hommes, pourtant représentants de deux générations différentes.
C’est dans cette rencontre que se trouve le germe du rôle essentiel que peu de temps après le cardinal vénitien prendrait dans les affaires de Modène, sur la demande expresse de Morone, et surtout la base de l’engagement de ce dernier dans une sensibilité religieuse nouvelle et plus complexe, qui l’amènerait à affronter même sur le plan théologique les grands problèmes de la Réforme, à les vivre en première ligne et à en chercher les solutions possibles à l’intérieur de l’institution ecclésiastique” (36).

Donc, du parti impérial à l’œcuménisme, et de l’œcuménisme à l’hérésie… à l’intérieur de l’institution ecclésiastique ; tel sera le parcours de Morone. Or, le “prophète” de l’hérésie à l’intérieur de l’institution ecclésiastique, le chef incontesté des spirituels, le mystique des évangélistes italiens dont fit partie Morone, est l’espagnol Juan de Valdés.

Valdés et les valdésiens

Juan de Valdés venait de Castille, à la suite de Charles-Quint ; son frère Alphonse était secrétaire impérial.
Il était “neveu du côté maternel d’un curé brûlé sur le bûcher en 1491 parce que considéré coupable de pratiques judaïsantes” (37). En un mot un “marrane”.

Arrivé à Rome, il n’eut pas de difficulté à devenir camerarius de Clément VII (1530) même en ayant déjà été jugé en Espagne pour son livre suspect.
De Rome, il s’établit à Naples, où il mourut en 1541.

Quelles sont ses origines doctrinales ? “D’un côté l’influence d’Erasme de Rotterdam et de l’autre celle des alumbrados” (38).

Nous avons déjà parlé d’Erasme ; Valdés l’estimait, mais il s’en servait de paravent pour dissimuler “de nombreuses citations luthériennes” (39).

Et les “alumbrados” ? Il en avait adopté la fausse mystique “par l’enseignement de Pedro Ruiz de Alcaraz” (40), qu’il avait fréquenté dans les palais du marquis de Villena à Escalona.

Ce n’était pas de l’interprétation personnelle de l’Écriture, comme les protestants, mais d’une illumination (d’où le nom d’alumbrados, illuminés) de l’Esprit Saint, que ces faux mystiques prétendaient tirer les fondements de leur doctrine.
Elle enseignait que déjà sur terre l’homme peut arriver à la vision de l’essence même de Dieu et qu’une fois atteinte, “il ne peut plus se perdre et rend inutiles tous les moyens extérieurs de sanctification, comme la prière vocale, l’usage des sacrements, la pratique de la charité envers le prochain, tout sacrifice corporel, etc.”
Le parfait (car tels s’estimaient les alumbrados, comme, avant eux, les cathares et, après eux, les quiétistes) “devient un impeccable, dans le sens qu’on ne peut plus lui imputer de faute, même vénielle, même les actions qui chez les imparfaits seraient de très graves offenses à Dieu. Pleinement logiques avec ce dernier principe, les alumbrados s’adonnaient souvent aux dissolutions les plus effrénées” (41).

Or, même plus qu’à Erasme et à Luther, selon Firpo, Valdés et ses disciples étaient redevables de leur doctrine aux alumbrados, qui, même s’ils se différenciaient des protestants quant au point de départ (la mystique à la place de l’écriture) concordent avec eux en de nombreuses conclusions pratiques ; ce ne sont pas les bonnes œuvres, inutiles, qui sauvent, mais la foi, malgré nos actes peccamineux.

Firpo met en relief ensuite certains points du valdésianisme.
D’abord le “subjectivisme religieux” qui “exclut de manière programmée toute autorité normative et tout lien d’orthodoxie, étant donné qu’il y a différents niveaux de connaissance et d’expérience donnés à chaque croyant par les insondables décrets de Dieu. En tant qu’institution visible et hiérarchique, en effet, l’Église peut seulement juger lo exterior et donc exiger une obéissance formelle en relation à des pratiques et des comportements cérémoniels, sans toutefois s’arroger le droit de contraindre les consciences par des ordres dogmatiques arbitraires(42).
D’autres conséquences dérivent des différents degrés d’illumination :

  • le caractère ésotérique et initiatique de la doctrine (“occulta, secreta i encubierta” écrit Valdés : occulte, secrète et cachée),
  • “les implications nicodémitiques”, c’est-à-dire le fait de cacher toute sa propre pensée tant aux disciples “faibles dans la foi” qu’aux autorités de l’Église, en se faisant passer pour catholiques devant elles,
  • et enfin la possibilité de salut même en dehors de l’Église, puisque “ne sont pas étrangers du divin palais ceux qui le regardent encore de l’extérieur” (Valdés) (43).

Si telle était la doctrine occulte de Valdés, qui étaient donc les valdésiens ? Il y a de quoi avoir peur.

