A genoux devant les Juifs

Nous publions pour le lecteur français quelques extraits d’un article de Mgr Sanborn – recteur du séminaire de la Très Sainte Trinité en Floride aux Etats-Unis, consacré évêque par Mgr McKenna en 2002 – sur la nouvelle oraison du Vendredi Saint selon le “rite extraordinaire”. L’auteur s’adresse au public américain et fait souvent allusions aux événements qui amenèrent – en 1983 – neuf prêtres (dont il faisait partie lui-même) à quitter la Fraternité Saint-Pie X. Diverses déclarations récentes ont confirmé qu’on se dirige vers une évolution et un mélange du rite traditionnel avec la réforme de Paul VI, jusqu’à aboutir à un rite commun. La nouvelle prière pour la “conversion des juifs” de la Semaine Sainte ne serait qu’un premier pas.

Sodalitium


Ratzinger modifie la prière du Vendredi Saint en vigueur dans le Missel de 1962

commentaire de Mgr. Donald J. Sanborn
Traduction de Sodalitium

On modifie une prière

Le mercredi des Cendres 2008, Ratzinger annonça un changement dans le Missel de 1962. Les Juifs s’étant plaint des termes de la prière pour la conversion des Juifs figurant dans le Missel de 1962, les Modernistes – pour leur être agréables – jugèrent nécessaire de la modifier.

La prière traditionnelle

Voici le texte de la prière pour la conversion des Juifs:

Prions aussi pour les Juifs perfides, afin que notre Dieu et Seigneur enlève le voile qui leur couvre le cœur et qu’ils reconnaissent aussi Jésus-Christ, Notre Seigneur.
Prions.
Dieu tout-puissant et éternel, qui n’excluez pas même les Juifs perfides de votre miséricorde, écoutez les prières que nous vous adressons pour ce peuple aveuglé, afin que la connaissance du Christ, votre lumineuse vérité, les arrache à leurs ténèbres. Par le même Jésus-Christ Notre Seigneur qui, étant Dieu, vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.

La référence au voile qui couvre leurs cœurs est tirée directement de saint Paul (2 Cor III,13-16):

Et nous ne faisons pas comme Moïse, qui mettait un voile sur son visage pour que les fils d’Israël ne vissent point la fin de ce qui était passager. Mais leurs esprits se sont aveuglés. Car jusqu’à ce jour quand ils font la lecture de l’Ancien Testament, le même voile demeure sans être ôté, parce que c’est dans le Christ qu’il est levé. Aujourd’hui encore, quand on lit Moïse, un voile est étendu sur leurs cœurs ; mais dès que leurs cœurs se seront tournés vers le Seigneur, le voile sera ôté.

Notons aussi que dans le rite traditionnel, après que le prêtre a dit oremus (prions), ni lui, ni les fidèles, ne font la génuflexion. L’Église a jugé, en effet, qu’il serait mal venu – au moment où l’on rappelle l’infidélité des Juifs – de faire une génuflexion, comme les soldats juifs qui, eux, la firent pour se moquer de Jésus. C’est en vertu du même principe qu’il n’y a pas de flectamus genua (fléchissons les genoux), le Samedi Saint, après la douzième leçon, où l’on rappelle comment les trois jeunes gens refusèrent de faire une génuflexion devant la statue de Nabuchodonosor, pour ne pas commettre un acte idolâtre.

Le changement de 1955

En 1955 eut lieu une réforme profonde des rites de la Semaine Sainte, conçue et mise en œuvre par l’auteur même de la Nouvelle Messe: Annibale Bugnini. Entre autres innovations, on introduisit la génuflexion dans la prière pour la conversion des Juifs. C’était sans doute la première fois, dans toute l’histoire de l’Église, qu’on laissait une « sensibilité » non-catholique influencer un rite catholique.

Le changement de 1959

En 1959, Jean XXIII fit enlever de la prière le mot perfides. Le terme français perfide transpose, sans le traduire vraiment, le latin perfidis. Les deux mots se ressemblent mais n’ont pas exactement le même sens. Eugenio Maria Zolli qui, avant sa conversion au catholicisme en 1945, s’appelait Israël Zolli et était Grand Rabbin de Rome, avait demandé au Pape Pie XII de retirer le mot “perfidis” de la prière du Vendredi Saint pour les Juifs :

L’ancien grand Rabbin et le Pape régnant s’entretinrent quelques instants en privé. Plus tard, Zolli raconta à Dezza (le prêtre qui avait baptisé Zolli et qui, plus tard, devint Cardinal) qu’il avait insisté auprès de Pie XII pour que l’on retire de la liturgie du Vendredi Saint les mots “Juifs perfides”. Pie XII refusa et expliqua à Zolli que l’adjectif “perfide”, qui signifie en langage courant “déloyal”, “traître” ou “menteur”, devait être pris dans le sens d’“incrédule”, dans le contexte des prières catholiques.

