Le pape du concile – 10ème partie

La préparation d’un conclave (1954-1958)

(Extrait de la revue Sodalitium n. 33 de mai 1993 pp. 48 sqq.)

par M. l’Abbé Francesco Ricossa

Notre lecteur sera peut-être déconcerté par le titre de cette dixième partie. Il est vrai, le Conclave qui se termina par l’élection d’Angelo Giuseppe Roncalli au siège de Pierre, ne dura que quelques jours, du 25 au 28 octobre 1958. Mais il était en voie de préparation depuis 1954 au moins… ce qui nous contraint à étudier pour la troisième fois, mais d’un autre point de vue, la période vénitienne de la carrière de Mgr Roncalli.

Le dernier Consistoire

Le 12 janvier 1953, Pie XII célébrait le dernier consistoire de sa vie: en cette occasion il créait 24 nouveaux cardinaux, dont, nous l’avons vu, Mgr Roncalli qui débutait ainsi son épiscopat vénitien. Pie XII n’avait plus de secrétaire d’Etat, il avait désormais deux pro-secrétaires: Tardini et Montini. En cette circonstance Pie XII leur offrit à tous deux la pourpre cardinalice. Tardini refusa et ce faisant “il entraîna Montini dans son refus parce que le Pape la lui avait offerte simultanément” (1). L’historien Chélini écrit: “Mgr Nicoloni considère que Tardini avait suggéré à Montini de refuser comme lui la pourpre, sans aucune arrière -pensée, et que Montini l’avait accepté spontanément. La version contraire continue à circuler à Rome. Tardini en écartant Montini du cardinalat l’écartait en même temps du prochain conclave et lui fermait la porte du pontificat” (1).
Entre le Consistoire et les premiers jours de l’année 1958 treize cardinaux moururent; le nombre des membres du Sacré Collège sera réduit à 53 (sur 70 disponibles). Des 21 charges cardinalices 13 seulement seront encore occupées par des cardinaux. Les postes de secrétaire d’Etat, de camerlingue, de cardinal dataire seront encore vacants en 1958…
Juste au moment du dernier Consistoire, Pie XII fut pris d’une crise excessivement douloureuse de névrite à un bras.

Une année terriblement pesante

Les audiences furent interrompues du 22 janvier au 12 mars; le public ne fut informé ni des causes ni de la nature de la maladie. Mais depuis quelques mois le Pape souffrait périodiquement de l’estomac, son point faible habituel. Or l’année 1953 fut particulièrement pénible, comme l’indiquent les chiffres dans leur crudité: 492 audiences privées, 3832 audiences de groupe, 2126 audiences de baisements de mains; enfin à l’occasion d’une centaine d’audiences générales 381.534 pèlerins reçus, sans parler d’une centaine de radio-messages et d’une intense préparation de l’Année Mariale prévue pour 1954, à l’occasion du centenaire de la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception. “Pour se prémunir contre les fatigues de cette nouvelle année qui s’annonçait encore plus éprouvante, Pie XII fit appel au professeur Paul Niehans” (2) qui fut adjoint comme médecin généraliste au docteur Riccardo Galeazzi Lisi, médecin principal du Pontife. Le choix ne fut pas heureux: la suite nous le montrera. Le professeur suisse, endocrinologue, proposait une thérapie aussi fantaisiste qu’inefficace à l’aide de cellules prélevées sur des animaux. Quant à Galeazzi Lisi, ophtalmologiste, il se rendra célèbre par un comportement inqualifiable à l’occasion de l’agonie et de la mort du Pape, en vendant aux magazines des photographies clandestines de Pie XII mort ou agonisant… Si l’on pense que par ailleurs les affaires spirituelles du Pape étaient entre les mains du Père Bea, son confesseur, très savant sûrement, mais œcuméniste déchaîné comme il s’est avéré par la suite, on peut dire vraiment que Pie XII était livré corps et âme à de mauvaises mains (3); c’est au point même que Carlo Pacelli son neveu en vint à se demander si son oncle n’était pas victime d’une tentative d’empoisonnement (4).
Mais, nous le verrons, le Seigneur se chargera Lui-même de protéger miraculeusement et le corps et l’âme de Pie XII.