Le premier noyau, à Naples, rassemble l’humaniste Marc-Antoine Flaminio, le supérieur général des frères capucins Bernardin Ochino, le chanoine du Latran Pierre-Martyr Vermiglio et “la favorite Giulia Gonzaga”, veuve de Vespasien Colonna et cousine du cardinal Hercule Gonzaga. (Anticipons pour le lecteur : Ochino et Vermigli jetteront le masque en 1542, et apostasieront misérablement en fuyant chez les luthériens).

Vers 1540 ce cercle de personnes attire d’autres personnages considérables : le florentin Pierre Carnesecchi, protonotaire du pape Clément VII, condamné ensuite par St Pie V, don Benoît Fontanini, le premier auteur du petit livre valdésien Le Bienfait du Christ, imprimé par les cardinaux Pole et Morone et mis à l’Index par l’Église (44) , le patricien vénitien Victor Soranzo, évêque de Bergame puis déposé pour hérésie, l’archevêque d’Otrante Pierre-Antoine de Capoue, beau-frère de don Ferrante Gonzaga.

Le Père Ochino prêchait le “Christ masqué en jargon”, c’est-à-dire la doctrine de Valdés dissimulée, dans les chaires d’une grande partie de l’Italie, parmi lesquelles, peu avant d’apostasier, celles de l’évêque Giberti à Vérone et de Morone à Modène (qui chassait par contre le jésuite Salmeron).

Flaminio réussit ensuite un “beau coup”. Héritier, avec la très belle Giulia Gonzaga, des écrits de Valdés, il “obtint un succès spectaculaire avec l’adhésion du cardinal d’Angleterre Reginald Pole et de son plus fidèle collaborateur et ami Alvise Priuli” (45).
De Naples le centre de la secte se déplaça ainsi à Viterbe, où le cardinal Pole était légat pontifical, et s’appelait Ecclesia viterbiensis, église de Viterbe, comme le groupe de Vermiglio à Lucques était l’Ecclesia lucensis.
Ces cercles d’intellectuels et mysticoïdes rassemblaient aussi beaucoup de dames influentes : outre Giulia Gonzaga, la poétesse Vittoria Colonna, Eleonora Gonzaga, sœur du cardinal et duchesse d’Urbino, Caterina Cibo, duchesse de Camerino, etc. Toutes liées aux cours italiennes, y compris à la cour pontificale, riches, cultivées, puissantes ; elles furent les hérauts de la secte valdésienne.

Ce fut ainsi que Morone, déjà “cuisiné” par Contarini, finit avec Pole, avec le général des augustiniens le cardinal Seripando, avec les cardinaux Madruzzo, Cortese, Gonzaga, Badia, Fregoso, Bembo, Bertano (46) et même plus qu’eux, dans le filet du valdésianisme.

Désormais, en 1544-1548, Morone est connu publiquement comme hérétique, tant par les catholiques (47) que par les protestants, qui remerciaient Dieu que leur évêque était devenu l’un des leurs et le visitaient se déclarant ouvertement pour des luthériens, encouragés en cela par Flaminio. Et Morone, à cette occasion, “leur avait démontré une grande bienveillance en s’excusant auprès d’eux et presque en demandant pardon de les avoir autrefois troublés pour les choses de la foi” (48).

Victoires et défaites des valdésiens

n 1566, alors que le concile de Trente était définitivement terminé, les hérétiques de Modène espéraient encore “qu’un jour on devrait prêcher la vérité évangélique, longtemps persécutée et occultée” (49). Et les espoirs de conquérir le pouvoir à l’intérieur de l’Église, de réussir à faire adhérer la papauté à la Réforme protestante, durèrent très, très longtemps.

Ce rêve, apparemment absurde, fut près d’être réalisé.
Les crypto-protestants italiens étaient bien cachés, nous l’avons vu, à la cour pontificale de Léon X et Clément VII encore sous l’influence de la Renaissance.
Le pontificat de Paul III fut réformateur, et le Papa Farnèse éleva à la pourpre aussi bien les chefs du groupe iréniste de Contarini que les intransigeants de Carafa.

De nombreux historiens voient en 1542 la date qui marque la fin de toute espérance pour nos “évangéliques” : Contarini et Valdés meurent après l’échec des colloques de religion avec les protestants, l’Inquisition romaine est instituée et, en conséquence, Ochino et Vermigli jettent le masque et s’enfuient.

Mais l’année 1542 est aussi, comme le fait remarquer Firpo (50), l’année où est écrit Le Bienfait du Christ, que les légats pontificaux à Trente, Pole et Morone, feront imprimer clandestinement, et l’année de la cooptation dans le Sacré-Collège des cardinaux “spirituels” comme précisément Morone, Badia, Cortese.

Mais le cardinal Carafa veille.
Il était napolitain et connaissait bien le mal que Valdés avait accompli dans sa ville.
Déjà sous Paul III l’Inquisition, dirigée et animée par lui, avait ouvert secrètement des procès contre certains cardinaux, parmi lesquels Pole et Morone (51).