Voici la prière de Jean XXIII, telle qu’elle apparaît dans le Missel de 1962:

Prions aussi pour les Juifs: que Dieu tout-puissant daigne enlever le voile qui recouvre leur cœur et qu’ils reconnaissent eux aussi Jésus-Christ Notre Seigneur.
Prions. Mettons-nous à genoux. Levez-vous.
Dieu tout-puissant et éternel, qui n’excluez pas même les Juifs de votre miséricorde, écoutez les prières que nous vous adressons pour ce peuple aveuglé, afin que la connaissance du Christ, votre lumineuse vérité, les arrache à leurs ténèbres. Par le même Jésus-Christ Notre Seigneur qui, étant Dieu, vit et règne avec vous dans l’unité du Saint Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

Le changement de 1969

En 1969, Paul VI abolit purement et simplement la prière traditionnelle et la remplaça par une autre qui se trouve dans le Missel du Novus Ordo de 1969:

Prions pour le peuple juif, qui fut le premier à entendre la parole de Dieu, pour qu’Il puisse continuer à grandir dans l’amour de Son nom et la fidélité à Son alliance.
(On prie en silence). Puis, le prêtre dit:
Dieu éternel et tout-puissant, qui as donné autrefois ta promesse à Abraham et à sa prospérité, daigne exaucer les prières de ton Église pour que le peuple que tu t’es choisi arrive à la plénitude de la rédemption. Nous te le demandons par le Christ Notre Seigneur. Amen.

Remarquons que, dans le Missel de 1969, toute allusion à la conversion des Juifs a disparu. On y dit sans équivoque que pour atteindre la « plénitude de la rédemption », il leur suffit de continuer « à grandir dans l’amour de Son nom et la fidélité à son alliance ». Et – bien qu’ils nient le Christ – on déclare qu’ils aiment le nom de Dieu et qu’ils sont fidèles à son alliance. Cela contredit ouvertement les saints évangiles et les épîtres de saint Paul. Il s’agit là d’un véritable blasphème.

Le changement de 2008

Le 7 juillet 2007, Ratzinger publia un Motu Proprio, intitulé Summorum Pontificum, par lequel il autorisait généreusement l’emploi du Missel de 1962 qui correspond – en gros – à la Messe traditionnelle, mais avec de nombreuses imperfections. (…)
Peu de temps après cette autorisation spectaculaire du Missel de 1962, attendue depuis longtemps, l’Anti-Difamation League (ADL) – groupe de surveillance chargé de traquer et de dénoncer tout ce qu’elle juge anti-juif – déclara que le retour au Missel de 1962 était un “coup bas” porté aux relations judéo-catholiques.
Troublé par cette accusation, Ratzinger vient de modifier la prière du Missel de 1962, qui devient:

Prions aussi pour les Juifs. Que le Seigneur Notre Dieu illumine leurs cœurs afin qu’ils reconnaissent Jésus-Christ comme Sauveur de tous les hommes.
Prions. Mettons-nous à genoux. Levez-vous.
Dieu éternel et tout-puissant, qui voulez que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la vérité, faites, nous vous en prions, que lorsque la plénitude des peuples entrera dans votre Église, le peuple d’Israël soit sauvé. Amen.

La première chose à dire, c’est que cette prière est bien la plus bizarre que l’on ait jamais formulée. De l’aveu même des occupants modernistes du Vatican, elle se réfère à l’épître aux Romains XI,25-26: “Car je ne veux pas, mes frères, que vous ignoriez ce mystère (afin que vous ne soyez pas sages à vos propres yeux), c’est qu’une partie d’Israël est tombée dans l’aveuglement jusqu’à ce que la totalité des gentils soit entrée. Et ainsi tout Israël sera sauvé, selon qu’il est écrit: Le libérateur viendra de Sion et il éloignera de Jacob toute impiété; et ce sera mon alliance avec eux, lorsque j’ôterai leurs péchés”.