Maladie grave, guérison miraculeuse (1954)

Le début et la fin de l’année suivante, l’an 1954, sont marqués par une grave maladie du Pape: entre les deux crises, quelques mois de répit permettront à Pie XII d’accomplir deux actes extrêmement importants: la canonisation de Pie X et l’éloignement de Montini, compensé par sa nomination à l’archevêché de Milan (10 novembre). Du 26 janvier au 16 février, gravement atteint, Pie XII ne peut s’alimenter par les moyens naturels. A l’automne, c’est la rechute et son état est quasi désespéré. Au milieu des souffrances, il trouve sa consolation dans le livre des Exercices de Saint Ignace et la prière Anima Christi.
Le 2 décembre Pie XII confie à Mgr Tardini: «Je vous le dis, les autres pourraient penser qu’il s’agit d’hallucinations de malade. Hier matin, j’ai entendu clairement une voix (très clairement) qui disait: “Maintenant vient une vision”. En fait rien n’est venu. Ce matin, pendant que j’assistais à la messe, j’ai vu un instant le Seigneur. C’était seulement un instant, mais je l’ai bien vu…» (5). Pie XII avait pensé que le Seigneur venait le prendre, en réponse à sa prière: “In hora mortis meæ, voca me” (“à l’heure de ma mort, appelez-moi”) (6). Jésus l’avait guéri au contraire, accordant à l’Eglise quatre années encore de sursis.
Pour Pie XII, quatre ans de solitude (7) et de souffrance physique et morale.

Entre-temps, à Venise

“Au Vatican, on était persuadé que le dépérissement organique progressif du Pape l’aurait conduit en peu de temps à la mort” (8). Au Vatican, mais pas seulement au Vatican…
A Venise on ne se faisait pas d’illusion sur le sort de Pie XII. Quels étaient, à ce sujet, les sentiments de Mgr Roncalli? Ecoutons Hebblethwaite: «Roncalli fait allusion, pour la première fois, à la santé précaire du Pape dans une lettre adressée à l’ensemble de sa famille, le 3 mars 1954. Après avoir noté “ma santé est toujours excellente, malgré tout mon travail”, il poursuit: “La grande préoccupation actuellement est la santé du Saint-Père. A ce qu’il semble, il s’agit de la même maladie que notre sœur Ancilla, c’est-à-dire d’une sténose de l’estomac ou d’une tumeur, comme on dit. Ce qui vous explique qu’il ne peut se nourrir que par des injections; il n’en aura peut-être que pour quelques mois, comme notre défunte, mais il devra bien finir par céder, comme tout mortel. Je dois au Saint-Père une reconnaissance infinie de m’avoir nommé Patriarche de Venise, plus encore que de m’avoir fait cardinal. Unissez-vous à ma prière pour que le Seigneur nous conserve longtemps encore ce grand Pape. A vrai dire, sa mort me causerait une grande peine: je devrais interrompre pendant près d’un mois le beau travail de ma visite pastorale que je viens de commencer. Mais je ne changerai pas mon programme pour toute cette année (Lettre à la famille, 3.3.1954).
«Un conclave serait malvenu parce qu’il interférerait avec son plan pastoral: la visite de toutes les paroisses, suivie d’un synode de tout le diocèse. Il considère la mort de Pie XII plutôt comme un désagrément que comme une grande perte. Il ne transparaît guère d’émotion dans ce texte, comme si Roncalli sentait que Pie XII avait fait son temps et qu’il ne devait pas s’accrocher immodérément à la vie» (9).