Lorsque Paul III mourut, en 1549, l’élection de Pole au conclave semblait assurée, mais Carafa et les autres cardinaux inquisiteurs l’évitèrent à une voix près (52) en apportant au conclave les documents du procès.
Jules III fut élu (1550-1555) ; il ne voulait pas croire à la culpabilité des deux cardinaux influents. Quand le frère Bernard de Bartoli, hérétique notoire, interrogé par Alexandrin (futur St Pie V), admit les hérésies des cardinaux Pole, Morone, Contarini, Badia, etc. (tout le groupe de Viterbe) le Pape ne voulut pas le croire. En vain le Maître du sacré Palais, son homme de confiance, lui confirma-t-il que le témoin était digne de foi: “C’est impossible – répliqua Jules III – ça ne peut venir que d’un frère poltron”. Le Maître du sacré Palais eut pourtant l’ordre du Pape de révoquer l’enquête, et de faire rétracter le témoin, comme il arriva effectivement (53).

En 1555 Jules III mourut.
Quand je me souviens du conclave passé – écrira Morone à Pole le 28 mars 1555, d’Augsbourg, en s’apprêtant à aller à Rome après la mort de Jules III – totus horreo, sed fiat voluntas Domini in cuius manu sunt omnia. Il avait bien raison de se préoccuper, étant donné que cette fois aussi Carafa, pour éviter toute surprise, voulut se prémunir en apportant avec lui un dossier des procès contre (…) tous les sujets papabili(54).

Carafa fut élu, sous le nom de Paul IV.

Dans ce conclave Pole et Morone étaient encore les candidats de Charles-Quint, mais ce fut justement la défection de deux influents cardinaux “impériaux”, Juan Alvarez de Tolède et Rodolphe Pio de Carpi, qui firent échouer le projet.
“Ce fut précisément le cardinal de Carpi, en mai 1555, qui se fit le rapporteur au conclave d’accusations d’hérésie graves et documentées contre Pole, Morone et Bertano, qui empêchèrent leur éventuelle élection, sans crainte d’affirmer clairement ne pouvoir leur donner sa voix puisque la conscience lui répugnait en agissant dans cette circonstance en plein accord non seulement avec Carafa, mais encore avec Alvarez” (55).

En vain les ambassadeurs espagnols cherchèrent-ils à convaincre Carpi et Santiago (Alvarez) à voter pour Pole et Morone, affirmant qu’“on ne pouvait croire que le pape Jules (…) avait envoyé Pole en Angleterre pour le ramener à l’Église, et Morone en Allemagne pour le même effet” s’ils avaient été hérétiques.

Servilement, le cardinal Madruzzo écrivit à Charles-Quint en se plaignant des collègues qui avaient préféré l’Église… à l’Empereur : “Avec les larmes aux yeux j’écris à Votre Majesté qu’on a pas pu dans cette élection effectuer ce que requérait votre service, qui était celui même de Dieu. Et en ce qui me concerne, j’ai fait avec extrême fatigue de l’âme et du corps tous les efforts en mon pouvoir pour que Votre Majesté soit servie. Mais les autres, qui étaient obligés comme moi de verser leur sang à Votre service ne le firent pas” (56).

L’élection de Paul IV fut un coup très dur pour les “évangéliques”.

Si le cardinal Pole ne pouvait être arrêté (il se trouvait en Angleterre auprès de la Reine Marie Tudor) il fut cependant privé de la légation et invité à se disculper ; il mourut en 1558.
Alvise Priuli, son secrétaire et exécuteur testamentaire se vit retirer l’accès à l’évêché de Brescia (1556) que lui avait concédé Jules III.

Le cardinal Morone et l’évêque de Cava dei Tirreni, Jean-Thomas Sanfelice, furent arrêtés.

Carnesecchi, condamné par contumace (1558).
Au contraire, frère Michel Ghislieri, futur St Pie V, fut mis à la tête de toute l’Inquisition.

Le Pape Carafa désirait finir le procès Morone avant de mourir, mais ne le put. Se rendant compte de cette impossibilité, il promulgua la Bulle Cum ex apostolatus pour empêcher la probable élection de Morone.

A la mort de Paul IV le palais du Saint-Office fut brûlé ; “la sainte Inquisition – écrivit Carnesecchi à sa bien-aimée, Giulia Gonzaga – est morte de cette mort dont elle avait l’habitude de faire mourir les autres, c’est-à-dire par le feu” (57).

Comme le défunt Paul IV le craignait, le cardinal Morone entra au conclave de 1559 dans lequel fut élu Pie IV.

“Ce dernier (…) ne se contenta pas d’absoudre le cardinal milanais et d’annuler le procès, mais voulut l’envoyer peu de temps après comme légat papal pour présider le concile de Trente, où unanime fut le jugement selon lequel il avait sauvé l’Église, réussissant enfin à conclure par des miracles d’habileté diplomatique les travaux de l’assemblée.
Ayant fait disparaître l’apparence de l’infidèle hérésiarque que le pape Carafa lui avait collée, Morone pouvait désormais prendre l’aspect plus rassurant de défenseur providentiel du siège apostolique, à tel point qu’il paraissait à beaucoup comme le plus sûr candidat à la tiare” (58).