Les commentaires de saint Paul sur les Juifs

La référence à saint Paul sauve-t-elle la prière de Ratzinger ? Non. Car cette prière ne parle absolument pas de la nécessité pour les Juifs de renoncer à leur incrédulité (perfidia), leurs ténèbres, leur aveuglement et d’arracher le voile qui couvre leurs yeux. Toutes choses que saint Paul mentionne expressément dans ses épîtres. Voici ce que dit saint Paul:
Les Juifs ont perdu la grâce (Gal V,4) :
Vous n’avez plus rien de commun avec le Christ, vous tous qui cherchez la justification dans la Loi. Vous êtes déchus de la grâce”.
Ayant rejeté le Christ, ils ont trébuché (Rom XI,32-33) :
Israël s’est heurté contre la pierre d’achoppement, selon qu’il est écrit: Voici que je mets en Sion une pierre d’achoppement et un rocher de scandale et celui qui croira en lui ne sera pas confondu”.
Ils sont aveuglés, ont un esprit de torpeur (Rom XI, 7-8) :
Que dirons-nous donc ? Ce qu’Israël cherche, il ne l’a pas obtenu mais l’élection l’a obtenu, tandis que les autres ont été rendus aveugles, selon qu’il est écrit: Dieu leur a donné un esprit de torpeur, des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne point entendre, jusqu’à ce jour”.
La plénitude de l’alliance de Dieu avec les Juifs ne se fera que lorsqu’ils abandonneront leur impiété, qui est leur péché. Ils sont ennemis de l’Evangile, coupables d’incrédulité (Rom XI,27-30) :
Le libérateur viendra de Sion, et il éloignera de Jacob toute impiété; et ce sera mon alliance avec eux lorsque j’ôterai leurs péchés. Il est vrai, en ce qui concerne l’Evangile, ils sont encore ennemis à cause de vous; mais en ce qui concerne l’élection, ils sont aimés à cause de leurs pères. Car les dons et la vocation de Dieu sont sans repentance. Et comme vous-mêmes autrefois vous avez désobéi à Dieu, et que, par le fait de leur désobéissance, vous avez maintenant obtenu miséricorde”.
Un voile couvre leur cœur, l’Ancien Testament est obsolète (2 Cor III,13-15):
Nous ne faisons pas comme Moïse qui mettait un voile sur son visage pour que les fils d’Israël ne vissent point ce qui était passager. Mais leurs esprits se sont aveuglés. Car jusqu’à ce jour, le même voile demeure, quand ils font la lecture de l’Ancien Testament et il ne se lève pas de manière à leur faire comprendre que cette alliance a pris fin en la personne du Christ. Aujourd’hui encore, quand on lit Moïse, un voile est étendu sur leurs cœurs”.
Pour être cohérent avec la nouvelle prière du Vendredi Saint, il faudrait – en toute logique – arracher ces pages des épîtres de saint Paul.
En effet, c’est limpide: ce que l’on trouve dans la prière (traditionnelle) du Vendredi Saint, se trouvait déjà dans saint Paul. Ratzinger ne peut pas se prévaloir, pour sa prière, de l’autorité de saint Paul et rejeter, dans le même temps, ce que dit l’Apôtre dans ces versets. A vrai dire, sa référence à saint Paul ne peut qu’encourager le lecteur à relire ces textes qui ont tout pour horrifier l’ADL. N’oublions pas que saint Paul était lui-même juif, un ancien pharisien qui plus est.

La prière de Ratzinger ne s’applique qu’aux juifs des derniers temps.

Le tableau que nous dresse Ratzinger dans sa prière, nous montre tous les peuples (comprenez les Gentils, comme le laisse entendre la prière originelle en latin) entrant dans l’Église (…) et dépeint en même temps le salut d’Israël tout entier. Ceci implique que l’Église n’est nécessaire qu’aux Gentils, puisque les Juifs ont leur propre alliance avec Dieu qui leur apporte le Salut. Pourquoi, par exemple, n’y relève-t-on aucune allusion à l’impiété des Juifs dont saint Paul parle pourtant dans le même verset? On ne peut s’empêcher d’imaginer ce qu’aurait été cette prière si saint Paul lui-même l’avait écrite.
La partie de l’épître aux Romains dont s’inspire la prière de Ratzinger, concerne le retour du peuple juif dans son ensemble (et non chacun d’eux) dans le sein de l’Église catholique à la fin des temps. Il s’agit d’un moment précis de l’histoire où les Juifs qui vivront à cette époque se convertiront en masse au catholicisme. De nombreux exégètes pensent que cela se produira au moment où les Gentils perdront la foi, lors de la Grande Apostasie. (…)
Par conséquent, la prière de Ratzinger ne concerne que quelques Juifs, à un moment particulier de l’avenir; ce n’est pas une prière générale pour la conversion de tous les infidèles juifs d’aujourd’hui. Le “Cardinal” Kasper, l’ultra archi-moderniste du Vatican, chargé des relations avec les Juifs, l’a confirmé: “(…) Pour comprendre cette invocation, dit-il, il faut se reporter à la source d’où proviennent les termes de cette prière: un texte de saint Paul Apôtre qui exprime l’espérance eschatologique – c’est-à-dire en rapport avec les derniers temps, la fin de l’histoire – que le peuple d’Israël entre dans l’Église, quand tous les autres peuples y entreront. Cela exprime donc bien un espoir final, mais pas l’intention d’obtenir leur conversion.”
En fait, cette prière ne demande la conversion d’aucun Juif, puisqu’elle ne mentionne ni le nécessaire abandon de leur incroyance, ni leur entrée dans l’Église. N’oublions pas que dans la théologie du Novus Ordo, il existe entre les Juifs et Dieu une alliance particulière, toujours en vigueur – bien qu’ils rejettent le Christ – alliance qui les conduira au salut. Par conséquent, une prière pour la conversion des Juifs – c’est-à-dire de ceux qui vivent, en ce moment même, ici-bas – n’est pas compatible avec la théologie du Novus Ordo à leur égard. Et pourtant, la prière de Ratzinger s’appelle toujours Pour la conversion des Juifs, comme dans le Missel de 1962. Et, chose bizarre, elle demande “l’illumination” de leurs cœurs, ce qui signifie, de toute évidence, que leurs cœurs sont obscurcis.