Cette fois on ne peut vraiment pas accuser Hebblethwaite de forcer l’interprétation de ses sources. Roncalli apparaît bien détaché face à la maladie du Pape: il compare sa propre santé, excellente (il n’a que cinq années de moins) à celle, minée, de Pie XII dont il prophétise la mort (quatre ans à l’avance), se bornant à déplorer la perturbation qui en résulterait dans son programme de travail! On ne peut même pas attribuer ce détachement à une sérénité toute chrétienne face à la mort. Comme il le rappelle lui-même, à l’occasion de la mort de sa sœur Ancilla, peu de temps auparavant, (11 nov. 1953) le chagrin du Cardinal a frisé le doute sur la Foi. Au retour des funérailles, en effet, dans le train qui le ramène à Venise en compagnie de son secrétaire Capovilla, «il fait déjà nuit et Roncalli est d’humeur pensive. Capovilla l’entend murmurer: “Guai a noi se fosse tutta un’illusione”. Rythmée par le bruit du train et la pluie qui frappe les vitres, cette mystérieuse remarque “Malheur à nous si tout cela n’était qu’une illusion” se grave dans la mémoire de Capovilla, parce qu’elle “révélait un aspect déconcertant d’authentique humanité chez mon patriarche qui se montrait habituellement si fort et si maître de soi” (IME, p. 53) Que Roncalli ait pensé à la pompe de Venise, aux années gâchées d’Ancilla ou à la vie éternelle elle-même, son doute le rapproche du commun des mortels» (10).
Mais revenons à Pie XII. La prophétie de Roncalli ne s’est pas réalisée, Pie XII n’est pas mort courant 1954; le patriarche avance un nouveau pronostic funeste pour 1955: «Il écrit à Maria que le Pape “tantôt semble à la mort, et tantôt se remet, mais pour retomber ensuite”». Les rumeurs de la presse «font état d’un nouveau traitement coûteux. Roncalli n’est pas sûr que cela en vaille la peine “Ah, j’ai peu de confiance que le Saint-Père réussisse à guérir, malgré tant de médecins, de médicaments et de dépenses. Sa vie est un miracle, mais les miracles, comme tu le sais, ne durent que peu de temps. Et peut-être avons-nous tort tous ensemble de nous plaindre, ma chère Maria. Arrivés à notre âge, tout ce qui nous est donné est un surplus”» (11).
Bref ces dépenses pour la santé de Pie XII sont un gaspillage. Le vieux Patriarche de Venise, lui, est plus fringant que jamais avec ses 73 ans.
«Le Conclave est imminent – pense-t-il. Et il est en pleine forme: “Parmi les anciens, ici, c’est le Patriarche qui est le plus vigoureux, et les braves gens me regardent avec étonnement”. Cela ne s’adresse qu’à Maria. Mais la façon dont il met l’accent sur sa santé physique ne se comprend guère, à moins que ce ne soit un clin d’œil au Collège des Cardinaux. Il n’aspire pas, présomptueusement, à être élu, loin de là, mais le monde peut savoir qu’il est en bonne forme et disponible» (11).
Pourtant, son Conclave, le vigoureux Patriarche devra l’attendre jusqu’à fin 1958. Jusqu’à ce que Pie XII meure. Il est grand temps alors, Roncalli sent qu’il se fait vieux (12). «Quand Roncalli apprend la nouvelle de la mort du Pape, il note dans son journal: “Sœur mort est venue rapidement et s’est vite acquittée de sa besogne. Trois jours ont suffi. Le jeudi 9 octobre, à 3 h 52 du matin, Pie XII est au Paradis” (Lettres p. 481).
«Mais Pie XII étant en lieu sûr, au Paradis, il ne regarde pas en arrière. Il se préoccupe du bien futur de l’Eglise et coule son espoir dans une image typique: “l’une de mes phrases favorites m’est un grand réconfort: nous ne sommes pas sur terre comme des gardiens de musée, mais pour cultiver un jardin de vie prospère et préparer un avenir glorieux. La réalité est plus consolante. Le pape est mort, vive le Pape!”
«Il quitte Venise pour toujours par le train de 9 h 40 le 2 octobre 1958, avec les adieux du maire et d’autres notables» (13). La mort a travaillé vite et bien. A Roncalli maintenant de renouveler la face de la terre.
Mais avant de nous attaquer à l’histoire du Conclave, interrogeons-nous encore: Roncalli savait-il qu’il serait élu? Et vers qui allaient ses sympathies?
A la première question notre réponse est: oui, il le savait. A la seconde: c’est pour Giovanni Battista Montini qu’il penchait.