Contraint à signer l’absolution de Morone, le cardinal Alexandrin (Ghislieri) fut éloigné de Rome (évêque de Mondovi), alors que les neveux du pape Carafa étaient suppliciés.
Carnesecchi au contraire, et Sanfelice, furent absous.

L’évangélisme, de façon inattendue, était-il en train de gagner ? Le vieux cardinal Morone, survivant à ses meilleurs amis, monterait-il sur le trône de St Pierre? “C’était une éventualité à éviter à tout prix et pour cette raison Michel Ghislieri, après la mort de Pie IV (en 1565, n.d.a.), n’hésita pas à utiliser encore une fois le dossier de son procès, jalousement gardé et tenu pendant des années dans les pans de sa bure” (59).

Candidat des insoupçonnables Philippe II et St Charles Borromée (neveu du défunt pape Pie IV) le cardinal Morone, pour la énième fois, ne fut pas élu.
Non seulement, mais St Charles, vraiment saint et soucieux du bien de l’Église, fit alors confluer les votes sur le cardinal Alexandrin, qui était précisément “tombé en disgrâce” sous le pontificat de son oncle.

St Pie V réhabilita les neveux du pape Carafa, donna une vigueur nouvelle à l’Inquisition, réussit, grâce aux papiers compromettants de la défunte Giulia Gonzaga, à rouvrir la cause de Carnesecchi et pensait “sérieusement reprendre celle de Morone, contre laquelle furent rassemblés de nouveaux documents et mise en marche la machine du Saint-Office (…) dans l’inébranlable certitude des graves hérésies dont Morone s’était rendu coupable” (60).

Enfin, le nouveau procès Morone ne se fit pas (cela aurait jeté des ombres injustes sur les papes qui lui avaient accordé leur confiance et sur le concile qu’il avait présidé).

Ou plutôt, il se fit par personne interposée. En citant les actes du long procès Carnesecchi, qui désormais n’était plus protégé par Cosme de Médicis, Firpo prouve que le protonotaire florentin, dont la culpabilité était amplement démontrée par les documents retrouvés chez la défunte Gonzaga, était plus témoin qu’accusé. Pour ses juges, il était témoin d’accusation, de Morone, Bertano, Pole, Seripando, Contarini, Bembo, tous cardinaux, et puis de Gonzaga, de Vittoria Colonna duchesse de Pescara, de Priuli, de Flaminio…

Il ne faut pas s’étonner, pourtant, si Morone resta “confus et à-demi mort” quand Carnesecchi arriva à Rome en 1566, où il n’avait pas voulu assister, seul des cardinaux présents à Rome, à la condamnation du protonotaire florentin lue dans l’église de la Minerve, dans laquelle on faisait assez clairement allusion à Morone comme étant son complice (61).

“Le premier octobre 1567, le jour même de l’exécution (de Carnesecchi) au pont Saint-Ange, le pape Pie V décrétait la réhabilitation des neveux de Paul IV, pour sceller aussi la signification historique et politique de ce procès” (62).

Carnesecchi fut suivi, dans son triste sort, par Paleario, Franco, Pallantieri.

“Quant à Morone, Pie V pensa et prépara certainement une réouverture retentissante de son procès, comme l’indique non seulement l’analyse que nous avons essayé de proposer des interrogatoires de Carnesecchi, mais cela est démontré par de nombreux autres documents et témoignages des années de son pontificat”.

Mais “ce pas ne fut accompli, peut-être parce qu’après tout on préféra maintenir à son rang un cardinal doyen hérétique plutôt que de désavouer publiquement (et peut-être d’accuser de connivences implicites) le souverain pontife qui l’avait absous et envoyé comme son légat au concile de Trente. En effet, au-delà de l’évidente inopportunité de la chose, il n’y en avait plus besoin. Substantiellement mis de côté, Morone pouvait être confiné au rôle de diplomate de capacité et d’expérience inégalables, d’homme d’éminente valeur pour les affaires du monde, mais pas particulièrement religieux, comme s’estimera autorisé à le définir (le cardinal) Santoro, en commentant sa mort” (63).

Conclusions d’actualité

Nous arrivons ainsi au terme de notre travail.
Nous avons vu, au début de l’article, que l’histoire du cardinal Morone mérite d’être méditée encore de nos jours, et a encore quelque chose à dire. Essayons d’en tirer les conclusions.

1°) Firpo a raison à propos de l’historiographie catholique, qui absout Morone et passe sous silence ses contradictions.

Mais Firpo, qui est un laïque, a tort dans la présentation de sa thèse de fond.
Pour lui Morone et son compagnon sont presque des victimes de la rigueur inquisitoriale de Carafa et de Ghislieri. Ils ont imposé avec l’Inquisition une ligne de conduite qui sera victorieuse, la contre-réforme, et qui a tué celle qui aurait pu apporter un climat différent dans l’Église catholique.