Y a-t-il outrage à la religion juive ?

En voulant plaire aux deux parties – Juifs et traditionalistes – Ratzinger ne fait plaisir ni aux uns, ni aux autres. Il a jeté un os à ronger aux traditionalistes en gardant l’ancien titre qui demande la conversion des Juifs, ce qui a irrité les Juifs. Il jette aussi un os à ronger aux juifs en ne parlant plus du voile qui couvre leurs cœurs, expression tirée de saint Paul, comme nous l’avons vu. Mais cela ne leur suffit pas: pour eux, c’est une insulte à leur religion que de demander la conversion du judaïsme.
Ils ont raison: c’est une insulte. Mais leur religion est fausse et l’Église catholique est là pour vilipender le mensonge autant que pour proclamer la vérité. Notre Seigneur l’a dit: “Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité: quiconque est de la vérité écoute ma voix” (Jn XVIII,37). Car le mensonge – sous toutes ses formes – est l’œuvre du diable, puisqu’il dérive de l’ignorance et de l’orgueil qui sont tous deux les fruits du péché originel. A quoi sert l’Église catholique si elle n’indique pas clairement au monde entier où est la véritable religion, où est la fausse ? A quoi sert l’Église catholique si elle n’accomplit pas le commandement du Christ d’aller prêcher l’Evangile à tous les peuples, y compris les Juifs, avec l’intention de les convertir ? Notre Seigneur a dit aux Apôtres: “Allez par tout le monde et prêchez l’Evangile à toute créature. Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé; celui qui ne croira pas sera condamné” (Mc XVI,15-16). Dieu nous donne là l’ordre explicite de convertir le monde entier au catholicisme. A quoi sert une Église qui désobéit aux ordres de son divin fondateur ?
Mais les Juifs, avec leur agressivité habituelle, exigent que l’Église Catholique trahisse les ordres de son divin Fondateur qu’ils traitent d’imposteur. Pour les satisfaire, il faudra retirer le mot conversion et mettre une autre prière qui proclame leur alliance séparée avec Dieu, alliance toujours valide, ce qui leur permet d’ignorer le Christ et son Église.
En changeant la prière du Vendredi Saint, Ratzinger a fait exactement comme Ponce Pilate le Vendredi Saint: pour apaiser la foule des Juifs qui réclamaient la mort du Christ, il l’a fait fouetter et couronner d’épines, dans l’espoir que cette demi-mesure apaiserait la populace assoiffée de sang. Mais pour prix de son infamie et de sa lâcheté, il n’obtint que les cris redoublés de “Crucifie-Le ! crucifie-Le !” Il y gagna aussi la honte d’être éternellement cité au Credo de Nicée.
L’Assemblée des Rabbins italiens, dès le lendemain de la publication de la nouvelle prière, coupa les ponts avec Ratzinger et déclara que le changement de la prière constituait “un abandon des conditions nécessaires au dialogue”. D’autres groupes juifs protestèrent également. USAToday publie:

“Nous sommes déçus. Nous attendions des mots qui auraient pris en compte l’entière légitimité de la foi juive. On voit bien que – contrairement à ses prédécesseurs – la vision théologique de Benoît XVI l’en empêche” a déclaré le Rabbin David Rosen, directeur des affaires inter-religieuses de la Commission Judéo-américaine et chef du Comité juif international pour le dialogue inter religieux, chargé des rapports avec le Vatican, ajoutant: “Plus nous obtiendrons de l’Église de déclarations constructives et positives sur la validité du judaïsme et le respect qui lui est dû, mieux nous pourrons faire échec à des paroles aussi discriminatoires”.
Abraham Foxman, directeur national de l’Anti-Diffamation League, à New York, se dit « très inquiet », car l’intention de prier Dieu pour que les Juifs reconnaissent Jésus pour Seigneur, est demeurée intacte.

La Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X

La Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X se dit, elle aussi, très inquiète. Voici ce qu’écrit l’abbé Peter Scott: “Cette prière favorise largement l’œcuménisme; les Catholiques traditionnels ne peuvent l’accepter et ne l’utiliseront pas. Les Catholiques traditionnels n’accepteront jamais que l’on touche au Missel traditionnel et ne laisseront jamais Benoît XVI arriver à ses fins: changer la ‘forme extraordinaire’ (comme il l’appelle) du rite romain en la mâtinant de la forme ‘ordinaire’. Les prêtres traditionnels ont conservé les mots ‘parjures’ et ‘infidélité’ que Jean XXIII a essayé d’enlever. Ils garderont aussi la prière pour la conversion des Juifs.”
Si l’abbé Scott exprime l’opinion des dirigeants de la FSSPX, cela montre que cette organisation revient trente ans en arrière dans ses négociations avec les Modernistes. Cependant, certains membres de la FSSPX se sont montrés favorables à cette prière, ce qui montre une division au sein du groupe. Mais ce n’est pas nouveau. Mgr Fellay n’a pas réagi à cette prise de position. Il est confronté à un épineux dilemme. S’il refuse la prière, on l’accusera de désobéir au “Saint Père”, ce qui – sans doute – coupera court aux futures négociations avec le Vatican en vue de la réintégration de la FSSPX dans le sein de la religion moderniste. S’il l’accepte, il s’aliénera l’aile conservatrice de son organisation et se montrera d’accord sur le principe de futurs changements de la Messe traditionnelle.
Il faut savoir que la cause de notre rupture avec la FSSPX fut la Messe de Jean XXIII, c’est-à-dire le Missel de 1962. Si Mgr Lefebvre exigea que tous les prêtres de sa Fraternité adoptent ce Missel – revenant sur sa permission d’utiliser les rubriques d’avant 1955 – c’est à cause des très sérieuses négociations qu’il était en train de mener avec Ratzinger pour que la Fraternité réintègre le giron de la religion moderniste. Lui-même m’a dit personnellement que le Vatican ne permettrait jamais à la Fraternité Saint-Pie X d’utiliser les rubriques d’avant 1955 et j’ai vu de mes propres yeux les documents des tractations entre lui et Ratzinger. L’enjeu des discussions: l’usage du Missel de 1962 par la Fraternité.
La musique s’est tue, cependant, mettant un terme au pas de deux que la Fraternité danse depuis trente ans avec les Modernistes. Aujourd’hui, le Missel de 1962 n’est plus en vigueur. Il a été remplacé par le Missel de 2008. Quelqu’un a remarqué à juste titre que le Missel de 1962 n’a duré que deux ans – dans les années 60 – puisqu’il a été réformé en 1964, puis qu’il a été repris pendant cinq petits mois en 2007-2008, pour être remplacé par le Missel juif.
Où en est la FSSPX aujourd’hui ? Ratzinger ne peut pas revenir à la prière de 1962. Si la FSSPX refuse la nouvelle prière, ce sera le statu quo : la Fraternité restera dans le no man’s land d’absurdité théologique où ils sont “avec le pape” mais où le pape n’est pas avec eux. A vrai dire, je crois que c’est ce qu’ils veulent, de toute façon. Je crois qu’ils accueillent cette prière avec un soupir de soulagement parce qu’elle leur fournit l’excuse parfaite pour décliner l’invitation de Ratzinger à la réconciliation.

Comme il fut sage de résister en 1983

Lorsqu’en 1983, neuf prêtres exigèrent le maintien du bréviaire, du calendrier et des rubriques du Missel de Saint-Pie X, peu de laïcs comprirent l’importance d’un tel geste. Le laïc moyen ne voit pas la différence entre la Messe traditionnelle de 1962 et celle d’avant 1955, que nous utilisons. Elles sont pourtant très différentes.
Les gestes et les symboles liturgiques sont porteurs d’énormes significations. Un mot, un geste mineur en apparence, peuvent avoir une forte portée symbolique. Ainsi, c’est un péché mortel d’omettre délibérément certains gestes: par exemple, verser une goutte d’eau dans le calice à l’Offertoire, ou allumer deux cierges pour la célébration de la Sainte Messe. Le laïc peut penser que ce sont des détails, mais le prêtre, lui, comprend l’importance liturgique de ces gestes.
Omettez une seule fois l’un de ces actes symboliques et c’est la porte ouverte à tout ce que ce changement implique. Ajoutez, par exemple, la génuflexion à la prière pour la conversion des Juifs et il faudra changer la liturgie catholique chaque fois que quelqu’un se sentira offensé. Que dire, par exemple, de la totalité de l’évangile de Saint Jean que les Juifs jugent antisémite ? Faudra-t-il aussi le passer à la lessiveuse et au karcher pour qu’il trouve grâce aux yeux de l’ADL ?
Notre résistance si douloureuse de 1983 était donc nécessaire pour préserver la liturgie sacrée de tous les changements orchestrés par Bugnini en 1955, qui ont abouti – comme il fallait s’y attendre – à la liturgie du Novus Ordo de 1969, dont la paternité revient aussi à Bugnini. Si la FSSPX se trouve aujourd’hui dans l’impasse, c’est parce qu’elle a accepté – dans le Missel de 1962 – les réformes de Bugnini. Comment dire “non” aujourd’hui, au vieux moderniste qui veut leur imposer cette concession aux Juifs, après avoir accepté celle du Missel de Jean XXIII, en 1962 ?