Une élection annoncée

A son arrivée à Venise en 1953, le Patriarche n’envisage rien d’autre que la mort après la pourpre cardinalice, “l’ultime marque d’honneur pour un ecclésiastique en ce monde” (14). Mais très vite, les choses changent; le Pape tombe malade, l’échéance du Conclave approche, Roncalli lui-même y participera… et au fond, sa santé reste excellente et il tient à nous le faire savoir.
La “légende” nous dépeint en des termes édifiants un Mgr Roncalli absolument ignorant de l’éventualité de son élection; un Mgr Roncalli qui ne pense qu’à une chose en préparant ses valises pour le Conclave, revenir à Venise, où il laisse d’importants papiers en attente; son billet de retour est déjà près… (15).
Aucun motif ne permet de récuser les témoignages en ce sens et le Patriarche se disait certain de rentrer bien vite à la maison: mais ce qu’on dit, on ne le pense pas toujours!
La presse elle-même, la veille du Conclave, ignorait encore la candidature de Roncalli. Giulio Andreotti atteste: “Dans aucun journal en ce mois d’octobre 1958 il n’était fait mention d’une candidature de Roncalli. Lorsque son nom, fut mis en avant suite à la conversation d’un cardinal étranger avec l’archevêque Montini, les mieux informés sousévaluèrent l’hypothèse, ironisant même sur la carrière diplomatique de Roncalli (…)” (16).
Si le profane était dans l’ignorance, par contre d’autres, dont le Card. Roncalli, savaient déjà tout depuis longtemps. En parlant avec Roncalli, Gallarati Scotti et Andreotti lui-même s’en rendirent compte. Pour ce qui est de Tommaso Gallarati Scotti, ancien chef de file du modernisme milanais, très ami avec Montini (et aussi avec Roncalli, puisqu’il pouvait se permettre de parler avec lui, notons-le bien.
Lorsque Roncalli parle avec Andreotti, Pie XII est déjà mort, et le Patriarche (pour peu de temps encore) est désormais tout ce qu’il y a de plus clair. “Que (…) ce serait lui le nouveau Pape, je le compris nettement dès le premier matin du Conclave, quelques heures avant le transfert du Cardinal de la Domus Mariæ, via Aurelia, au Vatican. La veille au soir – raconte encore Andreotti – Mgr Capovilla m’avait téléphoné que le Patriarche voulait me voir”. L’homme politique italien rappelle alors ses anciens rapports avec Roncalli et l’amitié de ce dernier avec le moderniste Buonaiuti, amitié dont nous avons déjà parlé. Enfin il revient à son colloque avec le Patriarche. C’est ce dernier qui voulut parler du Conclave: «“Vous ne me parlez pas des potins de ces derniers jours” dit Roncalli. “Il est vrai que nous disons tous: pas moi, pas moi. Mais ces flèches du Saint-Esprit doivent bien tomber sur quelqu’un… (…). J’ai reçu un message de félicitations du Général De Gaulle, mais cela ne signifie pas qu’en fait les cardinaux français voteront en ce sens. Je sais qu’ils voudraient élire Montini et ce serait certainement excellent; mais il n’est pas possible de passer outre à la tradition qui veut que le choix se fasse parmi les Cardinaux…”». Mais Roncalli savait que certains voulaient élire le Cardinal arménien Agagianian qui obtint en effet de nombreux votes. Il démolit alors les arguments en faveur d’une candidature “orientale”. Voici le commentaire d’Andreotti: «J’avais écouté avec stupeur, et un certain embarras, cette déclaration