Etant donné que le lecteur, même le lecteur de “Sodalitium”, est un homme moderne, profondément imprégné des “dogmes” maçonniques de la tolérance et de la “liberté” canonisés par Vatican II, le risque existe que mon exposé rende sympathique Morone et odieux Paul IV et St Pie V.

Mais, entre l’hérétique et l’inquisiteur, qui est la victime et qui est le bourreau ?
Est-il peut-être coupable celui qui défend la foi des simples, le salut des âmes, même avec les rigueurs de la justice, comme ces deux Papes ?
Est-il innocent au contraire l’hérétique, le traître de la foi et du Saint-Siège qu’il devait servir, le falsificateur de l’Evangile de Jésus-Christ ?
Absolument pas.

En effet, ni Pole ni Morone n’ont été canonisés par l’Église, assistée par le Saint-Esprit, mais par contre St Pie V.

2°) Le cardinal Morone était-il hérétique ?

Il me semble que les études de Firpo mettent un terme définitif à la question.
Oui, du moins dans le sens où la doctrine de Morone, Pole, etc. était vraiment hétérodoxe.

En tout cas, c’est ce que pensait non seulement Paul IV, mais aussi St Pie V.

3°) Si dans le contexte de la terrible crise religieuse qui secoua l’Église à l’occasion de la “réforme” luthérienne, autant de prélats qualifiés tombèrent dans l’hérésie, comment s’étonner que cela se soit répété de nos jours ? La crise moderniste et néo-moderniste n’est rien d’autre que la conséquence logique de celle commencée par Luther…

Et si à l’époque ces hérétiques furent sur le point d’accéder, de fait, au souverain pontificat, comment s’étonner de ce qui est arrivé avec Roncalli et Montini ?
Une seule voix empêcha l’hérétique Pole de devenir Pape, celle de Carafa.
Un seul homme sépara Morone du trône pontifical, Ghislieri.
Du XVIème au XXème siècle la situation religieuse, politique, sociale n’a fait qu’empirer.
Les Roncalli, Montini, Wojtyla dépassent certainement les Pole et les Morone, autant que les Carafa et les Ghislieri, de leur côté, semblent bien supérieurs aux faibles défenseurs de l’orthodoxie de notre époque.

Et si seulement la puissante Inquisition d’alors sut freiner la montée aux sommets de l’Église des hérétiques, qu’aurait pu faire le bien plus faible et affaibli Saint-Office du cardinal Ottaviani ?

4°) La thèse que nous soutenons, pourtant (c’est-à-dire que Mgr Wojtyla n’a pas l’autorité pontificale), non seulement n’est pas impossible mais n’est même pas invraisemblable.

Nous comprenons la stupeur de beaucoup : c’est la même qui fut celle de Jules III et de Pie IV, pour qui la trahison de tant de cardinaux était “impossible”.
Mais elle n’était pas impossible pour Paul IV et pour St Pie V.

Il est impossible que le Christ abandonne son Église ou qu’elle change.

Il n’est pas impossible qu’un hérétique soit élu Pape, et dans ce cas, avec la Bulle de Paul IV, il ne serait pas réellement Pape.

On objectera que Dieu empêcha l’élection de Pole et de Morone. C’est vrai.
Mais Paul IV croyait possible que Dieu ne l’empêchât pas, sans manquer pour autant à Ses promesses concernant l’immutabilité de la divine constitution de l’Église.

En conséquence, Dieu a pu permettre l’élection du cardinal Montini sans manquer (absit!) à Sa parole.

5°) Mais cette histoire a aussi quelque chose à dire aux superficiels qui brandissent la Bulle de Paul IV comme une arme impropre, sans même en connaître l’histoire.

Paul IV et St Pie V étaient convaincus que Pole et Morone étaient hérétiques. Je suis d’accord avec leur opinion.

Pourtant la stupeur incrédule d’un Jules III peut se comprendre.
Morone hérétique ? Lui, auquel revient le mérite d’avoir terminé le Concile de Trente ? Lui, que St Charles aurait élu Pape même après le procès intenté contre lui par Paul IV ?
Et Pole ? Pole hérétique ? Lui, qu’Henri VIII voulait faire tuer par des sicaires, après en avoir martyrisé le frère et la mère, que Léon XIII a déclarée Bienheureuse ? Lui, qui fut le conseiller de cette Reine Marie que nous appelons la “Catholique” mais que les protestants, avec haine, appellent la “Sanguinaire” ?
Pole et Morone hérétiques ? Eux, qui ont toujours réaffirmé leur fidélité à l’Église romaine ?
Et de plus, l’unique déclaration officielle et légale de l’Église à l’égard de Morone, est signée par un Pape, Pie IV, et par un futur Pape, St Pie V, et le déclare innocent.