Jusqu’où cela ira-t-il ?

La prière de Ratzinger pose un autre problème: jusqu’où cela ira-t-il? S’il faut changer les prières de la religion catholique chaque fois qu’elles blessent une fausse religion, que restera-t-il de la Messe Catholique? Et la phrase « écraser les ennemis de la religion catholique », dans la collecte de la Messe de St Pie V, qui fait clairement allusion aux Protestants et aux Musulmans? Ou la prière de la Messe pour la propagation de la Foi, qui demande que tous les peuples reconnaissent que Jésus-Christ est Fils de Dieu? N’est-elle pas blessante pour les Juifs? Si Ratzinger va au bout de sa logique d’apaisement avec les Juifs et les non-catholiques, il ne restera pas grand-chose de la liturgie catholique, à l’image d’une carcasse de buffle en Afrique, après le passage d’une horde de hyènes.

Une vieille histoire

C’est exactement ce qui s’est produit en 1928. Dès 1926, un groupe important de prêtres qui s’appellaient Amici Israël (les Amis d’Israël) s’était formé à Rome, demandant que le mot perfidis soit retiré de la prière du Vendredi Saint. Ce groupe ne comportait pas moins de 2000 prêtres, 328 évêques et 19 cardinaux, parmi lesquels le célèbre cardinal Michael von Faulhaber. Leur but était de promouvoir la réconciliation entre Juifs et Chrétiens. N’oublions pas que pendant cette période – les années 1920 – l’œcuménisme connut une activité fiévreuse. Pie XI, dans son encyclique Mortalium Animos de 1928, le condamna avec la plus grande vigueur.
En 1928, les Amis d’Israël demandèrent à Pie XI d’enlever le mot perfidis de la prière du Vendredi Saint pour la conversion des Juifs. Pie XI soumit le problème à la Congrégation des Rites. L’un de ses membres, le fameux Ildefonse Schuster, qui devint plus tard Cardinal-archevêque de Milan, poussa au changement, arguant que le sens du mot perfidis avait changé dans les langues modernes. Il prétendait qu’on pouvait comprendre perfide au sens moderne de “méchant”, “inique”. Il avait parfaitement raison. Le mot perfide, dans presque toutes les langues modernes, n’a pas le même sens que perfidus en latin, et particulièrement dans le contexte du Vendredi Saint. Comme nous l’avons expliqué plus haut, l’Église utilise le mot perfidis, car c’est le terme correct pour désigner la forme d’infidélité des Juifs. On ne peut pas les appeler hérétiques puisqu’ils ne sont pas baptisés. Mais à la différence des autres infidèles, ils ont reçu la révélation. Le terme perfidie s’applique donc à leur forme d’infidélité, en ce sens qu’ils sont infidèles à leur propre Loi et à leur propre Alliance, en refusant de reconnaître le vrai Messie. Les Juifs sont liés à Dieu par une Alliance, un accord. En latin, le mot perfidis désigne la personne qui ne respecte pas un accord ou un contrat [il se traduit par parjure en français]. On relira donc avec profit le Lévithique (XXVI,14-45) qui nous décrit la colère de Dieu au cas où les Juifs en viendraient à enfreindre la Loi ou à rompre cette Alliance. L’Église catholique enseigne que la Loi et l’Alliance se réalisent dans le Christ et dans Son Église, l’Église catholique romaine. La prolongation du judaïsme, qui est le rejet du vrai Messie, le Christ, constitue une infidélité envers Dieu qui est l’autre partie dans ce contrat solennel, cette alliance sacrée autrefois ratifiée par la Loi mosaïque.
La Sacrée Congrégation des Rites, en 1928, approuva la réforme proposée, c’est-à-dire qu’elle accepta d’enlever le mot perfidis de la prière pour la conversion des Juifs. On porta donc le débat devant le Saint-Office. Le théologien de la Cour papale, Marco Sales o.p., répondit que la prière était si ancienne qu’il ne fallait pas y toucher. Il dit aussi qu’on avait là un puits sans fonds, car si l’on faisait ce changement, beaucoup d’autres seraient exigés en vertu du même principe.
Bien plus, le Cardinal Merry del Val, Secrétaire du Saint-Office – un saint aux yeux de saint Pie X – s’y opposa plus fermement encore. Il déclara que les Amis d’Israël n’exigaient pas vraiment la conversion des Juifs, mais leur demandaient simplement de passer du Royaume du Père au Royaume du Fils. En d’autres termes, dans leur projet, on pouvait très bien les considérer comme Chrétiens sans exiger d’eux qu’ils répudient le judaïsme. Le Cardinal affirma que cette position était inacceptable. Il dit que la prière pour les Juifs dans la Messe des Présanctifiés était si antique et vénérable qu’on ne pouvait la modifier. Il ajouta que le mot perfidus du rite ancien exprime “l’horreur qu’inspire la trahison et la révolte des Juifs”. Le jugement du Saint-Office fut : nihil esse innovandum, on ne doit rien changer. Les Amis d’Israël furent dissous par un décret stipulant que “le judaïsme avait été le gardien des divines promesses jusqu’à Jésus” et qu’après Lui, il ne l’est plus. Ce décret ajoutait que les Juifs “avaient été autrefois le peuple élu de Dieu”. Par conséquent, puisque cette élection était devenue invalide, l’Alliance par laquelle l’élection se manifestait, était, elle aussi, terminée et révoquée.
Le Pape Pie XI approuva la décision du Saint-Office et alla même plus loin: il ordonna que les Amis d’Israël cessent leur activité et fit dissoudre l’organisation.
Le geste de Ratzinger en faveur des Juifs, qui s’est soldé par un échec, montre la volonté des Modernistes de continuer à trafiquer la Messe catholique pour faire avancer l’œcuménisme. Dans ce cas, à quoi bon garder la Messe traditionnelle ? Comme d’autres l’ont déjà dit, ce changement de prière montre que la Messe traditionnelle est incompatible avec Vatican II.