ouverte du Patriarche et son allusion, trop claire également, à la candidature d’Agagianian. Je compris alors que Roncalli était sûr d’être élu par le Conclave. Et s’il m’était resté quelque doute, il se dissipa lorsqu’il [le Patriarche] me dit en me raccompagnant à la porte: “A bientôt, à Prescilla ou ailleurs”. C’est ainsi que je fus en mesure de produire un effet terrible tant à l’ambassade d’Espagne où j’allais prendre mon petit déjeuner, qu’auprès de l’éditeur de ma “Concretezza”. Ce soir là à Milan, pour la couverture, je n’envoyais qu’une seule photo, celle d’Angelo Giuseppe Roncalli. A côté de “Paese Sera” qui se vantait d’avoir trente six clichés tout prêts, c’était un beau succès» (18).
Avant l’entrevue avec Andreotti, Mgr Roncalli avait écrit deux lettres, l’une à l’évêque de Bergame, Mgr Giuseppe Piazzi le 23 octobre, l’autre à l’évêque de Faenza Giuseppe Battaglia le 24. Au premier il annonçait “la nouvelle Pentecôte” qui allait se faire “dans le renouvellement du chef”. Il ajoutait: “peu importe que le nouveau Pape soit ou non originaire de Bergame [comme lui-même! n.d.r.]”. Enfin il lui adressait un clin d’œil: “Vous me suivez, Votre Excellence?”. “Son Excellence a sans doute parfaitement compris” commente Hebblethwaite (19).
Quant à la lettre à l’évêque de Faenza, elle a précisément pour objet de défendre expressément au neveu don Battista Roncalli incardiné dans ce diocèse, de venir à Rome ces jours-là! Ce serait donner une désagréable impression de népotisme! Mais après l’élection, clairement annoncée (“Quand vous apprendrez qu’il me faut me rendre aux flèches du Saint-Esprit, exprimées à travers la volonté commune de tous ceux qui sont réunis ici…”) (19) le neveu pourra venir à Rome… féliciter l’oncle. Pour l’instant, recommande Roncalli “naturellement, pas un mot de tout ceci à quiconque” (19).
Comment se fait-il que notre Roncalli ait été si sûr de son élection? Si l’on exclut l’esprit de prophétie (en général, nous l’avons vu, il tombait toujours à côté) on est obligé de penser qu’il avait des assurances précises en ce sens. Sans doute l’issue positive de sa “campagne électorale” pesa sur ses espérances (ou certitudes). Bien sûr, (à propos de l’honneur du Pontificat) il a écrit dans son journal “Il giornale dell’anima”, “pouvoir dire [n’avoir] rien fait pour l’attirer, vraiment rien, au contraire, je me suis efforcé soigneusement et consciencieusement de ne fournir, de mon côté, aucun argument en ma faveur” (20). Lorsqu’on a lu le témoignage d’Andreotti, on demeure stupéfait; et il y a de quoi se demander si le futur Jean XXIII s’attendait à ce qu’un jour son journal intime soit lu et publié! Pour sauver la sincérité de son héros, Hebblethwaite précise: “mais lui-même [Roncalli] n’applique ces remarques qu’au conclave proprement dit. Dans la période précédant le conclave, il est aussi actif que quiconque” (20). Il est donc possible qu’ayant fait ses calculs, Roncalli se soit rendu compte qu’il avait pour lui de nombreux électeurs, beaucoup de gens le considérant, en pleine connaissance de cause, comme la meilleure préparation au pontificat de Montini, pour l’heure impossible. Mais nous reviendrons sur cet aspect. Il nous faut d’abord parler d’une “prédiction” bien plus ancienne, d’une prédiction mystérieuse.