Parfois, constater avec certitude que telle personne est tombée formellement et de manière coupable dans l’hérésie n’est pas facile ; pouvoir le déclarer in facie Ecclesiæ de telle manière à pouvoir en tirer toutes les conséquences canoniques, est encore plus difficile. Même un Paul IV n’y réussit pas avec Pole et avec Morone.

6°) L’histoire du cardinal Morone est donc, même avec les inévitables différences par rapport à la situation actuelle dans l’Église, éclairante et conforte notre position.

Non, contrairement à ce qu’on objecte, ce que nous affirmons sur la vacance formelle du Saint-Siège n’est pas impossible (et de plus, dans notre cas, la chose n’est pas seulement possible mais elle est en plus certaine, et cette certitude ne repose pas sur la faible base des théories sur le “pape hérétique”).

Et d’autre part l’aventure des “évangéliques” n’apporte pas d’arguments décisifs aux partisans de la thèse sur la vacance totale du Siège apostolique.
Si Pole ou Morone, nonobstant la Bulle de Paul IV, avaient été élus au souverain pontificat, il n’aurait pas été facile de prouver ce qui était toutefois probablement vrai : qu’ils étaient matériellement et formellement hérétiques.
Et aujourd’hui, tout est encore plus difficile… en l’absence d’hommes comme Jean-Pierre Carafa et de saints comme Michel Ghislieri. Que le Seigneur suscite des hommes semblables pour libérer Son Église, comme Il la libéra alors, des assauts de l’hérésie !

7°) Pour conclure je fais miennes les considérations de Paul IV et du cardinal Zacharie Delfino.

Le Pape Carafa dit :

Le principal objectif du Saint-Office et des papes doit être dirigé contre les grands quand ils sont entachés d’hérésie, parce que de leur châtiment dépend ensuite le salut des peuples” (64).

Et le cardinal Delfino écrivit de son côté au cardinal Charles Carafa :

Plût à Dieu (…) que les choses concernant la sainte foi aient toujours été traitées avec cette révérence qu’il convient à Dieu et avec cette vive foi avec lesquelles aujourd’hui les traite Sa Sainteté (Paul IV), et plût à Dieu que cet esprit hérétique de vouloir accorder catholiques et hérétiques n’eût pas régné, et qu’il ne régnât pas encore aujourd’hui dans l’esprit d’un si grand nombre : parce que j’estime que c’est de là qu’est né tout le fondement du mal dont souffre aujourd’hui la république chrétienne, et que ceux qui restent au milieu, ces médiateurs de la concorde, sont pires encore et plus dangereux que ne le sont les hérétiques manifestes. (65)

Morone, Pole et Contarini étaient-ils hérétiques ? Etaient-ils hérétiques les “médiateurs de la concorde” entre catholiques et protestants ? Pis encore, semble dire en s’adressant à nous le cardinal Delfino, pis encore : ils étaient œcuménistes.


Notes :
  1. “Adiicientes quod si ullo umquam tempore apparuerit aliquem Episcopum, etiam pro Archiepiscopo, seu Patriarcha, vel Primate se gerentem, aut praedictae Romanae Ecclesiae Cardinalem, etiam ut praefertur, Legatum, seu etiam Romanum Pontificem ante eius promotionem, vel in Cardinalem, seu Romanum Pontificem assumptionem a fide Catholica deviasse, aut in aliquam haeresim incidisse, promotio, seu assumptio de eo etiam in concordia, et de unanimi omnium Cardinalium assensu facta, nulla, irrita, et inanis existat, nec per susceptionem muneris, consecrationis, aut subsecutam regiminis, et administrationis possessionem, seu quasi, vel ipsius Romani Pontificis inthronizationem, aut adorationem, seu ei praestitam ab omnibus obedientiam, et cuiusvis temporis in praemissis cursum, convaluisse dici, aut convalescere possit, nec pro legitima in aliqua sui parte habeatur, nullamque talibus in Episcopos, seu Archiepiscopos, vel Patriarchas aut Primates promotis, seu in Cardinales, vel Romanum Pontificem assumptis, in spiritualibus, vel temporalibus administrandi facultatem tribuisse, aut tribuere censeatur, sed omnia, et singula per eos quomodolibet dicta, facta, gesta, et administrata, ac inde secuta quaecumque viribus careant, et nullam prorsus firmitatem, nec ius alicui tribuant, sintque ipsi sic promoti, et assumpti, eo ipso absque aliqua desuper facienda declaratione, omni dignitate, loco, honore, titulo, auctoritate, officio, et potestate privati ; liceatque omnibus, et singulis sic promotis, et assumptis, si a fide antea non deviassent, nec haeretici fuissent, neque schisma incurrissent, aut excitassent, vel commisissent.”
     