Prochaine cible: le Bréviaire ?

Le Motu Proprio de Ratzinger autorise expressément l’utilisation du Bréviaire de 1962 de Jean XXIII. Les allusions aux Juifs qu’on y trouve font paraître bien douce, en comparaison, la prière du Vendredi Saint pour les Juifs qui figure dans le Missel.
Les lectures de l’Office des Ténèbres du Vendredi Saint, tirées de saint Augustin, accusent les Juifs d’être “malfaisants”, “obstinés”. Le saint Docteur les déclare coupables de la mort du Christ et les accuse de l’avoir tué non par l’épée mais pas la langue: “Mais c’est vous, ô Juifs, qui L’avez réellement tué. Comment Lui avez-vous donné la mort ? Par le glaive de votre langue, car vous avez aiguisé vos langues. Et quand L’avez-vous frappé, sinon lorsque vous avez crié: Crucifiez-Le, crucifiez-Le ? »
De nombreux passages de l’Ecriture Sainte et des commentaires des Pères dénoncent l’infidélité des Juifs et leur participation à la mort du Christ. Faudra-t-il aussi retirer ces passages ?
Heinrich Heine, le célèbre écrivain juif pro-communiste allemand, qui vécut au XIXème siècle, a dit: “Partout où l’on brûle les livres, on finit – tôt ou tard – par brûler les hommes”.

Retour aux années 1960

Le changement opéré par Ratzinger montre que tout recommence comme dans les années 1960. Ceux qui les ont vécues se rappellent comme ils ont vu leur Messe, peu à peu, mois après mois, année après année, diminuée, diluée, tronquée, massacrée. Les traditionalistes qui réclamaient à cor et à cri le Missel de 1962 veulent quelque chose d’immuable. Le geste de Ratzinger en faveur des Juifs établit un principe: tout ce qui n’est pas conforme à Vatican II – dans le Missel de 1962 ou dans le bréviaire – doit disparaître.