L’énigme Bardet

Que Roncalli ait été certain d’être élu, Wilton Wynn le dit aussi, mais il admet que pour sa part “il lui est difficile de comprendre pourquoi (…) il [Roncalli] était aussi sûr que le choix se porterait sur lui” (21). Peut-être y a-t-il une explication…
Août 1954. Un certain Jean-Gaston Bardet écrit au Patriarche Roncalli alors en villégiature dans son village natal de Sotto il Monte. “Non seulement [Bardet] lui prédit qu’il deviendra pape, mais [il] devine aussi le nom qu’il choisira quand il sera élu” (22).
Mgr Roncalli lui répond le 26 août. Il ne croit pas Bardet; il le considère comme “victime d’une hallucination grave et dangereuse”. Cependant la nouvelle lui a porté un coup, car tout en refusant d’ajouter foi à la “prophétie” Roncalli est troublé: «“Pendant quelques semaines, ce me fut un tourment au point que je ne pouvais penser à rien d’autre. Mais parce que votre âme, à ce que je vois, est en grande fermentation, j’ai rassemblé mes esprits dans une fervente prière et j’ai maintenant le courage de vous faire part ouvertement du doute pénible qui a assailli mon cœur pendant un certain temps” (22).
«Mais Bardet n’est pas disposé à se laisser éconduire aussi facilement. Il vient à Venise où il rencontre Roncalli, lui répète ses prédictions et lui dit, selon Capovilla, que son pontificat sera marqué par des “interventions doctrinales et des réformes disciplinaires”. Les prédictions de Bardet tourmentent encore Roncalli en janvier 1955. Il y fait allusion dans une lettre à sa sœur Maria: “Un fou de Français, qui a des révélations et un don de double-vue, a été jusqu’à me dire le nom que je prendrai quand on me choisira comme pape. Des fous, ce sont des fous. Je pense plutôt à mourir. J’ai mon programme de bon travail ici pour cette année et aussi pour l’année prochaine avec le cinquième centenaire de Saint Laurent Justinien, qui a été le premier Patriarche de Venise” (Lettres à ma famille, 8.1.1955). Il écarte ainsi sans façons Bardet comme fou. Mais un petit doute lancinant n’en subsiste pas moins» (22).
Et selon Hebblethwaite, en 1958, Roncalli «n’a toujours pas oublié les curieuses “hallucinations” de Gaston Bardet» (23). Il sait même désormais que ce sera lui le prochain Pape.
Tout ceci est très curieux. Des fous il y en a beaucoup. Dans les milieux religieux, encore davantage. Et en général les fous aiment à écrire aux personnages importants. Il est donc étonnant que Roncalli, un cardinal, se soit ainsi laissé troubler, qu’il ait reçu finalement dans son patriarcat ce Bardet qu’il considère pourtant comme un “fou”. Mais que la prophétie soit tombée juste est bien plus surprenant encore!
On peut raisonnablement supposer la chose suivante: en 1954 Bardet savait que Roncalli serait élu ou du moins qu’il était désigné par quelque groupe de pression pour succéder à Pie XII et opérer des “réformes” dans l’ Eglise.
Mais qui était au juste ce Bardet? Au dire de l’un de mes correspondants, un franc-maçon notoire. Quoiqu’il en soit il était de la tendance ésotérique chrétienne: en font foi les titres de ses œuvres dont on trouve la liste dans une lettre de la veuve Bardet à une revue française “Lecture et Tradition” (24), lettre à laquelle fait suite, sur la même page, la réponse d’Etienne Couvert, spécialiste du gnosticisme; selon ce dernier les livres de Bardet “sont imprégnés de cette gnose que je (Couvert) dénonce dans mes œuvres”, son enseignement “est de toute évidence contraire à la Foi chrétienne, même s’il a pensé et écrit le contraire…” (24).
Voici donc la voie ouverte aux recherches pour démentir ou confirmer les possibles déductions. Une chose demeure certaine: ce n’est pas la première fois, nous l’avons vu, que le nom de Roncalli peut être rapproché de celui de Franc-maçonnerie ou de milieux qui lui sont proches.