    Malheureusement, les décisions de la Bulle qui n’ont pas été explicitement reprises par le Code de droit canon ne sont plus en vigueur (can. 6 du C.J.C.) et, partant, on ne peut pas utiliser la Bulle de Paul IV pour prouver que, actuellement, le Siège apostolique soit vacant, mais seulement pour prouver la possibilité que cela puisse arriver et de fait, soit arrivé. (cf. Bernard Lucien. La situation actuelle de l’Autorité dans l’Église. La Thèse de Cassiciacum. Documents de catholicité. Editions Association Saint-Herménégilde, Nice 1985, pp. 93-96 et 107-111). ↑ retourner en haut
  2. A ma connaissance seul le périodique belge Mysterium Fidei (chez l’éditeur : M. Alfred Denoyelle. Av. Brigade Piron, 84-2, B-1080 Bruxelles) a relié la Bulle de Paul IV à la figure du Cardinal Morone, qui en était l’objet, dans un article historique sur Paul IV (n° 97, mai 1993, pp. 3-7). L’auteur de l’article, toutefois, suivant Pastor et ignorant les écrits plus récents de Firpo, pense que “Paul IV se trompait”, bien que de bonne foi, en doutant de l’orthodoxie des cardinaux Pole et Morone (p. 5). Telle n’est pas notre opinion, comme le démontre le présent article. ↑ retourner en haut
  3. M. FIRPO. Riforma protestante ed eresie nell’Italia del Cinquecento. Laterza, Roma-Bari 1993, p. 101. ↑ retourner en haut
  4. M. FIRPO, p. 102. ↑ retourner en haut
  5. FIRPO, p. 106. ↑ retourner en haut
  6. FIRPO, p. 107. ↑ retourner en haut
  7. FIRPO, p. 16. ↑ retourner en haut
  8. JOSEPH LORTZ. Storia della Chiesa, Paoline, Roma 1980. vol. II, 91, 1, h. p. 232. D’autres parlent du père à la place d’enfants. C’est plus vraisemblable, puisque le Pape n’avait pas de fils. Paul IV adressa ces mots à l’ambassadeur vénitien Navagero qui intercédait en faveur d’un évêque hérétique de Sicile. ↑ retourner en haut
  9. Ed. Sapere 2000. 1986-1990. 5 vol. ↑ retourner en haut
  10. LORTZ. op. cit., l.c., p. 231. La chose ne peut surprendre (ou scandaliser) que les naïfs et les rêveurs. Certes, la foi surnaturelle ne doit pas et ne peut pas être imposée par la force (justement parce que le surnaturel ne peut s’obtenir par des moyens naturels). Toutefois les obstacles naturels qui s’opposent à la foi peuvent et doivent être réprimés par la loi. De la même manière que la police ne peut rendre les gens honnêtes, mais ne peut qu’empêcher la propagation des crimes. Essayez de supprimer dans une société la police, en vous fiant à la bonne volonté des citoyens: vous ferez uniquement une faveur aux voleurs, aux gens malhonnêtes, aux assassins. C’est ce que nous constatons dans les sociétés permissives, et même, dans le domaine religieux, après l’absurde proclamation du droit à la “liberté religieuse”! ↑ retourner en haut
  11. FIRPO. op. cit., p. 50. ↑ retourner en haut
  12. FIRPO. op. cit., p. 109. ↑ retourner en haut
  13. L. c., article evangelismo, col. 886. ↑ retourner en haut
  14. En écrivant cela nous ne soutenons pas, de manière anachronique, qu’Erasme fut… moderniste ! ↑ retourner en haut
  15. FRANCO BOLGIANI, Enciclopedia cattolica, op. cit., articolo Erasmo da Rotterdam, col. 474. ↑ retourner en haut
  16. Ibidem, col. 475. ↑ retourner en haut
  17. M. FIRPO, Inquisizione romana e controriforma, op. cit.,p. 308. ↑ retourner en haut
  18. FIRPO, Riforma protestante…, op. cit., pp. 107-108. ↑ retourner en haut
  19. E. M. JUNG, op. cit., col. 886. Mais dans son diocèse les hérétiques prêchaient impunément, parmi lesquels le célèbre Ochino. ↑ retourner en haut
  20. FIRPO, Riforma protestante…, op. cit., pp. 11-12. ↑ retourner en haut
  21. FIRPO, Riforma protestante…, op. cit., pp. 11-12. ↑ retourner en haut
  22. FIRPO, Riforma protestante…, op. cit., pp. 15-16. ↑ retourner en haut
  23. “Soupçons haineux”, de la part des futurs Papes Paul IV et St Pie V, écrit Firpo dans son Inquisizione romana e controriforma, op. cit., p. 22. ↑ retourner en haut
  24. Dans l’écrit De Pœnitentia. Cf. FIRPO, ibidem, pp. 63-64. ↑ retourner en haut
  25. PAOLO BREZZI, Enciclopedia cattolica, op. cit., rubrique Contarini, col. 434. ↑ retourner en haut