Modernisme et catholicisme sont incompatibles

Cette affaire montre bien que Catholicisme et œcuménisme sont entièrement incompatibles et que toute tentative pour les rapprocher se soldera par un échec retentissant, comme dans le cas de cette prière. La FSSPX comprendra-t-elle cela un jour ?
Notons surtout que Ratzinger a beau porter – comme il l’a fait à Noël – la panoplie complète des ornements baroques: mitres étincelantes, chapes brodées à la main de fleurs rutilantes, il n’a rien fait pour remédier au mal qui ronge nos institutions catholiques: l’œcuménisme. Le vieux Moderniste qu’il est, est plus décidé que jamais à faire ingurgiter de force aux catholiques son poison mortel, dût-il revêtir pour ce faire, mitres élancées et chapes somptueuses. Et pourtant, combien de catholiques traditionnels, voyant ces ornements – qui ne sont que des accessoires de théâtre s’ils ne sont pas au service de la vérité – tombent tête baissée dans le panneau, parce qu’ils caressent l’illusion que Ratzinger, c’est la mort de Vatican II et du modernisme.

La tradition: un leurre au secours des révolutions

Tous les historiens vous diront que les révolutionnaires qui ont réussi à asseoir leurs réformes ne furent pas les radicaux, comme Jules César et Robespierre, mais bien plutôt les modérés comme Auguste et Napoléon, qui prirent soin de respecter les traditions et les institutions existantes et qui ont su habilement les utiliser pour huiler les rouages de leurs réformes. On peut en dire autant de Cromwell dont le régime radical ne dura pas. Mais les principes qu’il défendait, demeurèrent, eux, dissimulés dans la restauration de la monarchie avec l’avènement en 1661 des Stuarts, en la personne de Charles II. Les Puritains radicaux, après avoir coupé la tête de leur roi Charles Ier en 1649, établirent la suprématie du Parlement et le contrôlèrent. Après la mort de Cromwell, en 1658, ils eurent tôt fait de restaurer la monarchie: Charles II devint ce que les rois britanniques ont toujours été depuis lors: des marionnettes dociles entre les mains du Parlement; exhibés de temps à autre en costumes d’apparat et s’adonnant au luxe et à l’immoralité. La révolution s’installait, dissimulée sous les velours et les dentelles des manteaux baroques de Charles II. J’en veux pour preuve ce qui se passa lorsque Jacques II, son successeur, voulut supprimer les réformes des Puritains; il fut chassé du trône lors de ce que l’on appela la “Révolution glorieuse” de 1688.
La révolution de Ratzinger, c’est Vatican II, dont il fut l’un des principaux artisans et inspirateurs. C’est lui qui l’a mis au monde. Sa révolution est aujourd’hui en difficulté parce qu’on en ressent les effets néfastes: la jeunesse du monde entier ne veut plus entendre parler de religion, quelle qu’elle soit ; en Europe, on assiste à une “apostasie silencieuse”, il n’y a plus de vocations. Il tente de sauver la révolution par les bonnes vieilles méthodes révolutionnaires qui ont déjà fait leurs preuves. Et, comme le montre l’histoire, les conservateurs tombent dans le piège.

A genoux devant les Juifs

C’est un simple et unique geste qui a donné le signal de la déroute en 1955: une génuflexion ajoutée à la prière pour la conversion des Juifs. Les chantres des réformes de Bugnini en 1955 – parmi lesquels la FSSPX – prétendent que la génuflexion ne s’adresse pas aux Juifs, mais à Dieu. C’est peut être vrai ; on peut aussi admettre qu’il n’est pas intrinsèquement nécessaire de la supprimer et qu’elle ne heurte pas la foi ; il n’en demeure pas moins vrai que c’est la première fois que la liturgie catholique se plie à des exigences œcuménistes. C’est la première fois qu’une fausse religion s’immisce dans le sanctuaire. C’est bien, au moins symboliquement, une génuflexion devant les Juifs ?
La force de l’Église catholique, c’est justement qu’elle ne laisse jamais aucune considération temporelle – politiques diverses, fausses religions, guerres – affecter sa doctrine, sa liturgie, ses disciplines essentielles. L’Église vogue sur les flots déchaînés des tempêtes humaines et traverse les vicissitudes des modes et des courants de pensée, comme s’ils n’existaient pas. Le but que poursuit l’Église, c’est de rendre témoignage à la vérité, comme le lui a ordonné son divin Maître et Fondateur, juste avant d’être crucifié par les ennemis de la vérité – ces mêmes Juifs qui criaient dans la cour de Pilate “Crucifie-Le !
Ce n’est pas rendre service à la vérité, ce n’est pas être charitable envers les Juifs – comme l’Église se doit de l’être – de dire que leur religion est vraie ou même de sous-entendre que les Juifs n’ont pas besoin de se convertir au Catholicisme romain. Ne pas désirer cette conversion, ne pas prier pour elle, ne pas œuvrer pour elle, c’est la plus grande injure, le plus grand manquement à la charité, qu’on puisse faire aux Juifs. C’est aussi un épouvantable blasphème contre la dignité du Messie, contre la royauté et la divinité de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Séminaire de la Très Sainte Trinité,
Mars 2008.

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