Roncalli prépare Montini

Qu’un plan ait existé ou non pour faire élire Roncalli, il n’en demeure pas moins que ce dernier aurait voulu voir Montini sur le siège de Pierre. Or c’était impossible puisque Pie XII avait refusé à Montini la pourpre cardinalice, l’excluant ainsi du conclave. Mgr Roncalli devait donc lui préparer la voie. Et il en était conscient.
Dans les précédents numéros de “Sodalitium” nous avons déjà parlé de cette vieille amitié entre les deux personnages (25). Désormais les liens se resserrent. Hebblethwaite écrit: «Montini devient de plus en plus son confident romain. Ils s’écrivent fréquemment. Dans leur correspondance figure une lettre de Roncalli du jour de Pâques 1954, qui ne fut jamais envoyée, dont le brouillon a toutefois été soigneusement conservé. Capovilla pense qu’elle était “trop auto-révélatrice”» (26). On peut même parler de “dépendance” de l’un vis à vis de l’autre: “durant toute cette période Roncalli devient de plus en plus dépendant de Montini, son ami en haut lieu” (27). Mais l’ami en haut lieu devra subir quelque mois plus tard la dure épreuve dont nous avons déjà parlé (28). «En 1954 se produit un événement qui déconcerte Roncalli: son ami Giovanni Battista Montini est subitement démis de ses fonctions à la secrétairerie d’Etat et envoyé en exil – il est nommé archevêque de Milan. C’est évidemment, un “grand honneur”. Mais à parler franchement cette nomination signifie que Montini est mis à la porte de la curie romaine après près de trente ans d’activité en son sein. On ne peut pas non plus dire qu’il va y “acquérir l’expérience pastorale dont il aura besoin pour devenir pape”, puisqu’il n’est pas question de le faire cardinal, bien que telle ait été la tradition pour ce siège ancien et prestigieux qu’est Milan. Archevêque de Milan, voilà bien une tâche décourageante pour quelqu’un dont la santé est fragile et qui n’a jamais dirigé un diocèse, à plus forte raison une diocèse aussi vaste et complexe. Pourquoi Pie XII a-t-il pris cette décision? Que signifie tout ceci?
Roncalli apprend la nouvelle le 3 novembre 1954, à midi lors d’une réunion des cardinaux et archevêques italiens à Pompei. Elle est rendue publique le lendemain, le jour même de la fête de saint Charles Borromée. Capovilla décrit ainsi la réaction de Roncalli: “il est abasourdi (interdetto). D’un côté, il se réjouit que Montini succède non seulement à Schuster, mais à saint Ambroise, à saint Charles Borromée et au cardinal Ferrari; mais d’un autre coté il est triste de le voir quitter Rome et le service immédiat du pape” (Saggio, p. 15). Sur le chemin du retour à Venise, Roncalli s’arrête à Rome et rend visite à Montini. Il est frappé, note Capovilla, “par l’atmosphère de départ, teintée de tristesse, qui planait sur l’appartement” (ibid). Il est bien vrai que la perte de la curie est tout bénéfice pour Milan, mais ce qui laisse Roncalli perplexe c’est qu’il ne comprend pas pourquoi Pie XII, dans sa vieillesse, se prive de son assistant le plus efficace. Il en fait la remarque à Capovilla: “Qui d’autre saura, comme lui, écrire une lettre ou préparer un document?” (ibid.). Tout cela cache-t-il une intrigue louche?
La lettre de félicitations de Roncalli laisse transpercer sa surprise. Dès son arrivée à Venise Capovilla a noté que les relations entre ces “deux hommes courtois (…) ne se limitaient pas aux exigences du protocole” et qu’ils “vivaient leur amitié avec prudence et discrétion” (Saggio, p. 14)» (29). Montini est en disgrâce (partielle), mais Roncalli ne l’abandonne pas; il misera même tout sur lui en 1955: «en réponse à une question qui lui est posée lors d’une réunion d’universitaires à l’île San Giorgio, il dit: “Si Montini était cardinal je n’hésiterais pas à voter pour lui au conclave” (p. 282).
«Plus tard deux cousins Giovanni et Candida Roncalli, de Milan, viennent loger chez lui au patriarcat. Il dit: “Voyez ce qui est advenu du petit Angelo, le fils de Battista Roncalli, un paysan: il est devenu patriarche de Venise et cardinal de la Sainte Eglise Romaine. Il ne lui reste plus qu’à devenir pape, mais cela n’arrivera pas, parce que le prochain pape ce sera votre archevêque” [autrement dit Montini]» (30). Le Père Tanzella nous le confirme lui aussi: Roncalli était conscient de son rôle de précurseur du “Messie” Montini: «Pour lui le successeur de Pie XII devait être l’archevêque de Milan, Mgr Giovanni Battista Montini. En voici la preuve: en 1956, à Pompei ou ils se trouvaient tous deux, tant le Cardinal Patriarche Roncalli que l’archevêque Montini, pour la conférence épiscopale italienne, Roncalli, avec un geste de profonde humilité insista pour donner la préséance à Montini. Ce dernier lui faisant observer qu’elle lui était due à lui en tant que Cardinal et Patriarche, Roncalli répondit: “L’archevêque de Milan mérite cette attention, puisqu’un jour il sera Pape”. Et oui, un jour Montini aussi deviendra pape, le Pape Paul VI, mais d’abord viendra un certain Pape Jean, Pastor et Nauta, pasteur et navigant qui poussera l’Eglise au large, à cet “aggiornamento” que, Patriarche à Venise, il pressentait déjà dans les signes des temps» (31).
La première étape en prévision du pontificat de Montini était donc l’élection de Mgr Roncalli, déjà suffisamment âgé pour laisser rapidement la place. La seconde étape était la nomination cardinalice de Montini. Et tel fut le premier acte de Jean XXIII qui dira: “Montini, le premier fruit de notre pontificat” (32).
Enfin il s’agissait d’ouvrir la voie à cette succession. Et Roncalli sur son lit de mort ira jusqu’à désigner Montini aux cardinaux: “A mon avis mon successeur sera Montini. Les votes du sacré collège se porteront sur lui” (33).
Jean XXIII ne se sera pas limité à “tenir au chaud” la place de Montini. En quelques années de gouvernement il aura réussi déjà à mettre en pratique ce qui était devenu “son slogan et son label”, “l’aggiornamento”. Nous étions prévenus: tel était son programme. Il nous l’avait fait savoir dès le 8 octobre 1957 (lettre pastorale) (34).
“Après moi le déluge” aurait dit Pie XII à l’ambassadeur de France au Vatican. A la lumière des faits ci-dessus, voilà des paroles qui semblent prophétiques.