  26. FIRPO, Inquisizione romana e controriforma, op. cit., p. 376. Les cardinaux Bembo et Fregoso adhérèrent à la thèse de la “double justification”, mais pas le cardinal Pole, puisque désormais il soutenait des thèses… plus radicales ! cf. Firpo, l.c., p. 67. ↑ retourner en haut
  27. FIRPO, Riforma protestante…, op. cit., p. 59. ↑ retourner en haut
  28. FIRPO, Inquisizione romana…, op. cit., p. 55. ↑ retourner en haut
  29. FIRPO, ibidem, p. 73. ↑ retourner en haut
  30. La politique de Philippe II changea seulement après l’élection de St Pie V, à laquelle il avait fait obstacle pour favoriser Morone. Le fait le plus significatif de ce changement fut le long procès intenté au Morone espagnol, frère Bartolomeo Carranza, archevêque de Tolède. ↑ retourner en haut
  31. Op. cit., article Morone Giovanni, col. 1421. ↑ retourner en haut
  32. Op. cit., article Morone Giovanni, col. 1422. ↑ retourner en haut
  33. Op. cit., ibidem, col. 1419. ↑ retourner en haut
  34. FIRPO, Inquisizione romana…, op. cit., pp. 49 et 47. ↑ retourner en haut
  35. FIRPO, Inquisizione romana…, op. cit., pp. 49 et 47. ↑ retourner en haut
  36. FIRPO, ibidem, p. 48. Ce fut le cardinal Contarini qui donna le chapeau cardinalice à Morone. Contarini tint des éloges dythirambiques et fit des déclarations d’admiration passionnée sur les trois cardinaux Morone, Badia et Cortese, tous de son “groupe”. Cf. FIRPO, ibidem, pp. 61 note 80, et 81 note 123. ↑ retourner en haut
  37. Paolo Simoncelli, Valdés, alfabeto eretico. Così parlò Calvino. Recension du livre de Jean de Valdés, Alfabeto cristiano, (Ed. Einaudi), paru dans Avvenire, 4 juin 1994, supplément Gutenberg, p. 3. ↑ retourner en haut
  38. Pio PASCHINI, Enciclopedia cattolica, op. cit., article Valdés, col. 965. “Excelente doctor verdaderamente theòlogo” écrivit Valdés d’Erasme dans son livre Dialogo de doctrina cristiana de 1529, à cause duquel il dut quitter l’Espagne… poursuivi par l’Inquisition ! cf. FIRPO, Riforma protestante…, op. cit., p. 115. ↑ retourner en haut
  39. FIRPO, ibidem, pp. 115-116. ↑ retourner en haut
  40. FIRPO, ibidem, pp. 115-116. ↑ retourner en haut
  41. EMANUELE CHIETTINI, dans Enciclopedia cattolica, op. cit., article Alumbrados, col. 945-946. ↑ retourner en haut
  42. FIRPO, ibidem, pp. 117-118. ↑ retourner en haut
  43. FIRPO, ibidem, pp. 117-118. ↑ retourner en haut
  44. FIRPO, ibidem, p. 98. ↑ retourner en haut
  45. FIRPO, ibidem, p. 119. ↑ retourner en haut
  46. FIRPO, op. cit., p. 130. ↑ retourner en haut
  47. FIRPO, ibidem, p. 63. ↑ retourner en haut
  48. FIRPO, ibidem, p. 126. ↑ retourner en haut
  49. FIRPO, ibidem, p. 61. ↑ retourner en haut
  50. FIRPO, Inquisizione romana…, op. cit., p. 30. ↑ retourner en haut
  51. FIRPO, ibidem, p. 196. ↑ retourner en haut
  52. ALBERTO PINCHERLE, Enciclopedia Cattolica, op. cit., article Pole Reginald, col. 1665. ↑ retourner en haut
  53. FIRPO, ibidem, pp. 221-222. ↑ retourner en haut
  54. FIRPO, ibidem, p. 197. ↑ retourner en haut
  55. FIRPO, ibidem, p. 312. ↑ retourner en haut
  56. FIRPO, ibidem, p. 313. La lettre à Charles-Quint du cardinal de Carpi, expliquant qu’il ne vota pas pour Morone parce qu’il était hérétique, était bien différente, quoiqu’il n’y ait pas eu encore un procès public contre lui “pour ne pas déshonorer les cardinaux”. Le texte de la lettre est rapporté intégralement aux pp. 320 ss. ↑ retourner en haut
  57. ADELAIDE MURGIA. I Gonzaga, Collana Le grandi famiglie europee, Mondadori, Milano 1972, p. 85. ↑ retourner en haut
  58. FIRPO, Inquisizione romana…, op. cit., p. 358. ↑ retourner en haut
  59. FIRPO, Inquisizione romana…, op. cit., p. 358. ↑ retourner en haut
  60. FIRPO, Inquisizione romana…, op. cit., p. 358. ↑ retourner en haut
  61. FIRPO, ibidem, p. 374. ↑ retourner en haut
  62. FIRPO, ibidem, p. 375. ↑ retourner en haut
  63. FIRPO, ibidem, p. 379. ↑ retourner en haut
  64. FIRPO, ibidem, p. 377. ↑ retourner en haut
  65. FIRPO, ibidem, p. 380. Lettre de janvier 1559. ↑ retourner en haut
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