Carême et société chrétienne

Benoît XIV, Constitution Non Ambigimus du 27 mai 1741 :

L’observance du Carême, disait le Pontife, est le lien de notre milice ; c’est par elle que nous nous distinguons des ennemis de la Croix de Jésus-Christ ; par elle que nous détournons les fléaux de la divine colère ; par elle que protégés du secours céleste durant le jour, nous nous fortifions contre les princes des ténèbres.

Si cette observance vient à se relâcher, c’est au détriment de la gloire de Dieu, au déshonneur de la religion catholique, au péril des âmes chrétiennes ; et l’on ne doit pas douter que cette négligence ne devienne la source de malheurs pour les peuples, de désastres dans les affaires publiques et d’infortunes pour les particuliers !

 
Dom Prosper Guéranger, extrait de L’année liturgique, Historique du Carême, Oudin, Paris 1889 :

(Deux) siècles se sont écoulés depuis ce solennel avertissement du Pontife, et le relâchement qu’il eût voulu ralentir est toujours allé croissant. Combien compte-t-on dans nos cités de chrétiens strictement fidèles à l’observance du Carême ?

(…)

Où nous conduira cette mollesse qui s’accroît sans fin, si ce n’est à l’abaissement universel des caractères et par là au renversement de la société ?

Déjà les tristes prédictions de Benoît XIV ne sont que trop visiblement accomplies. Les nations chez lesquelles l’idée de l’expiation vient à s’éteindre défient la colère de Dieu ; et il ne reste bientôt plus pour elles d’autre sort que la dissolution ou la conquête.

De pieux et courageux efforts ont été faits pour relever l’observation du Dimanche, au sein de nos populations asservies sous l’amour du gain et de la spéculation.
Des succès inespérés sont venus couronner ces efforts ; qui sait si le bras du Seigneur levé pour nous frapper ne s’arrêtera pas, en présence d’un peuple qui commence à se ressouvenir de la maison de Dieu et de son culte ? Nous devons l’espérer ; mais cet espoir sera plus ferme encore, lorsque l’on verra les chrétiens de nos sociétés amollies et dégénérées rentrer, à l’exemple des Ninivites, dans la voie trop longtemps abandonnée de l’expiation et de la pénitence.

 
Saint Jean Chrisostome :

Je suis plein de consolation et de joie en voyant aujourd’hui l’Eglise de Dieu parée de la multitude de ses enfants, accourus avec un sentiment de bonheur qui se peint sur leurs visages.

Aussi me suis-je levé avec empressement pour venir partager avec vous cette allégresse spirituelle, et vous annoncer moi-même l’avénement du saint carême, c’est-à-dire du remède de nos âmes.
Car notre commun Maître, comme un père plein d’amour pour ses fils, voulant nous laver de toutes nos fautes, nous a préparé, dans la pratique du jeûne sacré, une guérison efficace.

(…)

Quand je considère le changement de scène qui s’est opéré en si peu d’heures [dans notre ville grâce à la pratique du jeûne quadragésimal], je ne puis m’empêcher d’admirer la force et la puissance du jeûne, qui, en pénétrant dans la conscience de tous, a transformé subitement les esprits.

Cardinal Pie (extrait d’une instruction pastorale sur l’observance du jeûne du carême) :

Laissons le grand nombre suivre la voie large de la perdition ; laissons-les se faire une religion de sensualisme et de volupté, garder les fêtes et mépriser les jeûnes, se ruer dans l’iniquité et rire de la pénitence, faire de la vie entière une grande partie de plaisir, et, pardonnez ce mot, un long carnaval qui ne cède jamais la place au carême.

Pour nous, disait le saint patriarche de Constantinople, « soyons dociles à la voix de l’Eglise ; préoccupés de la grande affaire de notre salut, méprisons les délices vaines et pernicieuses ; appliquons-nous au jeûne (…) ».

Toute la liturgie quadragésimale est pleine de ces mots : « Faites pénitence, ou vous périrez ».

La pénitence du carême peut être envisagée et comme le remède des péchés, et comme l’école des vertus ; elle est une expiation et un apprentissage ; elle purifie les âmes et les fortifie.