à suivre …


Notes :
  1. Jean Chélini, L’Eglise sous Pie XII, éd. Fayard 1989, vol. II, p. 519 et note 4.
  2. Chélini, op. cit., p. 509.
  3. Sur le Card. Bea, voir la biographie faite par son collaborateur et secrétaire, le Père Steijpan Schmitt S.J. Il s’agit d’un travail très documenté tendant à présenter le card. Bea sous un aspect relativement “traditionnel”. Pourtant, que Mgr Bugnini, artisan de la réforme liturgique, ait eu libre accès auprès de Pie XII lorsqu’il était malade, c’est à Bea qu’on le doit par exemple, Cfr. “Sodalitium”, n° 11, p. 11,, éd. italienne; pas d’éd. française à l’époque; et Annibale Bugnini, La Riforma liturgica [1948-1975] CLV Edizioni Liturgiche 1983, p. 22).
  4. Antonio Spinosa, Pie XII l’ultimo Papa, Mondadori editore Milano 1992, p. 342.
  5. Chélini, op. cit., p. 513-514; Spinosa op. cit., p. 344.
  6. Prière “Anima Christi” qui se trouve au début du livre des Exercices Spirituels de Saint Ignace.
  7. Cfr. Chélini, op. cit., p. 521-523.
  8. Antonio Spinosa, op. cit., p. 342-343.
  9. Peter Hebblethwaite, Jean XXIII, le Pape du Concile, Editions du Centurion 1988, p. 275.
  10. Hebblethwaite, op. cit., p. 269. Cité par Loris Capovilla, Ite Missa Est, éditions Messaggero Padova et Grafica ed. Arte, Bergame 1983, p. 53.
  11. Hebblethwaite, op. cit., p. 281.
  12. Hebblethwaite, op. cit., p. 297.
  13. Hebblethwaite, op. cit., p. 298. Que pensait réellement Jean XXIII de son prédécesseur? Il ne l’aimait guère, tout en prenant soin de ne pas le contrarier (Hebblethwaite p. 274), de ne pas lui déplaire, prenant sa propre servilité pour de la vertu. Le père Innocenzo Colosio O.P. (dans Rassegna di Ascetica e Mistica, Août Septembre 1975, année XXVI, n° 3, p. 244) raconte que Roncalli, alors Nonce à Paris (nous sommes en 1950), quoique opposé (à juste titre) à la nouvelle version du psautier voulu par Pie XII, fit observer qu’il ne fallait pas le dire au Pape, afin de ne pas lui faire de la peine. Roncalli n’était pas d’accord, mais il ne le laissait pas voir… Padre Colosio poursuit: “Jean XXIII ne croyait pas du tout à la sainteté de Pie XII”, comme le rapporte un membre tout ce qu’il y a de plus autorisé de la défunte Congrégation du Saint-Office, qui ajoute: lorsque Jean XXIII descendait à la grotte vaticane visiter la tombe de son prédécesseur, ostensiblement, il disait le De Profundis, afin de laisser entendre qu’à son sens Pie XII n’était pas canonisable; il voulait freiner ainsi le mouvement qui s’esquissait déjà pour la canonisation. C’est le Pape lui-même qui lui expliqua la raison de “cette prière pour le défunt” (ibidem p. 246).
    Libre à Jean XXIII de ne pas croire à la sainteté de Pie XII. Mais il est certain que prier… pour manifester publiquement cette opinion n’est faire montre ni de charité ni d’attachement pour le défunt Pape.
  14. Lettere à la Famiglia. éditées par les soins d’Emmanuel et Marco Roncalli, Rusconi 1989, lettre du 22/10/53. Hebblethwaite, op. cit., p. 340.
  15. Cfr. Andrea Lazzarini, Jean XXIII, éd. Salvator Mulhause 1959, p. 132; Teresio Bosco, Papa Giovanni, Sei Torino 1983, p. 136; Leone Algisi, Giovanni XXIII, Marietti Torino 1959, p. 284-285; Gabrielle Carrara, Papa Giovanni, in terra come in cielo, Velar Bergamo 1984, p. 104; Renzo Allegri Il Papa che ha cambiato il mondo, Reverdito éd., Gardarolo di Trento 1988, rapporte cette version (p. 163) mais sans y croire (p. 164).
  16. Giulio Andreotti, A ogni morte di Papa. I papa che ho conosciuto, Biblioteca universale Rizzoli 1982, pp. 65-66.
  17. Hebblethwaite, op. cit., p. 297.
  18. Giulio Andreotti, op. cit., p. 72-73.
  19. Hebblethwaite, op. cit., p. 308.
  20. Hebblethwaite, op. cit., p. 302.
  21. Wilton Wynn, Custodi del regno, Frassinelli 1989, p. 22.
  22. Hebblethwaite, op. cit., p. 279.
  23. Hebblethwaite, op. cit., p. 297.
  24. Lecture et Tradition. Bulletin littéraire contre-révolutionnaire. B.P. 1, 86190 Chiré-en-Montreuil, n° 179 janvier 1992, pp. 21-24. Dans sa lettre Mme Bardet entendait défendre l’orthodoxie de son mari récemment décédé (son dernier livre est de 1989).
  25. Cfr. “Sodalitium” n° 24 p. 15; n° 25 p. 10; n° 26 p. 26.
  26. Hebblethwaite, op. cit., p. 274.
  27. Hebblethwaite, op. cit., p. 276.
  28. “Sodalitium”, n° 32 p. 53.
  29. Hebblethwaite, op. cit., p. 281.
  30. Hebblethwaite, op. cit., p. 282. qui cite Lettres à ma famille, op. cit., p. 40.
  31. Paolo Tanzella s.c.j. Papa Giovanni, ed. Dehoniane 1973, p. 212.
  32. Malachi Martin, I Gesuiti, Sugarco ed. Milano, éd. italienne 1988, p. 312.
  33. Hebblethwaite, op. cit., p. 550.
  34. Hebblethwaite, op. cit., p. 293.
  35. Hebblethwaite, op. cit., p. 301.
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