Saint Augustin (Sermon 67 : Esprit dans lequel le jeûne doit être pratiqué) :

Résumé : § 1 – La pratique du jeûne doit être associée à la lutte contre le péché. § 2 – Jeûne et charité : enseignement du prophète Isaïe. § 3 – Le jeûne pour être agréable à Dieu dépasse la seule expiation pour s’épanouir dans les oeuvres de miséricorde.
1 – Par l’organe d’Isaïe, l’Esprit-Saint réprimande en ces termes les hommes obstinés dans leurs imperfections : « Je ne puis supporter ni vos jeûnes, ni le grand jour, dit le Seigneur » (Isaïe, I, 13). Le jeûne approuvé par le Très-Haut ne consiste pas seulement à suspendre l’alimentation du corps, mais encore à s’abstenir de toute action mauvaise. Ayez donc soin que votre esprit ne reste point appesanti par le péché, qu’il ne se laisse point entraîner par les charmes du vice ; à ce prix, vos jeûnes seront des plus agréables à Dieu. Si de longues privations ont épuisé votre corps, si vous lui avez refusé la nourriture, mais sans vous dépouiller de vos vices et en persévérant dans le péché, bien loin de plaire à Dieu, vous ne lui inspirez que de l’horreur. Vos jeûnes plairont à Dieu si vous purifiez votre conscience par des bonnes oeuvres. Pourquoi torturer votre corps par la faim, si vous le flattez honteusement parle péché ? Imposez d’abord à votre coeur le jeûne du péché, et pratiquez ensuite le jeûne corporel. Le jeûne n’est autre chose que l’humiliation de l’âme. Or, quelle humiliation peut-il y avoir à se priver de nourriture et à multiplier le nombre de ses péchés ? Si donc c’est par esprit de piété que vous imposez des jeûnes à votre corps, avant tout renoncez à vos vices, éteignez le feu de vos passions, brisez l’impétuosité de vos esprits, triomphez des ardeurs de la concupiscence, étouffez les flammes de l’avarice, donnez toute l’extension possible à votre charité, et versez dans le sein des pauvres le superflu de vos richesses. Que toutes les passions du corps viennent se briser contre la force de l’âme, afin que cette âme se trouve aidée par la sainteté du corps. Quelle assurance n’aurons-nous pas alors d’obtenir tout ce que nous demandons, si notre chaste corps et notre coeur pieux se portent avec une sainte envie à l’accomplissement des devoirs de la religion ? De telles dispositions enflamment de plus en plus la piété et méritent que nos prières soient de plus en plus couronnées par une sainteté à toute épreuve.
2 – En agissant autrement, lors même que vous courberiez la tête pour la couvrir de cendres, lors même que votre cou serait chargé de chaînes et que des larmes abondantes couleraient de vos yeux pour implorer la miséricorde de Dieu, tout cela serait vain pour vous. La faveur divine ne pourrait s’incliner vers vous, parce que vous auriez violé le devoir de la charité à l’égard du prochain. En effet, voici ce que nous lisons : « Le jeûne que j’ai choisi consiste-t-il à faire qu’un homme afflige son âme pendant un jour, qu’il donne comme un mouvement circulaire à sa tête, et qu’il prenne le sac et la cendre ? Ce n’est pas là ce que j’appellerai un jeûne agréable. Mais rompez les chaînes de l’impiété ; délivrez-vous de l’obstination au mal ; renvoyez libres ceux qui sont opprimés par la servitude, et brisez tout ce qui charge votre conscience. Rompez votre pain pour celui qui a faim, et faites entrer dans votre maison les pauvres et ceux qui n’ont point d’asile. Lorsque vous verrez un homme nu, revêtez-le et ne méprisez point votre propre chair. Alors votre lumière éclatera comme l’aurore, et vous recouvrerez bientôt votre santé ; votre justice marchera devant vous, et la gloire du Seigneur vous protégera. Alors vous invoquerez le Seigneur, et il vous exaucera ; vous crierez vers lui, et il vous dira : Me voici » (Isaïe, LVIII, 5-9). En suivant cette conduite, l’homme, même en dehors des époques du jeûne, obtient fréquemment ce qu’il désire, et dans les temps de pénitence il acquiert des titres plus abondants à la reconnaissance.
3 – Tel est le jeûne que Jésus-Christ désire ; tel est le jeûne agréable au Dieu tout-puissant. Comme on le voit, ce jeûne n’est pas inspiré par le souvenir des fautes graves et nombreuses, par le désir d’acquérir la gloire temporelle, ou par la vaine cupidité d’accroître son patrimoine, mais par le sentiment religieux et par une franche et sincère dévotion. Que des oeuvres vraiment pieuses viennent s’ajouter à d’aussi belles dispositions, et alors il sera impossible de déterminer les heureux fruits qui en résulteront. Le chrétien sentira que Dieu lui est propice et le favorise de son auguste présence. Accomplissez donc les oeuvres de miséricorde, et vous aurez sanctifié votre jeûne. Aux pauvres affamés donnez la nourriture, et les faveurs de la sainteté engraisseront votre âme. Donnez des vêtements à celui qui est nu, et vos péchés seront couverts. Empressez-vous d’offrir l’hospitalité au voyageur, afin que Dieu vous reçoive dans son royaume, par Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui appartiennent l’honneur et la gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
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